jeudi 26 février 2015

Une journée particulière

Mercredi matin, mes deux mains gauches, mon pouce trop agité et mon cerveau brûlé au 2e degré (il me semble bien faire une inversion, mais qu'importe, ça ressemblait un peu à ça), on a pris notre courage à deux mains et on a filé. L'heure de vérité était arrivée.
 
Sur le chemin, ma nervosité a fait un peu des siennes lorsque j'ai vu le nombre de voitures stoppées, devant la mienne, comprenant que pour partir dans les meilleures conditions, c'était pas gagné. Ça bouchonnait, et plus encore dans mon là-haut.
 
Finalement, j'ai enfilé ma tenue de cuisine en deux minutes 12 et hop, un rien fébrile, j'ai pioché, comme mes trois autres camarades, un numéro de sujet. C'était le 2. Soit des œufs farcis Chimay, un navarin d'agneau, une ratatouille, un légume au choix et une tarte à l'alsacienne.
 
Le kif total. Du genre tout ce qu'on a envie de manger dans un restaurant contemporain, hum?
 
Peu importe, ce qui compte, ce n'est pas le glamour des plats, ce sont les techniques. Et puis, moi, j'étais bien contente d'avoir échappé à la crapaudine.
 
Après, je ne sais plus trop. Je me suis mise en mode automatique, je crois. J'ai torché la tarte, premier plat demandé, histoire de passer à autre chose. Ça partait bien. Ensuite, les taillages, l'envoi du ragoût, en tentant de me sortir l'infâme air de ma caboche (ragoutoutou, le ragoût de mon toutou), et puis un enchaînement de micro-gestes, l'un des jurés qui s'approche, fronce les sourcils et note un truc derrière votre dos.
 
Doute, soudain. Y'a que moi qui ait l'impression que ça marche?
 
Pas le temps de s'attarder, d'autant qu'à ma droite, la cuisinière venait de planter sa pâte à choux (l'autre sujet). Rester concentrée.
 
Même quand l'autre juré est arrivé, compatissant, en me voyant me dépatouiller avec la sauce Mornay et ses fils de gruyère dégoulinants et collants. "On se croirait en pleine fondue des Bronzés". Y manquait plus que Marius, de fait.
 
Un moment, j'ai dû louper un épisode car il était midi et je n'avais pas commencé ma ratatouille. Et, telle une voix off menaçante de Top chef, le premier juré, celui des notes, nous a fait comprendre fermement qu'à 12h30, fini ou pas, on devait tout arrêter.
 
Je me voyais déjà, les mains en l'air devant mon assiette pas finie, avec l'envie sérieuse de me suicider et de revenir, quand même, pour les résultats mais finalement, à 12h30, la table de la candidate n°3 était comme les autres, remplie de tous les plats demandés.
 
Une sorte de miracle, confirmé par cette sensation d'avoir fait de l'apnée pendant quatre heures.
 
Après, il a fallu goûter ses productions. Où j'ai constaté que si les œufs Chimay sont une totale hérésie diététique (des œufs farcis avec de la béchamel, qu'on gratine avec une sauce Mornay, donc béchamel enrichie d'œufs et de gruyère, plus du gruyère et du beurre fondu dessus, sinon c'est pas drôle) (Oui, on est d'accord, ça fait à peu près 120 000 calories la bouchée) (ça tombe bien, je n'ai rien mangé de la journée, remarquez), si l'entrée était donc une insulte à n'importe quelle obsédée de la ligne, elle avait bon goût, tout simplement. Et c'est avec surprise que j'ai pu faire le même constat sur tout ce que j'avais fait.
 
Croyez-moi, ça ne m'arrive pas souvent, moi la reine de l'auto-flagellation.
 
Après, il y a eu l'entretien, long, très long, où on vous pose des questions parfois très faciles ("que signifie DLC"?), parfois plus tordues, l'occasion d'imiter Stéphanie de Monaco et de faire rire les deux jurés, surpris, je crois.
 
Ensuite, il y a eu un questionnaire en anglais que je craignais plus ardu et, avant d'évoquer les desiderata personnels, pour la suite, l'évocation de la production.
 
