dimanche 26 juillet 2015

Le rêve et la réalité

Sentiment incroyable que je ressens, lorsque j'enfourche mon vélo au petit matin. Cette impression d'être seule au monde. Enfin, presque.
 
Je quitte la maison endormie et la rue ne trahit pas non plus le moindre murmure. Seul mouvement de vie, ces ombres furtives que je croise et qui rejoignent les fossés au moment où mes roues s'approchent d'elles sur le bitume. Des chats, des lapins, peut-être des rats (mais j'aime autant faire comme si c'était autre chose).
 
Et puis il y a le cri des mouettes, oui, à 5 heures et des poussières, qui continue de me surprendre, à cinquante kilomètres de la côte. Je les regarde, elles volent au dessus de ma tête et j'imagine qu'elles m'accompagnent jusqu'à ce domaine où je travaille maintenant depuis près de deux semaines.
 
Vision poétique avant l'entrée dans le dur.
 
Après dix jours passés dans le labo, j'ai enfin une vision concrète de ce métier de pâtissier, ainsi exercé, dans sa conception la plus noble, j'imagine, mais aussi la plus laborieuse.
 
J'avais déjà eu une vision de l'envers du décor voilà quelques mois, mais dans le cadre d'un stage et au sein d'une grosse entreprise. Je n'étais qu'une observatrice - qui travaillait, oui, mais sans véritablement mettre la main à la pâte - là où je deviens désormais actrice de ce tourbillon.
 
Là, nous sommes sept - chocolatiers et boulanger compris - et nous ne ménageons pas notre peine, chacun, pour sortir chaque jour des entremets, tartes et autres tueries qui se doivent être parfaits.
 
Le genre de caisses qu'on envoie, le matin...
Où comment vivre un casse-tête pour aligner correctement les fraises sur une pâte sucrée.
 
 
Ici, pas d'approximation, la moindre imprécision est visible et immédiatement repérée. On chasse le temps perdu, les gestes lents, les mauvaises positions. On économise ses pas et on les multiplie en même temps, sans courir.
 
La journée commence tôt, oui, mais aucune ne ressemble vraiment à l'autre. A chaque jour ses surprises. Je vous passe mes premières questions - pour savoir où on range quoi, dans quel micro-espace de la réserve on trouve le stab ou le mono - mes premières boulettes, mes premières sensations d'être là comme un éléphant dans un magasin de porcelaine...
 
Ah si, quand même, je me dois de partager avec vous ce grand moment de solitude lorsque, un matin, je suis arrivée en robe pour constater, une fois dans les vestiaires, que j'avais laissé mon pantalon de travail sécher dans le salon... J'en ai été quitte pour un aller-retour express en vélo, à effrayer plus que jamais ces formes auxquelles je me suis attachée, affolées par le tracé de cette dégénérée essoufflée.
 
J'en ai été quitte, aussi, pour cette image de gaffeuse que j'aimerais tenter d'estomper.
 
Un jour, peut-être, un jour.
 
Le changement de rythme, les incertitudes, les nouvelles habitudes à prendre très vite, les couchers et les levers prématurés... J'avoue que je me suis sentie déstabilisée au terme de mes premiers jours. J'ai songé plus que jamais au gouffre entre le rêve à la réalité.
 
Le rêve ? Pâtisser toute la journée et créer des merveilles.
 
La réalité? Enchaîner les gaffes, accepter la pression, aller plus vite que la musique et se finir, suintant, à la raclette.
 
Ah, et éviter les chiens de garde du manoir, qui vous coursent à 4 heures du mat', le samedi, votre vélo et vous...
 
Il n'y a pas eu de révélation à proprement parler. Pour l'avoir un peu vécu, je savais à quoi m'attendre. N'empêche qu'il faut le vivre pour réaliser à quel point le métier est exigeant, prenant et rédhibitoire pour qui n'est pas réellement passionné.
 
...
 
Et puis, j'ai pris le pli, me suis accordé un peu d'indulgence. Surtout, j'ai accepté l'idée que cette étape d'adaptation était obligatoire, que je ne travaillerai pas toute ma (nouvelle) vie dans un labo mais que cette expérience était juste très précieuse pour envisager la suite.
 
J'apprends chaque jour. La confiance en moi me fait toujours défaut, évidemment, mais je ne suis plus effrayée par certains gestes qui me tétanisaient auparavant. Je fais, j'agis, j'écoute sans doute davantage mes collègues - j'ai de la chance, je suis très bien tombée. Ah oui, je continue de me brûler régulièrement (deux belles cloques aux doigts depuis que j'ai glacé des choux hier, j'adore), mais je mesure les (petits) progrès accomplis, comme des petits pas vers un avenir où, enfin, je ne me considèrerai plus comme une petite chose.
 
