jeudi 18 décembre 2014

C'est pas moi, c'est pilou!

Je vous jure que c'est pas de ma faute.
 
J'avais décidé de jeter mes pilouteries. Je sentais comme une résistance: le pilou, se sentant menacé, essayait de s'imposer. C'est comme ça qu'un matin, à deux jours de la fin de ma formation...
 
...  j'avais retrouvé mes chaussettes en pilou sur mes pieds.
 
Dans les vestiaires, j'ai souri en enfilant mes chaussures de sécurité. Trop tard, hein.
 
Maintenant que ma formation est finie et que je retombe dans la "catégorie 1" de mon employeur, Popol, pas question de traînasser, on est d'accord. Le plan d'action était clair, dans ma tête. Mise à jour du CV, planning de mes entraînements pour le CAP Pâtisserie, contacts à confirmer, dossiers à boucler pour le titre de cuisinier (eh oui, il y a des devoirs...) et, cerise sur le gâteau, reprise du footing, allez hop.
 
Et paf, je vous le donne en mille: mon corps m'a rappelé son besoin de pilou.
 
Lundi soir, je claque des dents, j'ai des frissons, madame la fièvre s'est donc invitée sans crier gare. Plus que jamais, je me suis protégée, à coups de couche de pilou (la bonne excuse).
 
On appelle ça la décompression, j'imagine. J'aimerais mieux ne pas y trouver un quelconque plaisir. Mais savoir que tout le monde se caille dehors et se bouscule dans les magasins, pendant que je suis bien au chaud - certes, avec un ventre douloureux - à mater Dexter (je n'avais toujours pas vu la dernière saison, c'est dire si le pilou boulot
m'avait happée!) et à rattraper, enfin, un peu du retard dans mes lectures, eh ben, je vous assure, c'est un peu... jouissif.
 
On a les plaisirs que l'on peut, hein.

jeudi 11 décembre 2014

Ce que je vais faire de ma peau

Les mains visqueuses à dépiauter un pied de veau, je me suis interrompue quelques secondes pour contempler le spectacle.
 
J'ai observé mes petits camarades, devant moi, dans cette grande cuisine.
 
Je les ai vus virevolter, s'agiter, mettre la main à la pâte et j'ai pensé que, voilà, il était temps de partir.
 
Demain, c'est mon dernier jour de formation en cuisine. Après huit mois d'apprentissage, de rires, de larmes, de labeur, de sueur, d'envies, de doutes, je quitte le centre avec la sensation, finalement, d'avoir grandi.
 
"Finalement", car je reviens de tellement loin que je n'étais pas certaine de pouvoir remonter et j'avais, il y a dix jours encore, l'impression d'avoir creusé ma propre tombe.
 
Aujourd'hui, ça va. J'ai passé, de nouveau, quelques tests (des "situations", comprenez des examens blancs) et je consacre ces derniers jours à réaliser des recettes qui changent un peu de notre quotidien (d'où le pied de veau, qui complète la farce de la terrine de faisan... pas le genre de plats que je cuisine régulièrement).
 
Pour m'être régulièrement assoupie dessus, épuisée, je crois connaître à peu près par cœur le sommaire de "Cuisine de référence" - le bouquin so old school mais tellement indispensable pour qui veut apprendre le BAba de la cuisine française - et je rêve de garnitures aromatiques, de fonds, blancs, bruns, de fumets parce que, enfin, j'ai accepté d'apprendre, vraiment, les bases de notre gastronomie. Oui, aussi étonnant que cela puisse paraître, je sentais chez moi une certaine résistance face à ces menus traditionnels, avant de comprendre qu'ils allaient sans doute m'aider, au quotidien, pour concocter tout le reste.
 
Bon, que Ginette Mathiot ne se retourne pas dans sa tombe, je ne lui ferai pas d'ombre et je reste définitivement attirée par une cuisine sans doute plus "mondialiste", qui pioche ses influences aux quatre coins de la planète, en toute humilité, on est d'accord (vous avez cru que la mouette était devenue mégalo? Je vous rassure, y'a du boulot). Mais enfin, je suis quand même drôlement contente d'avoir compris, enfin, les diverses techniques qui permettent à la cuisine française d'être ce qu'elle est.
 
Je suis contente, aussi, de terminer maintenant cette formation, même si j'aurais tellement de choses à apprendre encore. Je sens qu'il était temps pour moi de partir.
 