Alors, j'ai cherché des trucs qui n'auraient pas trop collé, du genre un Navarin pas assez salé ou une tarte un peu trop dorée... Ils m'ont laissée parler avant de donner leur verdict.
 
"Franchement, vous avez nos félicitations. C'était parfait."
 
Euh, pardon. Vous pouvez répéter... (Steph de Monac', sors de ce corps).
 
Vous ne pouvez pas imaginer tout ce qui m'a traversé l'esprit, à cet instant. Les pleurs, les doutes, les sueurs, les crispations... Le sentiment que cette simple phrase a pu, d'un coup, balayer toutes ces sombres pensées.

Après la délibération, ils ont fait revenir tous les candidats, un par un. Ils m'ont annoncée que j'avais mon titre de cuisinière, en répétant une fois encore leurs félicitations.

J'ai eu l'impression de rêver. 
 
Rassurez-vous, je ne risque pas de m'enflammer. Bon, en toute modestie, vous pouvez m'appeler chef (!) mais en vrai, je sais combien il me reste à apprendre.

Après, une brosse à reluire, ça fait pas de mal à l'égo, de temps en temps, hum?

mardi 24 février 2015

Candidate n°3

Depuis quelques semaines, trône cette convocation sur mon frigo:
 
4 heures chrono pour réaliser une entrée, un plat et un dessert imposés.
Où je me crois dans Top Chef. A moins que ce ne soit Cauchemar en cuisine?
 
 
Genre, je le mets bien en évidence, au cas où j'oublierai. C'est pas comme si j'avais eu une formation de 8 mois pour en arriver là.
 
Demain mercredi, je passe donc mon examen pour obtenir le "titre professionnel de cuisinier", pour de vrai.
 
Après, si tout va bien, je pourrai bosser avec des gilets à poche. Cool.
 
J'ai du mal à réaliser, en fait, et d'ailleurs, on est d'accord, je ne veux mettre aucune charrue avant les bœufs (y'a pas de place dans la cuisine, ni pour les bêtes, ni pour les charrues, et puis, l'entretien des bœufs, on n'en parle pas, mais après on se retrouve avec la moitié de la dette grecque sur le dos, alors, oh, ça va, hein).
 
Je suis la candidate n°3, pas (encore?) la diplômée. Ce titre, reconnu pour de vrai (!), reprend le référentiel du CAP cuisine, et permet de bosser, de lever le doute, aussi, sur ses compétences culinaires, notamment auprès des banquiers, qui ne pourront plus me balancer que je suis une autodidacte. Bon, c'est vrai, je ne serai jamais toque +12 puisque, à mon grand âge, je ne vais pas me lancer dans des mentions complémentaires. J'enchaîne juste sur le CAP pâtissier, sinon c'est pas drôle mais après, promis, j'arrête!
 
Sérieux, j'aurais une pensée pour toutes les fronceuses de sourcil si jamais je repars avec le titre. En attendant, je me sens prête, j'ai bien révisé même si j'espère ne pas tomber sur ça:
 
Sérieux, ça fait peur, parfois, la cuisine française...
 
Non, non, je n'ai pas bouffé un space cake pour me détendre, ce genre de plat, le poulet en crapaudine, peut sortir dans les sujets d'exam. Avec les œufs-olives en forme d'yeux et le cresson au cul. Classe.
 
Histoire que ce ne soit pas trop facile, j'avais opté pour la version "main brûlée", la semaine passée. Mais un grand chef est passé par là, s'est pris pour Camille et m'a pris m'a douleur. Je pars donc, pleine d'espoir, avec une main peu glamour (quoique, la sécheresse des doigts pourrait s'apparenter à la peau d'un python qui aurait mué. C'est chic, le python, non?... Ok, je sors) mais une main à peu près réparée, dont j'aurai bien besoin pour relever mes manches, entre autres.
 
Rendez-vous très vite pour le verdict. Histoire de voir si je peux, enfin, associer "journaliste" et "cuisinière" sur mon drôle de CV...

jeudi 19 février 2015

La poupée qui fait non, non, non...

Faut me croire, maintenant, quand je vous dis que j'ai la polio des mains!
 
 
Aujourd'hui, j'ai excellé sur au moins un point.
 
