mardi 1 septembre 2015

Le jour où j'ai dit non

Lundi matin. Un fort orage a éclaté cette nuit et m'a laissé un rien exsangue. Pourtant, c'est surtout l'agitation de mes rêves qui a plombé mon sommeil.

J'ai réfléchi à une liste de recettes viable pour la semaine, avant que l'on passe la commande. Je vais sans doute batailler, car il y a un certain investissement dans des produits ou matériel de base, inexistants dans la cuisine (des poches à douille, par exemple? Ah bah oui, par exemple).

Mais je suis assez contente. Allez, un peu de méthode Coué, ça va bien se passer, ça va bien se passer.

Je rentre dans la cuisine, accueillie par une odeur de rat mort. Une infection. Tiens, un bout de muffin au chocolat entamé sur le poste. Le bain-marie pas vidé, avec quelques boulettes d'œufs brouillés dedans. La serpillère dans son seau - et son eau stagnante.
 
Miam.

Je me lave les mains. Pas de papier absorbant, j'adore. Je prends un torchon, faute de mieux, que je mets de côté pour ne pas le mélanger avec les autres.

Je lance les viennoiseries, tentant de faire taire la voix rugissante en moi. Deux, trois formalités habituelles, je balance au passage le crumble du 23 août qui traîne encore là - au moins, il était daté, celui-là, contrairement à tous les autres desserts que je place dans la vitrine réfrigérée... Ah, sale, elle aussi.

Je sors la terrasse, dépitée, je tente de cacher mon désarroi au téléphone quand Albert II me sonne, je fais un rapide tour des frigos...

Et là, c'est le drame. Les portes, que j'avais quand même briquées vendredi soir, sont collantes, clairement pas nettoyées du service de la veille. Il reste des denrées non filmées, sèches (le Brie et le Saint-Nectaire de chez Promocash n'aiment pas l'air, si j'en crois leur couleur), voire périmées ou même grouillantes (miam bis).

Je fais le tri, je balance, ce qui m'oblige à m'approcher de la poubelle qui pue la mort. Je lance des paniers de plonge et je prie pour qu'aucun client ne se pointe. J'ai en moi les deux voix qui se parlent:

"Non, mais ça va aller, une fois que tu auras fini de nettoyer, tu vas préparer ta petite cuisine comme tu l'entends...

- Mais tu vois bien que ça ne marchera jamais, c'est juste pas possible.

- Allez, il faut tenir, tu ne vas pas partir, là...

- Eh, mais si je partais, là? Non? Noooooon?"

L'éclair. Partir. Fuir tant qu'il est encore temps.
 
Mais je ne peux pas faire ça, moi!

Et pourquoi pas, au fait?

J'ai continué à nettoyer. Au début, je me suis dit que je resterai jusqu'à midi, le temps que la manager arrive.

Je me suis dit aussi que j'étais folle de partir comme ça, quand même, ça ne se fait pas.

J'ai ouvert l'un des frigos, aux joints bouffés par la moisissure.

Partir comme ça? Si, si, ça se fait. Circonstances exceptionnelles, en l'occurrence.

Deux clients sont entrés. Ils voulaient deux cafés au lait, à emporter. Je ne savais même pas où se rangent les gobelets. La classe. Je leur ai proposé de repasser, ou de consommer sur place.

Deux femmes se sont installées à leur tour. "Faites, faites", ai-je pensé, "mais ce sera sans moi."

Ma décision était prise. J'ai laissé en plan le frigo immonde, en prenant quand même soin de ranger les denrées au frais. Je suis allée ranger mes couteaux, mes douilles et même les épices que j'avais rapportées de la maison (!). J'attendais Albert.

Albert II n'est pas arrivé à l'heure prévue. Deux, trois minutes de retard, peu, mais trop pour que je reste indulgente.

Je l'ai accueilli sur la terrasse, en lui serrant la main.

"Bonjour, dites-moi, je vais vous agacer, vous allez m'agacer, je n'ai rien signé, alors il vaut mieux qu'on en reste là. Je suis vraiment désolée que ça finisse ainsi mais je ne vois pas d'autre issue. "
 
Il m'a répondu très sèchement, mettant fin à tout échange.

Il y avait toujours les clientes, qui n'étaient pas encore servies, mais peu importe, au lieu de s'en occuper, il a fini la terrasse, s'entêtant à placer ses tables et chaises dehors alors même que la pluie menaçait.