"Mais alors, que vas-tu faire?" s'inquiètent déjà certains de mes camarades. Déjà, je vais finir de me préparer pour passer mon titre pro de cuisinier, puisque l'examen n'est fixé qu'en février, a priori. Ensuite, je vais m'atteler, enfin, au CAP pâtisserie car je suis en retard par rapport au programme (je me suis inscrite pour le passer en juin 2015, je n'ose penser à tous les candidats qui potassent depuis la rentrée, hum).
 
Enfin, je vais pouvoir souffler, un peu, et prendre suffisamment de hauteur, j'espère, pour envisager l'avenir.

Que vais-je faire de ma peau?

Je n'en ai aucune idée, sincèrement. Je ne suis sûre que d'une chose: il y a encore moyen de rigoler, dans une telle jungle...

samedi 6 décembre 2014

Le petit moment de solitude

Aujourd'hui, j'ai renvoyé ça:

Pour le plaisir d'être encore étudiante...


Oui, je me suis inscrite au CAP Pâtisserie en tant que candidat libre.

Je n'allais pas m'arrêter en si bon chemin, hum?

...

Vieux doutes.

...

Bon, je ne suis plus à ça près et puis, je ne veux pas vivre avec des regrets, alors advienne que pourra. Dans la foulée, petit passage à la boulangerie de mon bourg. C'est le patron qui me sert. J'en profite, je lui demande au débotté s'il prend des stagiaires, en fabrication:

"Ah non... C'est pour votre fils qui est en 3e?"

...

Je vous laisse imaginer la tête qu'il a fait lorsque je lui ai répondu que c'était pour moi, en fait.

vendredi 5 décembre 2014

Du sang, des larmes ou ma vie en cuisine, part 2

Après la claque infligée vendredi dernier, vous imaginez bien comme je planais dans un ciel cotonneux, pour démarrer le week-end...
 
Un modèle de zenitude (Oh, Sego, ça va maintenant, hein).
 
Comment chasser l'angoisse lorsque, en guise de conclusion, le chef m'a indiqué que je passais de nouveau un examen blanc le mardi?
 
Alors, à défaut de faire le petit chien ou de me prendre un rail de coke, j'ai suivi les conseils du chef. Je me suis détendue avec des amis (qui ont eu, en outre, l'idée géniale de m'offrir de quoi me shooter au chocolat à l'espagnole pour un bon moment, j'aime ce genre de réconfort), avec Clark (faites-moi penser, hein), Loulou.
 
J'ai regardé mon chat et j'ai imaginé que la vie ne pouvait pas être aussi dure.
 
Là, il est un peu tendu, je devrais peut-être penser à lui donner un peu de Lexomil.
 
 
Ensuite, je me suis souvenu que mon chat relevait plus de l'ordre de la peluche et que j'avais, a priori, un cerveau plus volumineux que le sien et donc, davantage de raisons de ne pas me laisser aller.
 
J'ai donc demandé à mon cerveau de mémoriser en express la somme d'informations que je lui transmettais. La veille de ce deuxième examen blanc, je me suis concentrée sur des tas de vidéos que j'avais visionnées trop vite, auparavant, sans y prêter, sans doute, assez d'importance.
 
Mon cerveau a un peu râlé, parce qu'il n'est plus trop habitué, je crois, à tant d'efforts. Je me suis demandé comment je faisais pour apprendre par cœur, il y a très, très longtemps. Après, j'ai compris : c'est en pratiquant que je saurai.
 
Un peu apaisée, je suis retournée au charbon le lendemain. Au menu cette fois, tarte aux poireaux, poulet rôti et son jus, pommes cocotte (plantage de cuisson la veille), jardinière de légumes, choux au café.
 
Oui, je sais, je vous donne l'eau à la bouche, ah ah ah. N'empêche que j'ai mis de côté mon peu d'enthousiasme pour ce genre de mets (quoique bons) peu funky et j'ai tenté de remettre les choses dans l'ordre.
 
Pas simple dans mon cas, je vous assure. Pour vous situer, j'ai la sensation d'images qui s'envolent, d'idées fugaces qui, sitôt sur un neurone, filent de nouveau sans me laisser le temps de les capter (logique pour des idées fugaces, on est d'accord). (Soyez indulgents, je me suis cogné des heures de vidéos d'un monsieur à l'accent sudiste prononcé dans le somptueux décor d'une cuisine de CFA) (je précise que j'adore l'accent chantant du Sud, ça n'a rien à voir).
 