Ils l'ont dit, d'ailleurs, mes formateurs. "Parfait", "nickel"...
 
Car oui, je ne vous ai pas raconté mais je suis retournée cette semaine à deux reprises dans mon centre de formation, pour passer deux examens blancs, avant le vrai, mercredi prochain.
 
Je vous épargnerai le moment de solitude au moment de retrouver mes chaussures de sécurité, qui croyaient sans doute rester tranquillou à dormir dans le garage ; les révisions à s'arracher les cheveux ; les bons moments, aussi, à inviter des cobayes, afin de revoir des sujets potentiels.
 
Après un premier exam blanc qui m'a laissé un rien mitigée, j'ai décidé de prendre ce dernier jour comme un jeu. Oui, j'allais m'amuser, aujourd'hui. Le fait d'avoir liquidé un demi cubis de rosé pamplemousse la veille au soir, à l'issue d'une très sympathique 3e mi-temps (j'ai repris le basket, y'a moyen de rigoler), a peut-être eu une incidence sur ma relative décontraction du jour...
 
En tout cas, j'étais au taquet. Particulièrement sur ce mouvement que j'ai eu vers la queue de la grosse casserole qui sortait du four et que j'ai négligemment prise... Juste après avoir enlevé la manique (sinon, c'est trop facile).
 
Ah, mais euh, ça fait mal!
 
Mais, euh, vraiment, je veux dire!
 
Il était 13 heures et je venais de toucher la perfection... en matière de brûlure. Pour le reste, j'ai quand même pu sortir le dernier plat, avec la (précieuse) complicité de Gigi, devenue "mes mains" et à qui j'ai pu donner mes instructions tout en me tartinant la main de Biafine.
 
Je crois que je suis prête pour tourner une pub sur la pommade, je maîtrise parfaitement son utilisation, là.
 
Après, vu les cloques qui me faisaient des petits coucous désagréables, je suis passée par les urgences. Le médecin, tout droit sorti de Grey's Anatomy (du genre qui te donnerait envie de te blesser plus souvent) (oh, ça va, Clark, il était physiquement intelligent, mais moins que toi, oh) (je devais pas vous parler de Clark, moi?), bref, le médecin m'a d'abord effrayée en me montrant mon pouce, brûlé au 2e degré.

Mais il m'a aussitôt rassurée sur mon premier degré - enfin, celui des mes autres blessures, car pour ce qui est de mon 15e degré, il avait bien perçu ma hauteur d'esprit, n'en doutons pas.

Limite, je me suis sentie ridicule d'être allée aux urgences pour ça. Avant que le charmant médecin m'annonce qu'il me fallait un arrêt de travail.

Un arrêt de travail?
 
Hein? Mais non, je passe mon diplôme la semaine prochaine!
 
Il a tiqué. Il a compté sur ses doigts - qu'il a élancés, c'est joli ça, des mains aussi fines - et il a tenté le coup du contre-la-montre, genre, si ça part pas en lambeaux dans les trois jours, allez, on peut espérer que ce soit ok.
 
...
 
Mais rien n'est sûr.
 
...
 
C'est pas comme si ça faisait deux mois que je trépignais pour passer ce titre, hum.
 
Bon, je vais croiser les doigts, ceux de la main droite en tout cas, car les autres sont enserrés, formant une jolie poupée qui m'oblige, d'ailleurs, à taper ce post d'une seule main.
 
Est-ce la poupée qui fait non, non, non, non... (Polnareff, sors de ce corps) ? Non, je me refuse à le penser, je suis trop près du but.
 
Quand même, un jour, vous croyez que je finirai par comprendre que j'ai deux mains gauches, hein?

mardi 3 février 2015

Recroquevillage* en règle

Je pourrais vous raconter mes mille maux hivernaux, et donc tellement tristes et banals.
 
Je pourrais vous parler de mes révisions, parce que l'exam', c'est bientôt.
 
La vérité, c'est que tout ça me pompe une énergie désespérément absente, ce qui vous laisse imaginer mon état de loque.
 
Pourquoi j'avance pas?
 
Pourquoi je me traîne?
 
Pourquoi j'ai l'impression d'être bloquée?
 