Je suis allée me changer dans les toilettes (les seules, les mêmes que celles des clients, hein), j'ai pris mes sacs et je lui ai rendu ses clés. Il a maugréé. Je lui ai dit "Bonne journée", je crois.
 
Je suis sortie, hagarde. Quelques mètres plus loin, un jeune homme est venu à ma rencontre, en tenue de jogging. Il m'a expliqué être perdu et a commencé à me balancer des noms de rue pour que je l'aide à retrouver son adresse. J'ai fini par lui dire que là, c'était juste le brouillard dans ma tête. Il a dû penser que j'étais une junkie.
 
Finalement, j'ai repris mes esprits et trouvé sa route.
 
La mienne reste indéfinie, mais j'avance la tête haute.

lundi 31 août 2015

Le règne d'Albert II

Bon, après toutes ces premières péripéties et ces coups de chaud, Albert II a fini par sentir le malaise. J'ai grogné à chaque fois qu'il m'a demandé d'alléger mes préparations, en termes de temps.
 
C'est sûr qu'à force d'ouvrir des bocaux et des sacs, il a dû perdre depuis longtemps la notion de ce qui est nécessaire pour laver, rincer, éplucher, tailler, mitonner...
 
Ah oui, j'oubliais, il cuisine à la maison.
 
Le même qui m'avait vanté les bienfaits du « fait maison » et sa volonté farouche de ne servir que du frais se fournit en priorité chez Promocash, où il a obtenu 20 %, quand même. Argument imparable, surtout quand se cache un Picsou sous la couverture du pseudo-artisan.

Il a râlé à son tour quand il s'est rendu compte que je rajoutais de la crème à ses œufs brouillés, histoire de les rendre un peu plus moelleux. Le monsieur est sorti de ses gonds. « A 2,83 euros le litre, je ne veux pas en mettre, le lait, c'est 70 centimes, ça suffit bien ! »

Peu importe qu'une cliente, visiblement habituée, soit venue me dire que « les œufs étaient vraiment bons, ce matin. » Ce qui compte, c'est le fric, le reste on s'en fout. On se fout des clients et on ne respecte pas les serveuses. Albert II m'a quand même expliqué qu'il ne voulait plus venir servir le dimanche parce que, franchement, c'était trop pénible.
 
Il appelle ses serveuses le matin pour qu'elles décalent leur planning et travaillent l'après-midi. Demande à une autre si elle n'accepterait pas de réduire son contrat d'une semaine. Refuse de payer les heures sup, d'autant que faire 40 minutes de plus tous les jours, ce n'est pas, justement, faire des heures sup...

Ah oui, il les filme, aussi. Il y a une caméra dans le restaurant et il peut espionner tout son monde, depuis son autre restau... Evidemment, ce léger détail n'est en aucun cas indiqué sur le contrat, ni spécifié auprès de la clientèle, filmée à son insu.
 
Autant vous dire que la moutarde commençait sérieusement à me monter au nez. Jeudi matin, j'ai ouvert toute seule. A 8 heures 30, les premiers clients sont arrivés, ils voulaient des petits dej. Je me suis rendue compte que je bloquais complètement sur cette idée, que je ne m'y ferai pas, jamais, que j'étais venue, alléchée par l'idée de cuisiner des plats maison et que j'allais me retrouver piégée dans une boîte à fric, qui fait ses 300 brunchs le dimanche mais sans aucune âme.
 
Quand il m'a appelée, depuis son autre restau, pour savoir si tout allait bien, j'ai lâché :
 
« Je n'y arriverai pas ».
 
Et puis, j'ai posé le combiné téléphonique à côté de moi. La serveuse, qui venait d'arriver à ma rescousse et qui courait déjà partout, m'a rejointe dans la cuisine. On a parlé. Indignée par ce qu'elle venait de me raconter – il ne tarit pas d'éloges sur sa vivacité mais refuse, trois minutes plus tard, de lui payer ses heures sup, parce qu'elle « n'est pas assez rapide » (!!) - je commence à baver sur lui. Je menace de le planter. Je me lâche totalement, à bout et on parle, pendant 30 minutes, toujours affairées.
 
Là, la serveuse me dit que Albert II l'appelle sur son portable. Affolé, il lui annonce qu'il ferme son restau et qu'il débarque dans deux minutes. Je ne comprends pas, je regarde le combiné que j'avais posé... sans raccrocher.