Bref, quatre heures plus tard, le corps tendu et les joues toujours rouges, je m'attelais à ma sauce hollandaise, demandée en sus, après avoir rendu les plats. Et là, le drame, ma sauce vire. Non, pas encore!
 
Que s'est-il passé, je n'en sais rien (j'ai réfléchi deux secondes, peut-être?), mais j'ai pu la rattraper et au final, elle est sortie nickel. Et lorsque je me suis assise devant le chef, j'ai compris que tout n'était pas perdu.
 
"- C'est pas mal. On se rapproche de la vérité."
 
...
 
"- Allez, demain, rebelote."
 
Si, si, rebelote.
 
Mercredi, j'ai donc remis ça, au milieu de douze stagiaires (le service continue, non, on n'arrête pas tout juste pour remettre sur les rails la mouette, eh!), me faufilant entre des corps obstruants, enjambant, me baissant sous les apprentis cuistots, suppliant "pardon, pardon, chaud, chaud" et autres implorations du genre, pour respecter le timing. Une petite alarme incendie et la sortie réglementaire de la cuisine ont clos la liste des obstacles et, finalement, m'ont un peu blindée. Les conditions ne pourront pas être pires, le jour de l'examen, a priori.
 
Le cœur battant, j'ai rejoint les chefs pour le nouveau débriefing. Alleluia, ai-je pensé, ils ont été satisfaits du résultat et de ma progression. Et j'ai senti, de mon côté, que les choses avançaient.
 
Il n'y a rien de gagné et le titre n'est absolument pas acquis. J'ai encore beaucoup à travailler. Mais j'ai l'impression d'avoir retrouvé le bon chemin, d'y voir un peu plus clair.
 
Tant mieux parce que, pour ma dernière semaine, je vais avoir... trois nouvelles situations.
 
Comment on dit déjà? Etre soumis à rude épreuve? Mais non, pensez donc...

jeudi 4 décembre 2014

Du sang, des larmes, ou ma vie en cuisine, part 1

Scène de crime n°1...
 
 
Les gars, les filles, je reviens de loin.
 
... n°2...
 
Mais de très loin, je veux dire.
 
... N°3. Attention, ces images sont déconseillées à un jeune public
(prévient-elle une fois les photos publiées)
 
Il y a eu du sang en cuisine.
 
Ne prenez pas mes mots au pied de la lettre, quand je parle de sang, je métaphorise (Ségo, sors de ce corps). Là, ma cuisine digne de celle d'un serial-killer qui n'aurait pas appliqué le code de Dexter, c'est juste le résultat d'un coulis de griottes réalisé un soir, un peu tard, et qui a eu le mérite de provoquer quelques éclats de rire à la maison. Allez savoir pourquoi, Clark a trouvé le pestacle assez drôle (faites-moi penser à vous parler de Clark, pas celui de Lois, non, celui, plus noble, de Scarlett).
 
Je vois pas ce qu'il y avait de marrant, franchement.
 
Non, je n'ai pas eu une poussée acnéique subite, ni la scarlatine ou la rougeole. On peut parler de "coulis gicleur" pour expliquer un portrait aussi macabre - le flou n'a rien à voir, Clark ne maîtrise pas le zoom de mon portable, semble-t-il, à moins qu'il ait eu la délicatesse de flouter la réalité, trop choquante.
 
Non, ce soir-là, aucune escalope de la main n'a été réservée pour un usage ultérieur. C'est bien au centre de formation que j'ai commis un meurtre. Ou au moins une tentative, pour éliminer le mal en moi.
 
Le doute.
 
La semaine passée a très, très mal démarré en cuisine. Mais quand je dis très mal, je n'exagère pas. Sur les deux jours de service que j'ai vécus, j'ai eu envie à chaque fois de balancer ma spatule et de me barrer. Vraiment. Le cauchemar total.
 
Le premier jour, on s'est emmêlé les pinceaux, avec mon binôme. Le lendemain, sur les mêmes plats chauds, malgré une mise en place nickel, on a trouvé le moyen, avec un autre camarade, cette fois, de foirer nos sauces. Enfin, non. Une sur trois était réussie: elle a fini dans l'eau du bain-marie. Pratique, en plein service. C'est pas comme si cette sauce était à base d'une réduction d'échalotes, nécessitant donc un rien de temps, hein...
 