J'ai sans doute besoin d'action et pourtant, à chaque pensée dans ce sens, je me recroqueville un peu plus.
 
Dépressive? Ah non, c'est bon, j'ai donné. Mon burn out est derrière moi, merci de circuler, là, les mauvaises ondes.
 
Non, simplement, dans l'attente de mon examen en cuisine, dans moins d'un mois, je ne parviens pas à me projeter davantage et à ouvrir les bouquins et tutos qui feraient de moi une candidate libre au CAP Pâtissier motivée et au taquet.

Ah oui, pour ceux qui ne suivent pas, maintenant que j'ai fini ma formation en cuisine, et en attendant d'obtenir le titre, si tout va bien, j'enchaîne sur la pâtisserie. Trop gourmande, moi? Noooon, pensez donc.
 
Je me réfugie dans ces révisions culinaires, en restant un peu trop l'œil rivé sur l'ordi, m'en évadant au moindre article, à la vidéo la plus inutile ou à la chronique la plus insignifiante qui soit, comme pour cacher mon inertie sous une couche de "mais si, mais si, je veux rester connectée au monde, donc je m'informe!"
 
Tu parles d'une mauvaise foi.
 
Je donne à manger aux chats, j'accueille le retour de Loulou avec un vrai goûter, je lis des recettes sur le net et remplis mes favoris de nouveaux sites, je me nourris essentiellement de thé (à cette échelle, on peut dire que je me nourris de thé, si si) et de céréales. Et puis, je dors aussi. Beaucoup. Trop.
 
Je vis, surtout, avec une drôle de sensation. Cette impression étrange de devoir récupérer d'un tel périple à l'autre bout de Jupiter que ça rendrait la moindre marmotte hyperactive à côté de moi, vous voyez le genre...
 
Je sais, je vous vends du rêve.
 
...
 
Vous imaginez bien que je n'avais guère envie de vous faire partager ce quotidien-là, lent, plein de doutes (et de microbes, mais ça, je suis en train de leur faire la peau, font moins les malins), sans plus d'imagination. Parce que j'ai déjà donné dans ce ton un peu geignard et que oh, ça va bien, maintenant.
 
Pourtant, sans doute ai-je besoin de l'écrire, de l'admettre, "d'avouer" ce laisser-aller si coupable pour me reprendre, pour songer à un avenir, même pas brillant, juste songer à un avenir.
 
La semaine passée, j'étais "convoquée" chez mon employeur préféré, Popol E. Je crois que j'espérais qu'il me botte les fesses. Au lieu de ça, le conseiller, vraiment charmant et compétent (si, si, je vous jure, il n'y a aucune ironie là-dedans) m'a dit, après m'avoir écoutée trois minutes, qu'il n'allait pas me déranger davantage, qu'on ferait un point ensemble mais que, non, vraiment, il n'était pas utile de me retarder, mon projet, c'était drôlement bien...
 
Mais quel projet, bon sang? Je suis schizo à ce point? Lost in space, qu'elle est, la mouette, je vous le dis. Et j'en suis parfaitement consciente, une seule voie peut me sauver de cette apathie accablante: me bouger.
 
Ouh. Doucement, là, y'a encore deux-trois microbes qui jouent avec ma gorge, mon nez. Et surtout mes nerfs.
 
* Quoi, j'invente des mots? Vous devriez le savoir, maintenant, et méfiez-vous, je peux faire bien pire :)
 

mardi 20 janvier 2015

Loulou a bouffé un clown (une histoire de monde parallèle)

Ils disent qu'il faut aller par là. Bon, quand faut y aller...


Hier soir, sur le coup de 17h12 - 17h13 (pardonnez mon imprécision, j'étais angoissée), j'ai senti une boule gonfler dans mon ventre.

Hier soir, c'était la rencontre parents-profs.

La première de ma vie, à ce stade.

Oh, j'avais déjà été dépucelée, avec le bulletin de notes reçu dans ma boîte aux lettres, où j'avais découvert des commentaires plutôt rassurants sur le travail de mon loulou, en 6e.

Mais depuis ses années de primaire, où j'avais tout entendu sur mon fils, comment dire? Je tendais un peu le dos (tiens, ça pourrait peut-être expliquer mon balai, qui ne me quitte plus?)

