lundi 1 septembre 2014

Le grand (faux) méchant chef, les Bisounours et mon SOS

" - Bah, vous redoublez, vous?"
 
La boutade du chef, alors qu'il venait de m'apercevoir parmi tous ces nouveaux stagiaires, a provoqué le premier vrai grand sourire de la journée. Oh, j'avais retrouvé de l'allant depuis mes états d'âme compulsifs, que j'ai paradoxalement pansés... à coup de blues et autres airs de jazz enchanteurs (merci les rendez-vous de l'Erdre, moment fort de notre cité nantaise, mais je m'égare).
 
Jean-Jacques Milteau et le groupe 24 pesos, ou comment
un petit harmonica peut venir à bout des plus gros coups de blues.
 
C'est juste qu'au petit matin silencieux, malgré les rais lumineux qui perçaient les stores, je me sentais un rien barbouillée, à l'idée de la rentrée.
 
Il n'y avait pas de quoi, pourtant. Certes, j'ai craint que le monsieur de Popol E. nous gâche un peu la fête avec ses acronymes (AISF, AES, RFPE, AM???? Ah, mais SOS, oui!) mais au final, je me suis régalé de cette journée.
 
Il fallait voir la tête de notre chef, qui jouait au grand méchant loup devant un parterre médusé et forcément intimidé. Et vas-y que je te colle un peu de pression pour rappeler qu'ici, c'est pas l'école des Bisounours toqués, avant de laisser un grand silence.
 
Mais un vrai grand silence, je veux dire.
 
Et vas-y que je m'esclaffe. Il jubilait, le chef.
 
Ensuite, il y a eu le tour de table. J'ai avoué mon âge, comme si l'heure était grave et le chef, toujours plein d'empathie (ou est-ce de la pitié?) m'a assuré que non, vraiment, je ne les faisais pas. Et une stagiaire de renchérir:
 
"Ah ben non, vraiment, tu les fais pas, c'est dingue!"
 
Oui, chérie, mais je comprends ton air catastrophé, je suis bel et bien sur la pente descendante (allez, je peux rire, un peu? Je vous promets que ça va).
 
Ensuite, on a fait un jeu très rigolo, où, réunis par groupe, on s'est pris pour des nababs russes en développant un business plan sur notre futur domaine touristique. J'ai même prévenu la boss qu'il était hors de question qu'elle nous exploite comme je le pressentais déjà, alors du coup, je crois qu'elle va calmer le jeu.
 
Euh, comment ça, je me suis prise au jeu?
 
Bon, pour le reste, pas de surprise, juste des profils une nouvelle fois totalement hétéroclite (j'ai déjeuné avec une femme japonaise arrivée il y a 4 ans en France et un Kosovar, qui a notamment vécu à Chicago, Stockholm, en Allemagne... la routine). La maison, je la connais et j'ai retrouvé avec un réel plaisir la cuisine, que nous n'investirons réellement que jeudi, pour le premier service de cette nouvelle année.
 
J'ai juste réalisé ce matin, en regardant mon planning, que j'étais déjà à la moitié de ma formation, avec nombre de semaines en stage. D'ailleurs, j'ai du lourd à ce propos, mais je vous en garde un peu pour plus tard, eh eh eh...
 
Aujourd'hui, après quatre mois, j'ai simplement assisté à la réunion de présentation que je n'avais jamais eue.
 
Et on s'étonnera que je me sente toujours en décalage, après ça...

vendredi 29 août 2014

Ce léger voile sur la rétine...

C'est drôle, lorsque je me plonge dans le délicieux piège de la nostalgie, les images défilent, et j'entends les violons sans chercher à les effacer. J'ai envie d'être imprégnée de cette atmosphère-là, où se mêlent tristesse, douceur, regrets et bonheurs passés.
 
En ce moment, je n'aspire qu'à ça. Me glisser dans ce nid douillet, nourrir cette mélancolie que je ne cherche même plus à fuir. N'écouter que des airs teintés de mélo, comme pour demeurer dans cet état de flottement qui m'a envahie.
 
Je ressens une espèce de jubilation, même, lorsque mon cœur est touché direct, et que je réalise à quel point je recolle les morceaux, en ce moment. Derniers exemples en date ces deux derniers jours où, plutôt que d'enchaîner les névralgies à force de potasser mes devoirs, j'ai choisi les salles obscures. Bilan, deux œuvres jolies, vraiment, Le beau monde et New York Melody, avec en toile de fond... la séparation.
 