Bien, bien, bien...
 
Je vous laisse deviner la discussion musclée qui s'en est suivie. Plus de cdi, ça, j'avais déjà décliné, mais plus de cdd non plus. En mon for intérieur, j'ai senti un vrai soulagement. Et puis, quand même, un léger tiraillement. Car le projet restait envisageable (bon, ok, à condition de changer quelques légers détails) et l'ambiance est bonne entre nous, les filles, celles qui bossent et qui font tourner la boutique.
 
J'ai besoin de travailler. J'ai besoin de sous. Dans six mois, je suis en fin de droits. Alors, j'ai accepté un CDD de 2 mois, en espérant que ce ne soit pas encore trop. A deux jours d'y retourner, je continuais de douter sur l'intérêt même de remettre les pieds en cuisine là-bas. En même temps, je me suis dit que ça me ferait de la matière pour coucher ça, ensuite, sur le papier et m'en servir de base pour mon métier d'après...
 
Bref, quand j'ai ouvert le restaurant lundi matin, j'étais bien déterminée, armée de ma liste de recettes pour la semaine...
 
A suivre...

Albert II, Bertha et le mythe de la mariée trop belle

J'ai l'impression d'avoir passé quinze jours dans un shaker. Ou une machine, à l'essorage 1400 tours. Vous voyez le genre.

Secouée? Naaan, à peine.

Vendredi soir, j'ai achevé ma PSMPmachin, la convention que Popol met en place pour que tu puisses travailler en acceptant de taper dans tes allocs, dans une entreprise qui pourrait t'embaucher.

En l'occurrence, c'était le cas puisqu'à l'issue du contrat, il y avait un CDI. Le truc devenu presque virtuel ces dernières années, mais si...

Je crois que je serais capable de dresser un autel pour saluer la pertinence de ce protocole. Je brûlerais même un petit cierge pour l'employée de Popol qui, au téléphone, m'a conseillé de refuser le CDI, au vu de ce que je lui racontais. Sans elle, dans deux mois, je finissais tel Jack Nicholson dans Shining, sourire carnassier et pet au casque, totalement hystérique et dangereuse.

Et pourtant...

Souvenez-vous, j'étais plus heureuse encore qu'un gosse devant le sapin de Noël, qu'un gagnant du Loto, qu'une nana au régime qui aurait vu sa balance afficher -2, qu'un fan de NBA rencontrant Tony Parker.

Je n'ai pas dormi, la nuit précédant mon arrivée. Complètement excitée.

Même le lendemain matin, quand le boss - appelons-le Albert II, vous comprendrez plus tard - m'a prévenue que je ne serais jamais vraiment seule en cuisine (une souris avait décidé d'y fonder sa petite famille), je me suis sentie tellement chanceuse d'être ici, chef de cuisine de cet établissement, pour proposer une nouvelle carte, des suggestions à l'ardoise, de la "cuisine plus pointue"!

Bon, y'a dû avoir un espace temporel, un truc. Le soir même, je savais que ça allait être compliqué.

Cuisiner plus pointu, oui, d'accord, mais euh... enfin, c'est normal qu'il n'y ait qu'une plaque à induction? Que son fil d'alimentation soit rafistolé?

 

Finalement, une deuxième plaque était cachée au fond de la cuisine...
   
Deux fours, dont un qui ne ferme pas? Une seule casserole, une unique poêle, pas de chinois? Et les trous dans le plafond, là?

C'est la voisine du dessus qui, en cherchant son chat sur les toits (véridique!!), a rippé... J'attends le jour où il vraiment pleuvoir.
Vous me direz, ça fait une sortie d'air, vu qu'il n'y a pas d'extraction...

Euh, c'est normal de faire cuire les œufs au micro-ondes? Coque, brouillés, œufs durs, si, si, tout passe dans la machine infernale! Le jour où la mélancolie vous gagne, je vous jure, ça vaut le coup d'essayer. Si vous ne sortez pas votre œuf à temps, vous le verrez exploser, c'est rigolo.

Les œufs au micro-ondes? Ici, tout est possible!
Je ne vous parle pas de Bertha, cette coquine de souris (qu'on a fini par surnommer ainsi pour éviter de faire fuir toute la clientèle à coup de "Ah, la souriiiiiiiissss!!!"), qui est venue nous narguer à plusieurs reprises, se délestant de ses besoins naturels dans les assiettes, se préparant au marathon sur les postes de travail, chipant le parmesan qu'on avait posé en guise de piège...