Mon fils? "Un être à part", "pas dans le moule", "atypique", "dans sa bulle", "sur la lune", "à côté de la plaque", je vous en passe... Jusqu'à cette instit, l'an passé, qui m'a donc conseillé de le mettre dans un établissement spécialisé, "sans quoi il décrocherait très vite."

Je ne le nie pas, j'éprouve généralement une certaine joie et une réelle fierté à entendre que mon fils n'est pas comme les autres. Je le sais, voyons, c'est mon fils! Mais parfois, par souci de conformisme, sans doute, par faiblesse, peut-être, on aimerait juste ne pas trop la ramener et filer droit.

C'est un tort, et en douce, je me bats contre. Entre nous, je l'encourage souvent à cultiver sa différence. Mais devant les profs, je fais bien mon hypocrite, en général, à vouloir passer pour la maman qui s'occupe bien de la scolarité de son fils. Juste pour avoir la paix, au fond, j'imagine.

Pfff... J'étais différente, moi, à son âge?

...

A 17h15, arrivée dans le hall du collège. Waouh, c'est retour direct dans un passé que je n'ai pas forcément envie (ni intérêt, tout de moins si j'avais un fan-club) d'exhumer. Je me revois en survet' Challenger, grosse Nike rouge et coupe de footeux polonais, à baver sur les Chevignon et les pantalon Chipie de mes copines (des sylphides, les garces), avec mes grosses joues et mes kilos en trop.

Au secours.

17h16. Je me tourne et je vois Clark. Je me souviens que je n'avais pas un garçon aussi physiquement intelligent à mes côtés quand j'étais en 4e (Sébastien L. me snobait, le vilain).

Youpi. Je suis une grande.

Vers 17h18, boum, premier prof.

On rentre dans la classe, on s'assoit et j'apprends que je suis à la place qu'occupe Loulou, au premier rang. Un fayot, mon fils? Non, m'explique le prof qui a choisi de mettre ma tête blonde devant son propre bureau, comme pour mieux vérifier qu'une fois concentré, il est capable du meilleur.

"Il est dans son monde", nous dit monsieur matheux, qui apprécie par ailleurs la logique implacable de Loulou dans sa matière. "Il est différent des autres élèves."

Ensuite, on se répartit les tâches et je file voir le prof principal, qui enseigne la... musique. "Oh, j'adore ce genre de personnalité!! Il est là, dans son monde parallèle... Extrêmement rêveur... Il peut devenir un grand artiste!"

Retour à deux, devant le prof de sport. "Il m'étonne! Par contre, je le cherche souvent, quand je parle au groupe, je me rends compte qu'il nous tourne le dos, comme ailleurs..."

La prof de français: "votre fils n'est pas dans le moule. C'est un être poétique. J'aime sa liberté d'être."

Là, j'ai eu envie de rouler une pelle à la prof de français. Après, j'ai pensé que ça ferait désordre, que, de toute façon, elle n'était pas mon style et qu'en plus, j'étais accompagnée de Clark.

Ça faisait beaucoup. J'ai balancé mes idées bizarres je ne sais où, mais en tout cas, elles n'ont pas demandé leur reste.

Sans rien percevoir de mes drôles de pulsions, la prof de français a continué son portrait. Elle nous a raconté une chute, la semaine passée. Perdu dans ses pensées pendant le cours, Loulou est tombé de sa chaise, déclenchant l'hilarité générale.

J'ai ressenti une bouffée d'amusement et de tendresse pour mon petit clown. Elle a remplacé la boule que j'avais dans le ventre et j'ai pensé, à cet instant, que je devais tout simplement lui faire confiance.

Etre à part ou pas, il a en lui des ressources qui lui appartiennent.

Ailleurs ou pas, il est lui.

Oui, oui, approfondissons encore.


C'est ça, j'imagine, le rôle des parents, ouvrir ses yeux et laisser la chair de sa chair construire son propre chemin, sans plus chercher, forcément, à comprendre (ni à culpabiliser...) à quel point nos propres choix ont pu influer sur cette différence.

vendredi 16 janvier 2015

Fille perdue, cheveux longs

Vous voyez que j'exagère, certaines pralines roses ont survécu à mon attaque (pas très judicieux, en pareille période, de parler ainsi, mais que voulez-vous, j'y suis allée de bon cœur)

Aujourd'hui, j'avais envisagé une journée fille.
 