Au cas où j'aurais oublié que j'étais un peu directement concernée, tiens.
 
L'avantage d'aller au ciné seule, c'est qu'on peut déverser des torrents de larmes presque discrètement. Seul le moment de la sortie s'avère délicat, parce qu'il faut affronter le regard de ces curieux qui vous dévisagent, juste parce que votre visage est défait.
 
A vrai dire, c'est un peu le cadet de mes soucis, en ce moment. Je traîne un rien mon vague à l'âme? Et alors? Qui a décidé qu'il fallait vaille que vaille garder le regard fixe, la tête droite, le sourire jamais loin?
 
La décence?

Ah oui, autant pour moi. Si je relativise un tout petit peu, je dois bien admettre que ma mélancolie, elle pousse un peu, parce que je suis pas malheureuse. Ben oui, contrairement à des millions de vrais gens qui auraient de quoi se plaindre, j'ai la vie devant moi (enfin, je frise les 40 piges, hein, là, je pourrais contester), je ne suis pas malade, j'ai un toit, de quoi manger, un loulou extra, l'éternelle ritournelle, toussa, toussa...
 
Ben oui mais, que voulez-vous, la mélancolie, elle est ma fidèle compagne, depuis toujours, je crois. A bien y réfléchir, j'ai toujours senti en moi cette ambivalence. J'étais un clown, à l'extérieur, avec mes cheveux bouclés et ma bouille trop ronde. Je me faisais facilement de nouveaux amis et je crois que, de la maternelle au lycée, voire même ensuite, on m'a toujours trouvé sympa, boute-en-train, plutôt dynamique.
 
Tant mieux, hein, je ne vais pas me plaindre. Peut-être, même, cela m'a-t-il arrangé. J'ai pu masquer cet autre moi, qui se complait aujourd'hui dans cet état mélancolique, allongée sur le canapé, à laisser couler ses larmes, comme ça, juste au son du piano, de ce p... de violon, aussi.
 
Tout s'entrechoque. Les peines ravalées, ce sentiment de devoir s'écraser et de ne pas trop demander, cette attente, cet oubli de soi, toutes ces années passées à essayer de se faire aimer, tous ces instants, aussi, de surprise quand j'ai pu lire l'amour ou l'admiration dans le regard des autres.
 
J'entretiens ce sentiment, oui, et à ceux qui me conseilleraient, avec sagesse j'en conviens, de cesser aussitôt ce petit manège narcissique, parce qu'on ne vit pas dans le passé et qu'un tas de projets m'attendent, je leur dirais simplement: laissez-moi juste digérer, reprendre pied, devenir ce que je suis en acceptant que, moi aussi, je peux laisser ce léger voile sur la rétine se manifester.
 
C'est gênant, je l'admets. Hier, par exemple, alors que je passais au centre de formation avant la rentrée officielle, lundi prochain, je n'ai pas pu empêcher mes yeux de s'embuer à la simple évocation de mon stage passé. Une fois encore, j'en ai pris plein les mirettes et je savoure cette chance que j'ai eue de travailler auprès d'un chef si créatif et doué. Mais cette aventure a mis en lumière ces fragilités que je tentais depuis si longtemps d'esquiver.
 
Il est question de prendre confiance en soi, bien sûr, et de transformer cette sensibilité accrue en une force. J'entends déjà le killer en moi - si, si, on a tous un killer en nous - me demander de me coller deux claques et d'avancer maintenant, ça va bien, hein, les ruminations. Et puis, je vois débouler la puce mélancolique, qui effleure ma peau et mon esprit si souvent, pour me supplier de surtout, surtout, ne pas chercher à tout chambouler.
 
Personne n'est épargné par les doutes, les ambivalences, les peurs. On peut chercher à les affronter, les braver. Moi, je crois que j'ai juste envie de les apprivoiser parce que je sais, au fond, que la rigolote doit cohabiter avec cette jeune fille un peu trop sensible et que le mariage devient chaque jour plus compliqué.
 
 

lundi 25 août 2014

Un pied de nez face à l'inconnu

Lorsque, à 18 heures, j'ai enfilé mon gros gilet gris et ajouté un plaid, avant de rêver d'un bon feu de cheminée, j'ai compris ce qui était en train de se tramer.
 
Cette grisaille. Ces routes de nouveaux encombrées. Ces pulls et pantalons qu'on enfile sans y réfléchir. Ces listes infinies de choses à régler pour hier.
 