Voilà, j'ai compris que le rêve avait pris un sacré plomb dans l'aile. Mais bon, rien ne changeait, après tout, j'étais là pour cuisiner, j'allais m'adapter.

 Au troisième jour, déterminée, j'émince mes oignons, puis fais revenir mes courgettes dans la fameuse poêle, lorsqu'Albert II débarque. Un œil sur la poêle, l'autre sur les fours.

"Pourquoi les deux fours sont-ils allumés?"

 Je lui montre mes tomates en train de confire, mais si, vous savez, c'est à basse température, très longtemps (j'ai réalisé à cet instant que la cuisson des tomates confites est le cauchemar de tout radin), alors que mes cakes, dans le four à côté, doivent cuire à 180°.

 Il élude, me montre la poêle, remplie, je vous le rappelle, d'oignons émincés et de courgettes, et lâche:

 "Par contre, faudra probablement simplifier les préparations à l'avenir."

...

Comment vous dire...

 Ce n'était que le début.

 J'ai vraiment compris mon malheur à J+4, lorsque j'ai ouvert seule le restau, avec toute la mise en place nécessaire (allumer tout, vitrines, musique, tutti quanti; sortir la terrasse; faire chauffer les viennoiseries; bref, rendre le tout opérationnel), ma suggestion du jour à préparer, mais surtout, ah ah, c'te bonne blague, les clients à servir.

 Si, si, prendre les commandes, leur faire leur petit café, mais pas que: leur servir des petits déj complets, aussi, et pis des brunchs, et pis...

Consciente de n'avoir que deux bras, j'ai en revanche eu la sensation que mes alertes se démultipliaient, au niveau du cerveau. C'est quand je me suis retrouvée devant la machine à café, incapable de m'en servir, que j'ai paniqué. Et compris que, vraiment, c'était du n'importe quoi.

 Ah oui, je ne vous ai pas précisé: il y a une bonne cinquantaine de couverts dans la salle, sans compter la terrasse.

 Je suis revenue en cuisine, j'ai aperçu Bertha, mais de toute façon, mes bras en étaient déjà tombés, alors...

 Alors, j'ai préparé les petits déj, les œufs brouillés au micro-ondes, toussa... Bon, en bonne rebelle, j'ai quand même fait les œufs durs et à la coque à l'ancienne, dans de l'eau, quoi, avec une feuille de salade dans l'assiette pour faire tenir le tout au moment de dresser l’œuf coque...

Lorsqu'Albert II est arrivé, la bouche en cœur, je fulminais. Lui, ne voyant rien, me demandait alors si, à tout hasard, je ne pourrais pas travailler ce week-end. En plus des cinq jours passés cette semaine, évidemment. Mais, grand seigneur, il m'offrirait deux jours de congés, les lundi et mardi suivants.

Bonne poire, j'ai cédé au départ. Et puis finalement, le lendemain, je lui ai dit que ce ne serait pas possible. On n'a pas vraiment le droit de bosser 7 jours de suite, paraît-il, et la convention Popol ne me l'autorisait pas, de toute façon.

Il en a été contrit, mais s'est résigné. Après, cherchant sans doute à atténuer mes petites poussées de rébellion, Albert II a tenté le tout pour le tout. Dès le début de deuxième semaine, il allait acheter du matériel que les filles en place réclamaient depuis des mois, juste parce que je l'avais demandé...

Lors de cette deuxième semaine, la manager a réussi à sortir Bertha de la cuisine et moi, quelques plats. J'ai même pu, ô exploit, prendre le temps de faire des tartes citron. Pas suffisant, néanmoins, pour dissiper mes doutes.
 
Il va sans dire que j'avais ramené de la maison douilles et poches, parce que le monsieur, il n'a pas ça en cuisine, même si ça fait 14 ans qu'il gère des restaurants, oh... (respect)

 
J'ai compris très rapidement que ce type était la copie conforme d'Albert. Contrôle absolu des choses et des gens, discours différent selon les personnes, manipulation... Mais le personnage a, en plus d'Albert Ier, cette méchanceté latente qui rend tout espoir vain.

Je ne me sens pas de faire la cuisine ET la salle (ce qui n'avait jamais été prévu, au passage) ?
- "Mais tu n'es qu'à 40% de ta productivité".