Pendant que mon acolyte plantait son beurre blanc, j'avais quant à moi fait virer ma Choron (sauce béarnaise avec une concassée de tomates). Allez savoir pourquoi, tous les clients avaient en outre choisi l'entrecôte, délaissant choucroute de la mer et gibelotte de lapin qui auraient pu -je dis bien "auraient pu", hein, ne nous emballons pas - nous sauver la mise.

Pas de sauce, pas d'envoi. Eh eh eh, elle est où, la sortie?

Au lieu de me poser deux secondes, de faire le petit chien, de respirer par le ventre, de penser à je ne sais quelle image positive (quelle idée, aussi), j'ai paniqué. Je me suis énervée sur une jeune stagiaire qui ne comprenait pas vraiment ce qui se passait, j'ai lancé les plats comme j'ai pu, totalement insatisfaite du rendu et surtout, je me suis demandé ce que je faisais ici.
 
Je suis partie me réfugier à la plonge, dès la fin du service. Oui, la plonge peut avoir ses bons côtés, même si elle ronge les mains et vous laisse aussi mouillé qu'un curieux venu admirer les côtes bretonnes un jour de pleine tempête.
 
La réaction a été immédiate. Le chef m'a appelée et m'a prévenue:
 
"- Demain, vous êtes en situation."
 
Comprenez, en examen blanc.
 
Ça tombe bien, j'étais en pleine confiance.
 
J'ai essayé de faire le petit chien, de respirer par le ventre, de penser à je ne sais quelle image positive. Mais rien. J'ai juste senti l'angoisse.
 
L'angoisse de celle qui ne sait pas, qui ne sait plus, qui est perdue. Je suis rentrée, le visage baigné de larmes, sans pouvoir les contenir davantage.
 
Le lendemain matin, la boule au ventre, j'ai donc eu mon sujet. Macédoine de légumes, poulet sauté déglacé, pommes cocotte, légumes de mon choix et tarte aux pommes, rien que du très classique. Comment ça, ça ne vous fait pas triper? Ah bon?
 
Sans déconner?
 
Sachez que si l'on cuisine de façon contemporaine au centre, le référentiel du titre professionnel, lui, demeure centré sur les bases de la cuisine française, avec toutes les techniques que cela suppose, évidemment (c'est bien l'intérêt) mais, du coup, le jour de l'examen, on est jugé sur une entrée, un plat et un dessert aux airs des années 60.
 
Attention, je ne cherche pas d'excuse. J'explique.
 
Me voilà donc partie pour quatre heures, sans pouvoir évacuer le stress latent. Au début, ça va. Rapidement, je perds les pédales. J'essaie de me rassurer à l'envoi de mon dernier plat en me disant que tout est parti, dans les temps. Allez, respiration du petit chien, on y croit, je suis peut-être pas si mal...
 
"- Stéphaniiiiiiiiiiiiiiie!"
 
OK, respire par le ventre, Steph. C'est le chef qui te fait signe de rappliquer.
 
Je m'asseois. Il me regarde. Il est atterré.
 
Non, je ne me fais pas de film. C'est bien de la consternation.
 
Il me demande ce que je pense de ma production, je n'ai pas besoin de sortir le fouet, je l'ai intégré depuis un moment dans ma panoplie, de façon automatique. Pourtant, je suis malheureusement dans le vrai, cette fois, quand je me flagelle.
 
"- Pour moi", commence le chef, "vous êtes une énigme."
 
J'ai foiré mon examen blanc, il ne valide rien. Même pas la tarte aux pommes, le truc qui me semblait quand même le plus basique.
 
"Vous êtes une énigme", répète-t-il, levant les yeux au ciel. "L'énigme Stéphanie."
 
Je n'en mène pas large mais je sais qu'il a raison.
 
"Vous êtes perdue."
 
Bingo. Les larmes,  que je retiens depuis quelques minutes, glissent sur mes joues, rougies par l'effort.
 
"Vous allez me faire baisser mes stats!"
 
Il finit de m'assassiner avec cette dernière réflexion. Car oui, le chef peut se targuer de 100% de réussite au titre...
 
A suivre...
 
 
 
 
 
 

lundi 24 novembre 2014

L'étoffe de l'apprentie

Ranger ma caboche, disais-je, la dernière fois...
 
A l'impossible, nul n'est tenu. Disons que j'ai retrouvé de la sérénité, mais pour ce qui est du flou, le brouillard ne s'est pas vraiment dissipé.
 