On est d'accord, y'a encore du boulot, mais enfin, ça me fait un joli programme à suivre...

mercredi 15 juillet 2015

Le champ des possibles

Dimanche, je jouais au commis, en plein air, dans le cadre d'un événement organisé par "Le Voyage à Nantes." Cela s'appelait "le champ des producteurs." L'occasion de retrouver quelques personnes déjà croisées récemment, et de s'amuser à jouer les petites mains pour des chefs.
 
L'idée était simple et géniale: autour d'un site verdoyant, les gens venaient faire leur marché auprès de fournisseurs souvent plus habitués aux restaurateurs qu'au grand public. Ils s'inscrivaient et quand venait leur tour, ils déballaient leur course sur le devant du tipi. Mission du chef: mitonner en un quart d'heure un plat pour deux personnes avec les ingrédients choisis !
 
Il y a parfois eu du sport, des sourires jaunes et quelques oreilles grattées. Il y a eu, par exemple, ce moment de solitude, quand une femme a présenté son fenouil, sa rhubarbe et son gingembre. Va créer un plat harmonieux avec autant de saveurs si différentes et fortes! Pourtant, chaque chef a relevé le défi, chacun assurant deux heures de service, avant de céder sa place à un autre.
 
J'ai eu de la chance, beaucoup de chance. Pour débuter le bal, j'ai retrouvé le chef roi de l'improvisation et la chefette. Autant dire que pour lui qui a fait des menus mystère sa spécialité, c'était tranquille. J'ai eu l'impression de voir des assiettes de son restaurant, là, comme ça, en quelques minutes, comme si de rien n'était.
 
Et en plus, il prend la pose et le temps de se marrer!!
 
 
A ce niveau, c'est de l'art. Je crois que je ne serais jamais blasée.
 
Ensuite, j'ai fait la connaissance d'autres magiciens tout au long de la journée. Ils ont tous joué le jeu et j'ai pu mettre la main à la pâte, sans juste me contenter d'observer (même si le spectacle suffisait en soi, on est d'accord). J'ai désarrêté à la main des filets de poisson, détaillé, coupé en brunoise des légumes de toutes les couleurs, effeuillé du basilic thaï, ciselé mille herbes et, cerise sur le gâteau, levé des filets de bar. OK, j'étais un rien fébrile, tout de même, parce que je le faisais pour un chef doublement étoilé. Oui, rien que ça.
 
Normalement, c'est pas le commis qui bosse sous l'œil du chef? Quand on a un double étoilé qui vient s'amuser, on savoure, les amis, on savoure...
 
 
Je vous explique pas, avec les autres commis, on raclait la moindre de ses poêles avant qu'elle parte à la plonge... Et sans aucune vergogne, qui plus est. On a ri de notre gourmandise, de cette complicité instantanée qui se dégageait de notre équipe, de cette journée folle et joyeuse où, soudain, tout vous paraît possible.
 
L'équipe de choc. Ou comment savoir, dès le début, que ça va marcher.
 
 
Au delà du talent de ces chefs, on a lu dans leurs gestes la passion, l'envie de partager, de vivre.
 
Oui, ce dimanche, j'ai senti à quel point la cuisine me nourrissait. Dans tous les sens du terme.

jeudi 9 juillet 2015

On dirait que je serais pâtissière...

Mardi soir, vous disais-je, mes pieds avaient poussé et j'étais tellement épuisée que j'ai sombré devant "qui sera le meilleur pâtissier". Pour conclure le tableau ô combien glamour, je me suis couchée, telle une loque, avec l'impression d'avoir avalé une plaquette de somnifères tellement j'étais dans les vapes.
 
Pff, les émotions, ça use.
 
Il faut dire aussi qu'après m'être couchée à 7h du mat' samedi matin, je bouleversais un rien mon horloge en me levant à 5h mardi. Que voulez-vous, à 40 piges, on fait moins la maligne quand il s'agit de sommeil, cette chose précieuse que je chéris.
 
A 6 heures, mardi, j'étais donc en poste pour effectuer mon essai. A la clé, un premier CDD de 15 jours pour une pâtisserie renommée de Nantes. Autant vous dire que, sommeil ou pas, peu importe, j'étais concentrée pour convaincre mon potentiel responsable que oui, il devait absolument me prendre.
 
Forcément, lorsqu'il m'a dit "au revoir" au terme de la journée, en ajoutant, stoïquement, "on te rappellera", j'ai un peu douté.
 
Mince, pourtant, la journée s'était bien passée, pas de boulette à signaler, aucune coupure ni brûlure, j'avais rangé mon Gaston Lagaffe à l'intérieur pour pas qu'il sorte et, cerise sur le gâteau, j'avais appris plein de choses en une seule journée!
 