Pas de doute. Aujourd'hui, c'était la reprise.
 
Ouille.
 
Comme j'avais un rien le blues, après avoir passé trois semaines pleines de soleil et de joie, de pierres et d'eau, de verdure et de lumière, j'ai pensé que, quand même, c'était pas sympa d'attaquer de pauvres êtres un rien déconnectés de la réalité.
 
Oui, ça pique. Mais j'aime bien quand même...

Les Caraïbes? Les Antilles? Non, l'île de Porquerolles...

Oh, mais, mais, c'est une sorcière...

Bain de (presque) minuit...

... Et dernières heures passées sur la Méditerranée.

A Aix-en-Provence, des façades à tomber...

Mais, mais, mais, c'est la Vierge!

Le Mont St-Clair, ou comment frôler la tendinite en le grimpant en tongs...

Nîmes, lumineuse...

Ceci est un être humain tout ce qu'il y a de plus équilibré, contrairement aux apparences...

... En revanche, méfiance, ce lion-là est neurasthénique.
 
 
Mais, allez, je ne vais pas vous jouer la complainte de la pauvre mouette qui aurait trop pris le soleil.
 
Oui, j'ai un peu peur, de ce qui va suivre. Oui, je suis excitée, aussi, par les échéances à venir. Oui, je doute et je m'interroge sur la suite des événements.

Histoire d'éviter nœuds au cerveau et rate au court-bouillon, une seule alternative: foncer. Et avant de reprendre la cuisine en vrai, la semaine prochaine, je potasse la théorie, toute seule comme une grande.
 
J'ai à peu près une tonne de devoirs à rendre. Je ne devrai pas trop m'ennuyer. Quant à la mélancolie qui a tenté d'envahir mon pauvre esprit, voilà ce que je lui dis, tiens.
 
Comment ça, j'ai fortement régressé cet été? Je vois même pas de quoi vous parlez...
 
 
 

mardi 5 août 2014

Cette aventure aux mille couleurs

Parmi les milliards de lignes de ma "to do list" du jour, il y avait "actualiser le blog".
 
Genre, elle se foutrait pas un peu de nous, la mouette, à négliger son propre espace ? (et elle pèterait pas un peu un câble à parler d'elle à la troisième personne?)
 
Bon, j'aurais pu vous raconter en long et en large cette dernière semaine, ce sentiment de remonter la pente, de reprendre de cette confiance qui me fait si souvent défaut.
 
Cette fois, avant le dressage, j'ai pu m'occuper de la cuisson de ces jolies choses, eh eh eh...

Dernière assiette...

 
 
J'aurais pu vous raconter ces derniers dressages, ces derniers repas partagés avant le service, ces autres, après, quand la plonge est enfin finie, rigoler encore de ces blagues de potache, quand il a été temps de nettoyer une dernière fois la cuisine, à fond, avant la fermeture pour congés annuels. Souffrir encore des brûlures provoquées par le vinaigre blanc sur les plaies à vif... Entendre les encouragements du chef, comme pour conclure un stage aux mille couleurs.
 
So long, les Chants d'Avril. On a tiré le rideau et on est parti pique-niquer sur la plage, tous ensemble, comme en famille.
 
Mais, mais, mais... Mais c'est bien une mouette, en vitrine, c'est pas dingue, ça ?
 
A la rentrée, le chef aura retrouvé toute l'énergie et la création qui l'animent pour offrir encore et toujours ces orgasmes culinaires dont il est si fier. Chefette continuera de gérer la salle et le restaurant, en attendant un heureux événement. Bidou et Rebou poursuivront leur aventure ailleurs, après deux années riches d'apprentissage.
 
Sinon, le chef se débrouille très bien aussi avec ses petites poivrières, celles qui contiennent ses propres créations, si si (si c'est pas la grosse classe, ça)
 
Et moi, je retournerai aux fourneaux, pour de nouvelles odyssées (si, si, on peut parler d'odyssées, à ce stade!) avec, déjà, un sacré challenge fin septembre... J'en suis déjà toute émoustillée.
 
Mais pour l'instant, l'heure est venue de baisser le rideau ici aussi, le temps d'aller prendre le soleil avec Loulou et des amis... C'est pas que je m'ennuie, mais à l'heure où je vous écris, à huit heures de partir, les bagages ne sont toujours pas faits... Hum.
 
Non, je n'ai pas de cheveux blancs, c'est le reflet du soleil sur mes cheveux après une fraîche baignade... Un avant-goût de ce qui nous attend!
 