Et puis "Tu n'es pas rapide ni efficace."

Et puis, encore "Tu sais, j'ai regardé de nouveau ton CV, en fait, tu n'as fait que des stages, tu n'as jamais tenu de restaurant."

"Tu as bien de la chance qu'un restau comme celui-ci te propose un tel poste! Alors que tu n'as pas d'expérience!"

Et puis: "ça fait 14 ans que je fais ça, je sais ce que c'est, tu verras, dans un mois, tu en rigoleras."

J'ai cru entendre la cerise sur le gâteau, lorsqu'il m'a sorti:

"Tu sais, ce que tu fais en quatre heures, je peux largement le faire! Je fais de la cuisine, à la maison."

 Ah bah, effectivement, c'était l'argument imparable. Il a deux restaurants où il papillonne à longueur de journée et, imaginez, il cuisine à la maison. Là, je m'incline.

 Pourtant, il a atteint de nouveaux sommets, quelques jours plus tard. Albert II, qui ne sait visiblement pas faire une meringue italienne (en tout cas, il voulait me mettre du sucre dans mes blancs, alors qu'il faut faire un sirop. Bref), et qui n'a pas une seule poche à douille dans sa cuisine, a osé la phrase qui tue :

"Tu sais, ta tarte au citron, elle est très jolie, mais moi, je peux faire la même!"

Bah alors, qu'est-ce que je fais là, hein? Quelqu'un m'explique?

A suivre...

dimanche 16 août 2015

A table!

Alignement parfait... Attention, la mouette débarque!
 
Voilà. J'y suis. Je dois encore préparer ma tenue et mes couteaux mais la tête, elle, est prête.
 
Demain, lundi 17 août, je m'en vais jouer au "chef de cuisine" (n'y voyez aucune prétention, c'est simplement le titre sur le papier) (en fait, je serais chef de moi-même) (on est d'accord, c'est déjà pas mal).
 
C'est un vrai saut dans l'inconnu. Autant vous le dire: je suis excitée comme une petite puce!

jeudi 13 août 2015

Je veux être ce quelqu'un

 
Ceux qui traînent leur misère ici depuis des années connaissent la suite: fin du rêve, bricolage, remise des rêves dans la malle des soupirs, là- haut dans la caboche. Retour vers une réalité, celle de l'écriture dans de drôles de conditions, et puis burn out, et puis formation en cuisine, en pâtisserie, et puis rencontres, et puis diplômes et puis sourire, et puis un premier boulot, et puis...
 
"Mais tu vas faire quoi, après?"
 
...
 
Et puis... le vide?
 
Début août, pour la dernière fois, je suis sortie des vestiaires, j'ai  enfourché mon vélo et dit au revoir à ce laboratoire dans lequel rien n'était jamais tout à fait pareil, chaque jour. Presque trois semaines dans ce haut lieu de la pâtisserie nantaise et voilà que j'avais engrangé tellement que je me demandais bien ce que j'allais faire maintenant.
 
Souffler, peut-être?
 
J'ai un peu imaginé cela. Nous étions début août, la ville s'était vidé de ses habitants, il était peut-être temps de s'octroyer un répit.
 
Oui, mais. Je finissais samedi après-midi et, par la grâce d'un ami aux bons tuyaux (c'est déjà lui qui m'avait rencardée pour mon premier CDD!), je m'escrimais sur un tout nouveau CV dès le lundi soir. En effet, petit miracle, un restaurant, dont la cuisine et l'esprit étaient proches de ce que j'avais imaginés voilà donc des années, vous disais-je, cherchait "quelqu'un".
 
Quelqu'un? Soudain, toutes les pièces du puzzle se rassemblaient. Tout ce que j'avais vu, vécu, espéré, attendu, appris... Tout ça était juste posé là, comme sur un plateau et j'étais ce quelqu'un, j'en étais sûre. J'envoyais ma lettre le soir-même. Le restau allait m'appeler, il ne pouvait en être autrement.
 
Comment pouvais-je en être si certaine ? Tout collait, je vous dis. Et lorsque, dès le lendemain matin, le boss me demandait de l'appeler, c'était comme une évidence. Le pire, c'est que je vous l'écris sans arrogance. J'étais ce quelqu'un, c'est tout.
 