Oui, un truc très, très futile, où je me serais occupé de moi, de mes sourcils, de mes cheveux (ils pleurent, les pauvres, ne comprennent pas ce qui se passe, toute cette longueur, pfff) (près d'un an sans ciseaux, je crois) (quand même).
 
Et pis même, j'aurais fait les magasins. Bon, pas trop, consciente de l'état bancaire d'un compte qui ne comprend pas non plus (il ne flirte que rarement avec la colonne +, allez savoir).
 
Je crois que je cherchais bêtement à me divertir, à me faire du bien.
 
J'en ressentais très fort le besoin.
 
Il y a eu les attentats, évidemment, qui n'ont laissé, j'imagine, personne indemne. Il suffit que j'y pense quelques secondes pour sentir mon œil, ce traître, s'humidifier.
 
Mais je dois bien avouer que la tristesse s'est emparée de moi, avant. Depuis un moment déjà trop long.
 
Alors, je me suis dit qu'un truc du passé, qui m'a complètement quittée (la compulsion acheteuse), me ferait peut-être du bien.
 
Il y a deux jours, j'ai donc appelé pour fixer des rendez-vous de fille, limite excitée (il faut pas grand-chose, parfois). Réjouie, oui, j'étais réjouie de cette parenthèse.
 
...
 
A la place, ce matin, je me suis réveillée groggy pour avoir rêvé toute la nuit que deux gosses étaient allés poser des bombes chez Charlie Hebdo et qu'ils s'étaient fait exploser. Dans mon rêve (cauchemar?), j'essayais d'expliquer leur geste.
 
Je cherche toujours à comprendre.
 
Ça devient un vrai problème, chez moi, je vous jure.
 
Je me suis réveillée groggy parce que mon balai dans le dos, toujours.
 
Je me suis réveillée groggy parce que, pour mon retour sur les parquets après plus de quatre ans (!!), il y a deux jours, je me suis offert un petit bobo au doigt et des courbatures. Du très classique.
 
Mais surtout, je me suis réveillée groggy parce que je ne sais pas où je vais.
 
Je tourne et retourne tout ça dans mon cerveau qui crie grâce. J'y retrouve ces chiennes, la lassitude, la tristesse, le découragement, l'angoisse.
 
Parfois, elles se font bousculer par mes alliés, le rire, ces tranches de bonheur, ces petits moments de grâce, pour rien, comme ça. Mais cet optimisme, ce sourire qui revient par intermittence, ces rencontres et ces discussions passionnantes que j'ai eu la chance de vivre dernièrement ne parviennent pas à chasser les sombres pensées.
 
Et je me trouve tellement geignarde de me plaindre ainsi, alors qu'après tout, hein...
 
Après tout, qu'arrive-t-il derrière?
 
...
 
Voilà, ce matin, je voulais me faire une journée fille. Un truc très futile.
 
A la place, j'ai regardé mon compte en banque. Et puis, quand le réparateur m'a annoncé que la machine à laver, qui venait de lâcher, était partie à tout jamais dans un autre monde, en pleine adolescence (3 ans, quoi!), j'ai compris.
 
Si je veux chasser ces chiennes, la lassitude, la tristesse, le découragement, l'angoisse, je ne dois pas compter sur ces petits riens matériels. Quand on est chômeur / chômeuse, on a du temps pour consommer, mais plus l'argent.
 
Je le sais, depuis longtemps, pitié, que personne ne pleurniche sur mon sort. Surtout pas moi-même.
 
Je sais aussi, depuis longtemps, que les ressources, on les a tous en nous, que je dois activer les miennes afin de ne plus creuser ma tombe et renoncer à tout ce que j'aime, le rire, la fantaisie, l'espoir, l'envie.
 
La vie.
 
J'en vois un au fond qui tente de contester. Mais enfin, quoi, ta vie n'est pas finie, tu as une coupe j'en-ai-marre-de-vivre et les sourcils d'Emmanuel Chain, certes, zéro kopek sur ton compte et pas de taf en perspective, d'accord, mais tu as connu bien pire, non? Tu as un loulou adorable, un Clark charmant, un toit, des amis, des vrais...
 