 
Je vous souhaite à tous de belles vacances et, pour ceux qui seraient déjà revenus, ou qui ne seraient pas partis, réjouissez-vous : elles sont belles, nos villes et campagnes, une fois désertées, non? :)

...

Bon, OK, je sors. Rendez-vous dans quelques semaines?

dimanche 27 juillet 2014

Reset

Depuis mon dernier post voilà deux semaines, j'en ai eu, des occasions de revenir ici vous raconter ce quotidien qui n'en est pas un, ces joies, ces doutes, cette vie et cette excitation qui émaillent ce mois de juillet.
 
Il y a eu cette fois où, avec Bidou et Rebou, mes deux jeunes acolytes, 38 ans à eux deux (ça fait mal aux dents), nous avons pris la route pour la plage à l'issue du service, sorte de parenthèse iodée entre deux journées chaudes en cuisine.
 
J'ai connu des soirées plus difficiles...
 
Il y a eu ces fois où j'ai pris spontanément le poste "dessert", libérant peu à peu l'espace pour devenir moins bordélique, afin de disposer quartiers de fruits, meringues, quenelle de glace et saupoudrer de crumble nantais ces assiettes colorées.
 
C'est du fruit, alors, c'est permis, non?
 
Il y a eu cette fois où je suis passée au chaud, dressant entrée et plat chaud, donc, mesurant le degré un rien sportif de la chose, parce que le principe du chaud, bah, c'est que ça refroidit (c'te blague) et que le client, il n'aime que moyennement, semble-t-il.
 
Servez-en quarante assiettes et vous comprendrez cette combinaison "plat chaud-neurones et rotules en chauffe".
 
Il y a eu cette fois où je suis partie avec le chef au MIN, observant ces petits gestes, ces négociations, ces réflexions qui permettent au restau d'être viable, économiquement parlant.
 
Il y a ces fois où le chef m'a autorisée à sortir, pour tailler le bout de gras avec des amis venus goûter la cuisine, sortant visiblement ravis. Des présences touchantes pour moi.
 
Il y a eu cette fois où j'ai dépiauté du calamar, cette autre où le lapin faisait moins le malin devant mon couperet (note à moi-même : penser à quelqu'un qui nous agace vraiment, au moment de baisser le couteau sur la chair. C'est très, très efficace). Cette autre, encore, où j'ai massacré la chair des maquereaux en enlevant leurs arêtes.
 
Avant d'en arriver là, on a le temps de tâcher dix fois sa belle veste blanche, parce que ces saletés de seiche, elles lâchent leur encre quand on les titille...
 
 
Il y a eu cette fois où Bidou, lui-même déguisé en kamikaze japonais pour éponger la sueur de son front, a décidé qu'aujourd'hui, c'était mon bizutage, où je suis ressortie du service les yeux rougis par le vinaigre blanc et le front bleui par la planche à découper qu'il m'avait délicatement balancée.
 
Il y a eu ces fois où nous nous sommes assis sur les marches, sur le côté du restaurant, pour savourer quelques minutes de pause. Où, entre gentilles moqueries et gros scuds, j'ai senti l'affection qui pouvait naître entre des personnes si différentes (on ne parlera même pas du choc des générations, hein), mais qui vivent la même exaltation quotidienne.
 
Il y a eu cette fois où on a voulu fêter l'anniversaire du chef, après le service du soir. Ou comment tenter de confectionner une tarte au citron meringuée en toute discrétion. Une gageure, quand on sait que le chef a l'œil sur tout, demande quelle est cette pâte qui traîne dans le frigo, regarde d'un air suspicieux une poche remplie de meringue italienne et s'amuse à ouvrir le four, malgré nos efforts pour qu'il en reste éloigné.
 
Il aura fallu à peu près la journée pour, peu à peu, parvenir à la confectionner et la dresser discrètement...
 
 
Il y a eu ces taillages, ces mixages, ces cuissons, ces habillages de poisson, ces glaces à préparer, ces décaissages de marchandises, toujours fraîches et qui ne demandent qu'à le rester. Cette satisfaction de bosser dans un restau qui n'a pas cédé aux sirènes industrielles.
 
Il y a eu ces fou-rires, et la consternation de Bidou, effaré qu'on puisse glousser comme je le fais.
 
Il y a eu ces orgasmes culinaires, tels que les nomme de façon gourmande le chef, au moment de goûter un jus de langoustines, un gaspacho à la crème de mozzarella ou des maquereaux marinés, de la thonine cuite juste à la perfection...
 