J'ai compris au fil de ces mois que la cuisine et la pâtisserie étaient à mes yeux des (jolis) prétextes à l'échange, au lien. Je n'ai jamais tant aimé me mettre derrière les fourneaux que pour mieux partager, ensuite. D'un coup, un poste est créé, où il s'agit de mitonner des plats maison, simples, goûteux, sans prétention. Où il s'agit, aussi, de pâtisser, pour des goûters gourmands et des clients pas (forcément) pressés, heureux de s'installer dans un lieu qui a une âme, et pas juste des assiettes.
 
Après une première discussion téléphonique, nous nous sommes rencontrés, le boss et moi. J'ai senti cette même évidence.
 
Lundi prochain, je démarre, à l'essai pour quinze jours. Ensuite, si tout va bien, c'est le début d'une aventure que j'espère belle et généreuse, équilibrée et gourmande.
 
Jamais été aussi contente de ne pas partir en vacances, tiens...
 

dimanche 26 juillet 2015

Le rêve et la réalité

Sentiment incroyable que je ressens, lorsque j'enfourche mon vélo au petit matin. Cette impression d'être seule au monde. Enfin, presque.
 
Je quitte la maison endormie et la rue ne trahit pas non plus le moindre murmure. Seul mouvement de vie, ces ombres furtives que je croise et qui rejoignent les fossés au moment où mes roues s'approchent d'elles sur le bitume. Des chats, des lapins, peut-être des rats (mais j'aime autant faire comme si c'était autre chose).
 
Et puis il y a le cri des mouettes, oui, à 5 heures et des poussières, qui continue de me surprendre, à cinquante kilomètres de la côte. Je les regarde, elles volent au dessus de ma tête et j'imagine qu'elles m'accompagnent jusqu'à ce domaine où je travaille maintenant depuis près de deux semaines.
 
Vision poétique avant l'entrée dans le dur.
 
Après dix jours passés dans le labo, j'ai enfin une vision concrète de ce métier de pâtissier, ainsi exercé, dans sa conception la plus noble, j'imagine, mais aussi la plus laborieuse.
 
J'avais déjà eu une vision de l'envers du décor voilà quelques mois, mais dans le cadre d'un stage et au sein d'une grosse entreprise. Je n'étais qu'une observatrice - qui travaillait, oui, mais sans véritablement mettre la main à la pâte - là où je deviens désormais actrice de ce tourbillon.
 
Là, nous sommes sept - chocolatiers et boulanger compris - et nous ne ménageons pas notre peine, chacun, pour sortir chaque jour des entremets, tartes et autres tueries qui se doivent être parfaits.
 
Le genre de caisses qu'on envoie, le matin...
Où comment vivre un casse-tête pour aligner correctement les fraises sur une pâte sucrée.
 
 
Ici, pas d'approximation, la moindre imprécision est visible et immédiatement repérée. On chasse le temps perdu, les gestes lents, les mauvaises positions. On économise ses pas et on les multiplie en même temps, sans courir.
 
La journée commence tôt, oui, mais aucune ne ressemble vraiment à l'autre. A chaque jour ses surprises. Je vous passe mes premières questions - pour savoir où on range quoi, dans quel micro-espace de la réserve on trouve le stab ou le mono - mes premières boulettes, mes premières sensations d'être là comme un éléphant dans un magasin de porcelaine...
 
Ah si, quand même, je me dois de partager avec vous ce grand moment de solitude lorsque, un matin, je suis arrivée en robe pour constater, une fois dans les vestiaires, que j'avais laissé mon pantalon de travail sécher dans le salon... J'en ai été quitte pour un aller-retour express en vélo, à effrayer plus que jamais ces formes auxquelles je me suis attachée, affolées par le tracé de cette dégénérée essoufflée.
 
J'en ai été quitte, aussi, pour cette image de gaffeuse que j'aimerais tenter d'estomper.
 
Un jour, peut-être, un jour.
 
Le changement de rythme, les incertitudes, les nouvelles habitudes à prendre très vite, les couchers et les levers prématurés... J'avoue que je me suis sentie déstabilisée au terme de mes premiers jours. J'ai songé plus que jamais au gouffre entre le rêve à la réalité.
 
Le rêve ? Pâtisser toute la journée et créer des merveilles.
 
La réalité? Enchaîner les gaffes, accepter la pression, aller plus vite que la musique et se finir, suintant, à la raclette.
 
Ah, et éviter les chiens de garde du manoir, qui vous coursent à 4 heures du mat', le samedi, votre vélo et vous...
 