Oui, mais la princesse en veut toujours plus, vous savez ce que c'est.
 
Je tente d'intégrer dans mon programme une alliée un peu inaccessible pour moi. Elle s'appelle la patience. C'est elle qui va me donner le courage de terminer tranquillement, sans s'énerver, mes dossiers toujours en cours (un titre de cuisinier, un CAP de pâtisserie, on s'occupe comme on peut), c'est elle qui va me donner cette force qui m'échappe un peu trop.
 
C'est elle qui va me permettre de recadrer certains projets et d'envisager sous un jour plus souriant l'avenir.
 
Alors, ce matin, j'ai annulé mes rendez-vous.
 
J'ai pensé que, après tout, ce n'était pas vital.
 
A la place, j'ai fait un sort aux pralines roses. Pas bien.
 
Mais j'ai aussi planché sur mes cours de cuisine, préparé l'un de mes gâteaux roudoudou préférés, fraisé une pâte, le tout en écoutant des airs mélancoliques (merci Agnes Obel, tu as ta place définitive dans ma spleen playlist. Une vraie championne).
 
Le ciel était brunâtre, ce matin, avec un air d'apocalypse. Vraiment. Je l'ai constaté avec dépit lorsque le monsieur m'a débarrassé de cette machine à laver morte avant l'heure.
 
Le fait que j'aie à peu près quinze tonnes de linge à laver sans plus de machine à disposition a, peut-être, j'avoue, joué sur ma vision des choses. 
 
Et puis, après tout, ai-je pensé alors que la nuit tombait, pourquoi dramatiser? (Non, pas pour le linge, je ne suis pas à ce point dépressive, je vous rassure, je m'en suis remise, et super-Clark est passé par là, eh eh eh)

Pourquoi dramatiser sur cette tristesse latente ? C'est normal de pleurer quand on écoute, toujours ébahie, les témoignages des amis de Charb. C'est normal de rester stupéfait devant les images qui tournent en boucle sur l'écran, sans qu'on puisse vraiment s'en détacher. Quand on imagine la boucherie, quand on suppose la violence.
 
C'est normal de s'inquiéter, de retourner tout ça dans sa tête et de se demander pourquoi on - on, le monde, oui - en est arrivé là.
 
C'est normal de s'interroger sur sa propre place dans un monde chamboulé. Un monde chamboulé où, certes, les bons sentiments s'incrustent, comme pour nous convaincre que l'humanité existe encore, à coups de pancartes "je suis Charlie", à coup d'accolades, de sourires sincères et bienveillants.
 
Mais un monde chamboulé où, quand même, on a de vrais gros méchants qui exterminent des populations entières, en Irak, au Nigéria et ailleurs, en plus de faire de la charpie en plein cœur de Paris.
 
En écrivant cela, bizarrement, je souris. J'ai mal mais du coup, je relativise. A cet instant, j'ai envie d'effacer toute trace d'états d'âmes, tellement insignifiants à côté de l'atrocité et du désarroi que l'on vit.
 
Mais allez comprendre, j'ai aussi envie de coucher cela ici, parce que c'est mon petit espace, qu'il me manque et que j'aimerais partager davantage, plutôt que de me "censurer" comme je le fais beaucoup actuellement parce que, non, décidément, j'ai pas la pêche aujourd'hui ou que j'ai eu un pet de travers.
 
C'est le cheminement de tout être humain, je suppose. Je veux l'accepter.
 
Bon, du coup, pour ceux qui n'ont pas bouffé un clown ce matin et qui se sentent un peu chafouins, c'est pas très sympa, je l'admets, toute cette bonne couche d'auto-apitoiement.
 
Mais vous savez quoi?  Ce que je ne veux plus, c'est larmoyer sur ma petite existence sans, au moins, bouger mes fesses pour y remédier. Dussé-je soulever des montagnes, je vais retrouver ce foutu sourire.
 
Je vous laisse, je vois l'Everest, là, il attend depuis un moment. Je voudrais pas qu'il s'impatiente, à son tour.