Jus de langoustine, langoustines marinées à l'huile de noisette, maquereaux marinés, petites framboises qui vont bien... Ceci est un orgasme culinaire.
 
 
Il y eu cette virée en vélo depuis Pornic, l'occasion de me cramponner comme jamais à mon guidon, le temps de passer le pont (venteux, doux euphémisme, hum) de Saint-Nazaire et d'en rire, mais après coup, hein, avec ma comparse.
 
Vive le train pour se ménager un peu...
 
 
Il y a eu cette escapade à Noirmoutier, ce sentiment de liberté sur le vélo vintage que j'avais enfourché, ce drôle de spectacle céleste, aussi, avec cette impression inédite de voir deux soleils.
 
Vélo sans vitesse, même pas peur.

A gauche, le soleil. A droite, un mini arc-en-ciel. On est d'accord, la photo ne reflète pas la magnificence du spectacle. Mais waouh.

 
Il y a eu cette autre vision étonnante, celle de ce scorpion égaré sur le mur du restaurant, en plein centre nantais.
 
Ben alors, on s'est perdu, petit scorpion? Faut pas rester là, c'est dangereux, une chaussure de sécurité est vite arrivée sur le museau...
 
Il y a eu ces retours en vélo, souvent souriants, empreints de légèreté et d'enthousiasme. Parfois, aussi, marqués par la fatigue, la solitude, et l'angoisse de rentrer dans une maison vide.
 
Il y a eu toutes ces fois où je suis juste rentrée à la maison pour me poser sur le canapé, mettre l'alarme en route, fermer les yeux et me réveiller juste pour repartir, pour le service du soir, parfois un peu nauséeuse, souvent joyeuse, malgré tout.
 
Il y a eu ces fois où j'ai senti le bouillonnement interne, quand il y a tout à penser au moment du service, avant d'oublier le reste, se concentrer et réaliser que la magie opère toujours.
 
Et puis, il y a eu cette fois où les grosses larmes n'ont pu être contenues davantage. La fatigue, la déception d'avoir raté des macarons, le doute, une réflexion un peu moqueuse et paf, comme aurait le dit le chef en imitant Laspalès, la mouette, du haut de ses 39 ans, elle a craqué, comme une petite fille.
 
Dressage non achevé de ces saletés de macarons...
 
 
Vendredi soir, au moment de coller mes macarons moches à la crème au citron, j'ai senti l'émotion me submerger et il était inutile de chercher à masquer la chose. Je ne suis pas une machine, juste une humaine. Et quand mes doutes se télescopent avec une critique - certes constructive et tout à fait légitime, mais tout de même cassante - j'ai envie d'aller directement me cacher dans une grotte.
 
On est d'accord, à part l'intérêt immédiat de se rafraîchir les idées et les jambes, vivre dans une grotte n'est pas un concept pérenne, quand on n'a pas décidé de faire ermite.
 
Alors, j'ai écouté le chef. Il m'a demandé de faire "reset."
 
Reset sur la dacquoise foirée, la tarte sablée trop cuite, les macarons dont la collerette n'a pas montré son nez, cette garce.
 
Reset sur les erreurs de débutante. Je suis une débutante, après tout.
 
Reset sur ce sentiment d'imposture. Reset sur cette impression de ne pas être à ma place, de ne pas être à la hauteur.
 
Reset sur ce p... de manque de confiance en soi.
 
Alors, je le sais, ce n'est pas juste en appuyant sur ce bouton que je vais me transformer en supercookinggirl. J'ai une vague idée du parcours tortueux qui m'attend, avec son lot de larmes, de doutes, de difficultés, d'épreuves.
 
Mais j'ai aussi conscience de mon enthousiasme intact pour la cuisine, pour cette aventure, de la passion qui m'anime et des mini-progrès qui, chaque jour, me font tenir.
 
Et puis, ce ne serait pas drôle, si c'était trop facile, hum?

samedi 12 juillet 2014

Boomerang

C'était trop facile. Je me sentais trop à l'aise. Le retour du boomerang est parfois dangereux.
 
J'adore l'ambiance en cuisine. Comme je vous le disais, le chef travaille dans la décontraction, contrastant avec la rigueur du dressage. J'adore aussi la simplicité des rapports, où on dit ce qu'on a à dire, quand on met tellement de formes pour balancer un scud dans d'autres milieux.
 