Mais voilà, syndrome de l'imposture aidant, je me suis dit qu'il avait dû voir que je n'étais pas à la hauteur, mais qu' est-ce que je croyais aussi, hein, et puis en plus, vu que les résultats du CAP n'arrivaient pas, j'ai songé que la journée allait vraiment être pourrie: pas de diplôme, pas de boulot et... plus de mec, tiens, puisque Clark, lassé de mes propres impatiences, frisait l'apoplexie.
 
Bon, le lendemain, Clark me réveillait d'un "bonjour la pâtissière" et la boss de l'établissement m'appelait pour me proposer de commencer le CDD mercredi prochain.
 
...
 
Heureusement que je suis habituée aux montagnes russes, hein. Mon petit cœur pourrait finir par s'emballer, à force...

mardi 7 juillet 2015

Le diplôme tant attendu...

J'avais les pieds qui poussaient, en rentrant ce soir de ma journée d'essai. Mais avant de sombrer, j'avais besoin de savoir, enfin. Mes brioches allaient-elles m'être fatales? Allais-je devoir repasser par une année pleine, avant de tenter de nouveau le CAP? Le pari était quand même très osé, de passer ce diplôme en trois mois.
 
Les résultats n'arrivaient pas. A 17 heures et des poussières, avec Clark, nous sommes même allés au centre d'examen pour voir les résultats. Rien d'affiché. Rrrrrrrr.
 
Et puis, d'un coup, la délivrance, sur le net. Et ces cinq lettres: ADMIS.
 
Ce soir, je suis officiellement pâtissière. Je vous dis pas, je ne me sens plus.
 
C'est peut-être la fatigue, aussi, remarquez. Dix heures dans un labo, en se levant à 5 heures, ça pique.
 
Quoi? Quoi? Ah, on me dit que c'est le quotidien du pâtissier, vous savez, le titulaire du diplôme que je suis allée chercher.
 
Ah bah oui, c'est vrai.

lundi 6 juillet 2015

Quand je suçais mon pouce (et autres histoires de sorcière)

J'avais 6 ans. Avec mes parents et ma sœur, nous étions en Normandie, où nous avions de la famille. Totalement insouciante, j'adorais courir après les poules et ramasser leurs œufs, avec, aux pieds, ces bottes que je ne mettais jamais dans mon quotidien.
 
Il faut dire que nous étions plutôt des citadins, à la maison. Nous avions passé les premières années de ma vie à Paris, nous venions d'arriver à Nantes... Alors, à chaque fois que nous arrivions dans cette ferme à Condé-sur-Noireau, j'avais en tête ce refrain que j'adorais, "on dirait que ça t'gêne de marcher dans la boue" de la chanson de Michel Delpech, "Le Loir et Cher".
 
De fait, je me sentais à la fois libre pour courir dans les pâturages et un rien intimidée par l'ambiance rurale, austère et en même temps décomplexée, les visages très ridés que l'on croisait (la famille en question était la sœur aînée de ma grand-mère, et son mari), les échanges et les regards parfois rudes. Du coup, dans cet entre-deux, du haut de mes 6 ans, je suçais plus que jamais mon pouce, cherchant du réconfort dans un environnement ni hostile, certes, ni vraiment rassurant.
 
Un jour, alors que nous étions chez une vieille dame qui me faisait penser à une sorcière, j'ai eu un choc. Cette dernière, me voyant mettre ce pouce à la bouche, me regarda sévèrement. Elle s'approcha de moi et me raconta une histoire. Celle de ce petit garçon qui, comme moi, avait pris cette sale habitude et à qui, m'assura-t-elle, on finit par couper le doigt.
 
Ma réaction fut immédiate. J'enlevais mon pouce de la bouche et je ne le remis plus jamais.
 
Je n'avais pas mesuré les conséquences d'un tel sevrage et de sa brusquerie. Parce que ce pouce, il me rassurait. Or, je suis de ces personnes qui ont constamment besoin d'être rassurées. Je vous jure, ça me tue, ça tue mon entourage, aussi. Mais qu' est-ce que j'y peux?
 
Travailler ma caboche?
 
Hum, oui, bon, d'accord. Mais sinon? Sucer mon pouce? (la sorcière était une mytho, mais j'ai un peu patiné avant de comprendre que mon doigt ne craignait rien, c'te blague). Depuis ce jour où j'ai craint l'amputation, j'ai dû trouver nombre de substituts pour me rassurer.
 
Une bonne façon de faire un banc d'essai de toutes les saletés de maladies qui traînent, du genre anorexie, boulimie, compulsion acheteuse...
 