Il n'y a pas eu de révélation à proprement parler. Pour l'avoir un peu vécu, je savais à quoi m'attendre. N'empêche qu'il faut le vivre pour réaliser à quel point le métier est exigeant, prenant et rédhibitoire pour qui n'est pas réellement passionné.
 
...
 
Et puis, j'ai pris le pli, me suis accordé un peu d'indulgence. Surtout, j'ai accepté l'idée que cette étape d'adaptation était obligatoire, que je ne travaillerai pas toute ma (nouvelle) vie dans un labo mais que cette expérience était juste très précieuse pour envisager la suite.
 
J'apprends chaque jour. La confiance en moi me fait toujours défaut, évidemment, mais je ne suis plus effrayée par certains gestes qui me tétanisaient auparavant. Je fais, j'agis, j'écoute sans doute davantage mes collègues - j'ai de la chance, je suis très bien tombée. Ah oui, je continue de me brûler régulièrement (deux belles cloques aux doigts depuis que j'ai glacé des choux hier, j'adore), mais je mesure les (petits) progrès accomplis, comme des petits pas vers un avenir où, enfin, je ne me considèrerai plus comme une petite chose.
 
On est d'accord, y'a encore du boulot, mais enfin, ça me fait un joli programme à suivre...

mercredi 15 juillet 2015

Le champ des possibles

Dimanche, je jouais au commis, en plein air, dans le cadre d'un événement organisé par "Le Voyage à Nantes." Cela s'appelait "le champ des producteurs." L'occasion de retrouver quelques personnes déjà croisées récemment, et de s'amuser à jouer les petites mains pour des chefs.
 
L'idée était simple et géniale: autour d'un site verdoyant, les gens venaient faire leur marché auprès de fournisseurs souvent plus habitués aux restaurateurs qu'au grand public. Ils s'inscrivaient et quand venait leur tour, ils déballaient leur course sur le devant du tipi. Mission du chef: mitonner en un quart d'heure un plat pour deux personnes avec les ingrédients choisis !
 
Il y a parfois eu du sport, des sourires jaunes et quelques oreilles grattées. Il y a eu, par exemple, ce moment de solitude, quand une femme a présenté son fenouil, sa rhubarbe et son gingembre. Va créer un plat harmonieux avec autant de saveurs si différentes et fortes! Pourtant, chaque chef a relevé le défi, chacun assurant deux heures de service, avant de céder sa place à un autre.
 
J'ai eu de la chance, beaucoup de chance. Pour débuter le bal, j'ai retrouvé le chef roi de l'improvisation et la chefette. Autant dire que pour lui qui a fait des menus mystère sa spécialité, c'était tranquille. J'ai eu l'impression de voir des assiettes de son restaurant, là, comme ça, en quelques minutes, comme si de rien n'était.
 
Et en plus, il prend la pose et le temps de se marrer!!
 
 
A ce niveau, c'est de l'art. Je crois que je ne serais jamais blasée.
 
Ensuite, j'ai fait la connaissance d'autres magiciens tout au long de la journée. Ils ont tous joué le jeu et j'ai pu mettre la main à la pâte, sans juste me contenter d'observer (même si le spectacle suffisait en soi, on est d'accord). J'ai désarrêté à la main des filets de poisson, détaillé, coupé en brunoise des légumes de toutes les couleurs, effeuillé du basilic thaï, ciselé mille herbes et, cerise sur le gâteau, levé des filets de bar. OK, j'étais un rien fébrile, tout de même, parce que je le faisais pour un chef doublement étoilé. Oui, rien que ça.
 
Normalement, c'est pas le commis qui bosse sous l'œil du chef? Quand on a un double étoilé qui vient s'amuser, on savoure, les amis, on savoure...
 
 
Je vous explique pas, avec les autres commis, on raclait la moindre de ses poêles avant qu'elle parte à la plonge... Et sans aucune vergogne, qui plus est. On a ri de notre gourmandise, de cette complicité instantanée qui se dégageait de notre équipe, de cette journée folle et joyeuse où, soudain, tout vous paraît possible.
 
L'équipe de choc. Ou comment savoir, dès le début, que ça va marcher.
 
 
Au delà du talent de ces chefs, on a lu dans leurs gestes la passion, l'envie de partager, de vivre.
 
Oui, ce dimanche, j'ai senti à quel point la cuisine me nourrissait. Dans tous les sens du terme.