Sauf qu'hier, ma sensibilité s'est dit qu'elle allait venir me titiller et a sapé ma bonne humeur. Je n'étais plus que boule de nerfs, tétanisée par le stress, parce que j'avais fait une boulette, que le chef s'était gentiment moqué de moi, et qu'au lieu de passer à autre chose, j'ai patiné là-dessus.
 
En sortant du service du midi, j'ai regardé l'heure. 16 heures 30. J'y retournais deux heures et demi plus tard, pour assurer le soir.
 
Pas le temps de changer ma panoplie de looseuse dépressive pour enfiler celle de Wonder woman, ma confiance en moi-même était sur le curseur zéro, alors j'ai un peu craqué.
 
Je me suis demandé si j'avais vraiment ma place en cuisine, si gauche, si lente...
 
Bien sûr, il m'arrive de douter (nooooon?), mais là, j'ai senti un mouvement de panique intérieur, balayant mes émotions, paralysant mes gestes et me laissant toute chose, à ravaler mes larmes sur le vélo - l'averse monumentale que j'ai prise en rentrant a fini de m'achever, mais a eu au moins le mérite de masquer ces signes lacrymaux que je ne pouvais retenir davantage.
 
La fierté, sans doute, celle de penser qu'on ne faiblit pas pour si peu, que ça arrive à tout le monde, qu'on est humain...
 
J'ai réalisé la difficulté d'apprendre un métier à mon âge. Oh, une lapalissade, bien sûr, mais le fait de poser la chose m'a permis de relativiser un peu. Après tout, je suis en apprentissage, et pas second de cuisine titulaire au Crillon.
 
J'ai vu grand en allant travailler dans ce restaurant bistronomique, mais après tout, c'est bien dans l'épreuve qu'on se surpasse, non?
 
Une explosion de papilles, tout simplement. Pour l'instant, je me contente de décortiquer les langoustines... et de savourer avec les yeux.
 
 
Le soir, miracle de la cuisine, la panique avait laissé place à de la concentration et mes gestes sont devenus plus fluides, plus efficaces. Pas de quoi pavoiser, bien sûr, mais quand le chef m'a encouragée, à la fin du service, je me suis dit que ça valait le coup de s'accrocher. Et de croire que le rêve est en marche, même s'il suppose quelques turbulences...
 
 
 

jeudi 10 juillet 2014

Le chef qui me rappelait papa

Quelques minutes volées au temps qui court... Entre deux services, petite pause à la maison, avant de retourner au feu. Enfin, feu... Si Bidou, l'apprenti, m'incite nerveusement à me sortir les doigts du... (ils parlent mal, ces jeunes, je vous dis pas, j'ai l'impression d'avoir pris 15 ans dans la vue en quelques jours), le Chef, lui, ne colle pas de pression.
 
Véritable artiste quand il s'agit de dresser ses assiettes, toujours colorées et fort alléchantes, il réalise ses œuvres d'une main de maître, concentré, mais sans jamais se départir d'une apparente décontraction.
 
C'est assez bluffant, je dois dire.
 
Comme il a mille idées à la minute, en plus, il me fait beaucoup penser à papa. Ils ont en commun cette créativité, cet amour des saveurs nouvelles, cette connaissance des accords parfaits...
 
Oui, je suis conquise par cette cuisine.
 
Pendant ce temps, Bidou s'énerve gentiment sur moi. Hier, c'était un paquet de nerfs, parce qu'il attendait ses résultats de CAP. A 14 heures, enfin la délivrance, c'était dans la poche et Chefette lui a maquillé son scooter pour marquer l'événement, sous les yeux complices de Rebecca, la jeune serveuse.
 
C'est simple, j'ai l'impression d'avoir débarqué dans une véritable famille, avec le couple parental qui veille jalousement sur ses deux rejetons. Et pendant ce temps, les assiettes sortent, si belles...
 
Bon, OK, j'ai dressé l'assiette, mais enfin, c'est bien le Chef qui avait orchestré la chose...
 
 
Et pendant ce temps, aussi, le Chef tient absolument à me recaser... Je lui ai expliqué le concept de "physiquement intelligent", histoire qu'il concentre ses recherches de façon stratégique (oui, ça fait tout de suite comme un entonnoir, au niveau du panel), histoire aussi qu'il me lâche sur la question, parce que, être seule, c'est pas mal non plus, faut pas croire.
 
Mais bon, je ne peux pas nier: ça me fait plaisir, de rentrer dans cette famille-là...