Dans trois semaines, ma formation sera finie. J'ai repris le chemin du centre depuis une dizaine de jours, à l'issue d'un stage ô combien instructif sur tous les plans. J'ai joué la carte Charles Barkley, et décidé d'y aller tranquille, sans (trop de) pression. Mes plats n'en sont pas meilleurs, il y a même eu, encore, de sérieuses plantades, mais j'essaie de voir au-delà de tout ça.
 
Où cela va-t-il me mener? Plus que jamais, je réalise à quel point la cuisine et la pâtisserie sont pour moi comme des traits d'union vers l'autre, une façon de créer un lien, une envie de partager. Ce n'est pas nouveau, on est d'accord, et c'est d'ailleurs pour cette raison que les grands pontes avaient retoqué mon projet, dans une autre vie. Trop de rêves, dans cette caboche, pas assez de réalisme...
 
Car oui, la cuisine, c'est faire. J'en ai pleinement pris conscience lors de mon dernier stage. Pas question d'enrober l'information, d'expliquer longuement, de partir dans des discussions infinies. Non, en cuisine, on te donne l'info, tu dois réagir aussitôt, sans tergiverser.
 
Dans mon travail de journaliste, j'amadouais mon interlocuteur. Je sacrifiais une question, la première. Je la lançais juste pour amorcer l'échange, pour que mon vis-à- vis comprenne qu'il pouvait me faire confiance, qu'il avait en face de lui une personne qui ne chercherait pas à le piéger (pas toujours facile à imaginer pour l'interviewé, tant la méfiance envers la presse est grande), mais qui, au contraire, saurait l'écouter et véhiculer ses propos fidèlement.
 
Désormais, c'est action-réaction. D'où cette impression d'avoir les deux pieds dans le même sabot. Je vous jure, le temps que tout ça monte à mon cerveau, le mec en face a déjà dégainé sa douille et vanné deux sauces.
 
J'ai réalisé, aussi, à quel point je craignais toujours d'être jugée. Or, lorsqu'on se retrouve simple stagiaire, on l'est logiquement, sans doute avec plus d'indulgence, certes, mais les conclusions tombent vite, sans appel.
 
J'ai essayé de me rassurer, parfois. Il était normal que je ne maîtrise pas tout, les gens ne pouvaient pas se montrer si durs que je l'imaginais à mon égard, je progressais... Il en ressort néanmoins un sentiment latent de découragement et, curieusement, d'une forme d'excitation, sans doute parce que, malgré tout, j'apprends.
 
J'apprends chaque jour, y compris sur moi-même. Mes limites, mes ressources, mes envies, mes dégoûts...
 
Si quelqu'un se pointait devant moi en me disant vouloir se reconvertir professionnellement, à un âge aussi avancé (!) que le mien, je serais mitigée. Bien sûr, la tendance ne va faire que s'accroître, dans cette société en évolution permanente, où les ancrages d'hier ont perdu tant de sens, où les repères s'amenuisent chaque jour, où chacun rêve et imagine un avenir autre.
 
J'aurais envie de l'encourager, parce que, c'est vrai, changer radicalement de voie, en tant qu'adulte, c'est comme prendre un shoot quotidien. Rien ne ressemble à ce que l'on connaissait avant, chaque jour offre son lot de surprises - bonnes ou mauvaises - et puis, oui, il y a cette petite fierté que l'on ressent, au fond, de bousculer son existence pour apprendre.
 
J'aurais aussi envie de l'alerter sur la solidité mentale nécessaire à pareil bouleversement. Je comprends mieux, vraiment, les grands discours sur la création d'entreprise, sur le soutien des proches à son projet, sur ses ressources propres... Il faut être fort dans sa tête pour se lever chaque matin et ne penser qu'aux jolies choses, en évacuant le malaise latent, ce sentiment de ne pas être à sa place, les échecs répétés, la sensation de n'être, décidément, pas grand chose.
 
Surtout, il faut mettre de côté certains questionnements. Depuis quelques mois, j'ai été moins présente pour mon loulou, mine de rien. Il y a sans doute gagné en autonomie et ça ne va sans doute pas le perturber outre-mesure mais je dois chasser certaines idées. Pourquoi de tels sacrifices? A quoi cela va-t-il me mener? Ai-je vraiment l'étoffe?
 
Oui, je continue de trop réfléchir. Sans doute parce que j'ai besoin de me poser quelque part, d'être un rien rassurée, au lieu de marcher sur des sables mouvants.
 
