jeudi 21 mai 2026

L'esprit du Camino

 Ce midi, j'ai profité de la pause déj pour m'offrir un petit shoot. Oh, trois fois rien. Une marche dans les bois, à côté de mon travail, l'espace d'une heure à peine. Une parenthèse dans la journée, une petite bulle d'oxygène, à l'instar de ce que m'a offert le chemin, quinze jours durant.

Durant cette heure, j'ai entendu avec une joie non contenue le chant des oiseaux, le croassement des grenouilles, le vent sur les feuilles, et perçu la force de tous ces arbres qui m'entouraient.

Soudain, tout est remonté et tout m'a manqué. Mon amie, évidemment, avec laquelle j'ai tout partagé quinze jours durant. Le chemin, les cailloux, les papillons bleus, la mousse et les pierres sèches. Les pauses fruits secs, les arrêts avec vue sur la beauté du monde...










Je me suis faufilée entre les flaques, restes d'intempéries visiblement récentes, et alors que je m'empêtrais sur un terrain boueux, je me suis surprise à chercher ces limaces si nombreuses dans le Lot - je n'en ai vu aucune ce midi.

Mes bâtons me manquaient, et le temps, aussi, pour continuer à tracer ma route, en respirant, en soufflant, en savourant.

Cinq jours que nous sommes rentrées et mon esprit tout entier reste immergé par le chemin.

Je ne savais pas trop, en partant, ce que j'allais y chercher. Un ressourcement, un apaisement, une respiration, oui.

Je souhaitais "juste" cela, ce qui reste, il est vrai, très présomptueux au regard du monde dans lequel nous vivons et, de façon très egocentrée, des récentes tempêtes que j'ai pu vivre.

J'ai trouvé cette sérénité. J'ai connu des moments où je n'avais rien d'autre en tête que de faire un pas après l'autre. J'ai touché du doigt ce sentiment de liberté absolue, où tu ne dois rien à personne et personne ne te doit rien.

Tu es là. Juste là.

Je dois l'avouer, je pensais vous raconter nos péripéties, comme cela avait été le cas il y a deux ans et demi, lors de notre "Compostelle 1". Vous dire que je suis déçue qu'il ne nous soit rien arrivé serait exagéré (les cascades et blessures en tout genre, c'est rigolo à raconter, moins à subir), mais je dois l'admettre, si le sentiment de joie était omniprésent lors de ce Compostelle 2, il a été mêlé à davantage d'intériorité.

C'est assez logique, finalement. La première fois, nous étions en pleine découverte et nous partions du Puy-en-Velay, l'une des étapes majeures de nombre de pèlerins, lesquels étaient au même stade que nous. En marchant sur la voie de Rocamadour, une variante du chemin, nous avons croisé des personnes ayant déjà l'expérience du Camino, nombre d'entre elles étant déjà allées jusqu'à Santiago. Et elles n'ont plus besoin d'exposer leurs frustrations ou leurs envies, elles ont pu les laisser infuser et les libérer.

Nous avons par exemple rencontré, à Béars, Guy, un homme d'une soixantaine d'années, parcourant le chemin à l'envers, de Santiago au Puy. Lui voit les choses différemment : là où il a vécu le chemin comme une introspection il y a 10 ans, lors de son premier aller, il voit ce retour comme une ouverture aujourd'hui. Et en effet, il croise des gens qu'il est sûr de ne pas revoir le lendemain. Alors, il partage les sentiments du jour, le repas du soir, le souvenir d'une jolie discussion et il s'en va vers... le point de départ des autres. Il ne cherche pas de réponse.

Je me souviens aussi de quelques pèlerins rencontrés il y a deux ans et demi, Katia, Christine, Zoé, Patrick, Charlotte et toutes ces personnes avec qui nous avions échangé dix minutes ou partagé pas mal de sentiers.

Cette fois, comme si nous ne cherchions pas à créer de liens d'attachement, nous n'avons pas forcément demandé le prénom des gens avec qui nous avons dîné ou discuté. Comme si ce n'était pas très important. Nous avons finalement eu peu de rencontres vraiment marquantes. Pêle-mêle, on citera un duo franco américain, Alex et Isabelle, haut en couleurs et que j'adorerais revoir ; la touchante Blandine, une jeune écorchée vive de 23 ans partie jusqu'à Santiago, sans un sou en poche, pour vivre une transition de la façon la plus douce pour elle après un an passé au Congo auprès de jeunes enfants de la rue; un couple d'hébergeurs, Franck et Maryline, qui nous a tellement bien reçues que nous avons eu l'impression d'être en famille; France, une Québécoise venue exprès dans notre pays, continuant d'explorer toutes les voies de Compostelle ; Johanne et la "gîteuse" - comme elle s'appelait - Cathy, deux amies, toutes deux veuves, et en reconstruction ; Sophie, en plein burn out, venue trouver une réponse sur le conseil d'une rebouteuse rencontrée sur le chemin; Stéphanie, 40 ans, marchant également seule, avec qui nous avons passé un peu de temps... Sans savoir vraiment qui elle était.

Je crois que c'était réciproque. Nos interlocuteurs n'ont pas forcément su qui nous étions, car nous avions moins besoin de déposer notre histoire, cette fois-ci. Nous avions davantage envie de profiter de chaque minute, d'éprouver notre être intérieur.

Encore tellement de chemin devant nous...


J'ai senti un parfum de mystère, avec, chaque jour, l'impression d'avoir à résoudre une énigme, mais sans subir le stress de ne pas y parvenir dans l'immédiat. Car quitte à fouiller le tréfonds de notre âme, autant imaginer le faire avec douceur.

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