Je sais aussi que j'ai besoin de ce mouvement. Alors, je vais continuer d'affronter les vagues, sans me laisser submerger.

lundi 10 novembre 2014

En bas de l'échelle

Voilà très longtemps que je n'avais pas pris le temps de venir ici. Voilà très longtemps que je n'avais pas pris le temps, tout court.

Pour une fois, je ne me couche pas avec les poules, car demain, c'est repos, alors j'en profite pour retrouver une activité normale. Enfin, à peu près.
 
On va pas s'emballer non plus, j'ai pas sorti la boule à facettes. Je vais juste passer la barre des 22 heures, ce soir, quelle folie.

J'aurais eu tant de choses à vous raconter, je crois, et pourtant, je n'ai pas trouvé la force de coucher toutes ces anecdotes, petites boulettes, vrais doutes et encouragements épars. Trop lasse.

Le stage se passe bien. Je travaille, j'en prends plein les yeux, j'apprends, surtout. Pour cette dernière semaine, je suis au "froid", là où on prépare toutes les entrées, amuse-bouche et autres joyeusetés. Après une semaine au "chaud", j'avais enchaîné à la pâtisserie, labo qui se charge aussi du salé dès lors que l'on parle de bouchées à la reine, feuilletés multiples et autres... croque-monsieur. Ce sont d'ailleurs ces derniers qui sonnaient le début de ma journée. Prendre le pain de mie, le beurrer de béchamel, le garnir de jambon, recouvrir, beurrer de béchamel, parsemer d'emmenthal... Enfantin, oui.

Rajoutez-y l'envie de bien faire, vite, sous le regard de quelques âmes sans doute un rien amusées (et agacées, hum) et votre spatule déborde, les gestes deviennent hésitants, la main pas assez généreuse sur le fromage, puis trop, puis...

Ou comment avoir l'impression d'avoir deux mains gauches. Sans doute aurais-je dû penser plus souvent à la réflexion de Charles Barkley, grand basketteur que j'ai tant aimé, avec sa gueule de nounours et ses réflexions pas piquées des vers:

"La pression, c'est ce qu'on met dans les pneus."

Oui. Ma jante à moi, elle est juste un peu trop visible.

Voilà. Je me suis fait 52 kg de pommes au pèle-pommes, un matin, afin de garnir 280 tartes individuelles (j'ai dû, en réalité, en faire 80 et le chef, 200, hum...), j'ai goûté des épinards, de la ratatouille et des salades à base d'avocats-crevettes-sauce cocktail à 7 heures du mat', bu des cafés sans ne plus avoir aucune notion de l'heure, au moment de la pause matinale, dressé des réductions par centaines, apprivoisé la douille de façon ferme, si si, raclé le sol, observé avec émerveillement le montage de bûches élégantes...

J'ai souvent tenté de chasser de mon esprit les idées parasites, pour me concentrer, à l'image de toutes ces personnes en cuisine, si précises, si rapides, si expérimentées.

De quoi m'en remettre une couche sur le fait que je suis en bas de l'échelle.

De quoi réfléchir à l'idée de grimper les marches, peut-être, sans doute, d'une manière détournée, dans ce milieu si particulier, où chaque faux pas se paie au centuple, où la moindre imprécision me plonge dans un gouffre de questions, alors que je voudrais juste vivre l'instant, savourer ces derniers moments passés dans ces labos.

J'ai 40 ans, l'impression d'en avoir 17 et d'être une apprentie mal dégrossie. Oui, j'ai le sentiment de faire mon Pierre Richard en cuisine et pourtant, loin devant, il y a forcément quelque chose qui se profile. Forcément.

Vous voyez que je ne passe pas mon temps à m'auto-flageller. Je sais que demain est un autre jour.

Scarlett, sors de ce corps.

...

Ou pas, d'ailleurs, quand j'y pense. Après tout, avec son foutu caractère, l'héroïne de Margaret Mitchell, elle a pas lâché l'affaire. Et même si je n'ai pas mon Clark Gable à disposition (on fait avec les moyens du bord, y'en avait plus en rayon, quand on parle de pénurie, je vous jure, ce ne sont pas de vains mots) (mais je m'égare, je n'avais pas prévu d'aborder cet aspect sentimental) (Bref).

Même si je n'ai pas mon Clark Gable à disposition, disais-je, je sens en moi une rage d'y arriver, parce que, quand même, je ne veux pas avoir fait tout ça pour rien.

Je ne peux pas avoir fait tout ça pour rien.

Je vais ranger ma caboche et je reviens, ok?