Je vous rassure, aujourd'hui, j'ai grandi. Marre de maltraiter mon corps et mon compte bancaire, entre autres. Alors, lorsque j'ai besoin d'être rassurée, j'essaie de le faire de façon rationnelle, en réfléchissant le plus posément possible, en cherchant des solutions concrètes ou... en allant faire du sport (je suis tellement fatiguée et détendue après que tout finit par glisser).
 
Mince, je réalise que je deviens raisonnable. Limite chiante. Pffff...
 
Pourquoi je vous parle de ça? Parce que je me rends compte, ces derniers jours, de cette ambivalence que je vis. Mon besoin d'être rassurée est toujours présent, d'un côté. Mais je me sens aussi exaltée par toutes les surprises que je rencontre, ces derniers jours, et je ne me suis jamais sentie aussi vivante que lorsque j'affronte l'inconnu, avec son lot d'incertitudes.
 
Un exemple?
 
Eh bien, demain matin, à 6 heures, je démarrerai ainsi une journée qui s'annonce agitée et, je l'espère, joyeuse. Avant les résultats du CAP, que je découvrirai dans l'après-midi, j'aurais passé un essai chez un pâtissier renommé pour, peut-être, y travailler cet été.
 
Je n'ai aucune idée de la façon dont ça va se passer. Mais, vous savez quoi? Je suis sûre que, loin des angoisses et de la peur qui m'ont trop longtemps envahie, je n'aurai cette fois aucune envie de sucer mon pouce, tant ce rythme haletant me porte et m'emporte.

dimanche 5 juillet 2015

Nuit blanche en tenue noire

5 heures et des poussières, samedi matin. Je quitte l'école d'architecture et m'en vais chercher l'un des premiers trams de la journée. Je regrette d'avoir mis cette robe, hier soir, au moment où je croise les dames du plus vieux métier du monde. Faudrait pas qu'on me confonde avec une fille de petite vertu, hein, j'ai fini ma nuit, les gars, et j'irais bien me coucher maintenant, sans encombres si possible.
 
Je me sens toute bizarre, en franchissant la Loire. L'impression d'avoir vécu un truc fort mais fugace, un peu exceptionnel.
 
Il y a moins de huit heures, commis, poinçonneurs, serveurs, nous écoutions tous les instructions de "Gigi", la maîtresse d'œuvre de cette soirée à part. Ce soir, pour le lancement de la nouvelle saison du Voyage à Nantes - événement culturel qui a lieu chaque été dans la ville - 30 chefs étaient conviés pour proposer "le service du Van", de... minuit à 4 heures du matin. Un truc un peu dingue qui nous laissait tous dans l'inconnu, Gigi y compris. Sans nier que ça allait être chaud, elle nous laissait avec un "de toute façon, si ça se passe mal, on se casse!"
 
 
Le calme avant la tempête...
 
On savait tous que nous irions jusqu'au bout, sinon c'est pas drôle. En tenue de combat - comprenez ma veste et mon pantalon noirs, parfaits en cas de canicule pour perdre des litre de sueur - les cinq commis que nous étions avons donc attendu l'arrivée des chefs à notre pôle. J'avais choisi le "chaud". Notre mission? Dresser les assiettes pour 500 premiers couverts dès minuit, sachant que 1500 convives étaient espérés au bout de la nuit.
 
500 couverts en une heure? Soit 9 secondes par assiette, s'amusait alors à calculer une proche d'un chef. Pas si compliqué avec trois éléments dans le plat, un peu plus chaud dès lors que sont arrivés les premiers pickles, radis émincés et autres sauces multicolores.
 
Alors, on a attendu la grosse vague, on a dressé, trop vite, jusqu'à devoir remettre en étuve les assiettes refroidies. Et puis, soudain, le rush, les gens qui arrivent comme un raz de marée et le mode automatique, où chacun, concentré et précis, se met à dresser sans discontinuer. Ah, ce shoot d'adrénaline!
 
Il y a eu le premier chef, le deuxième, le troisième... Chacun offrant une assiette juste parfaite, sous l'œil attentif de leurs confrères, l'un ayant fini donnant un coup de main au suivant, l'autre nous indiquant de mettre LA feuille de basilic pile à cet endroit, cet autre nous rappelant de gérer le stock d'oignons confits...
 
Et puis, un moment, une personne qui dit "stop", parce que le flux s'est ralenti et que si l'on continue de dresser, on va être bon pour tout remettre au chaud. Et puis le doute. Et si nous n'avions pas les 1500 couverts attendus? Et si tous les chefs ne pouvaient pas servir leur assiette?
 
Au final, on aura vécu une nuit un peu hors du temps, une sorte de tourbillon intense et chaleureux, avec des moments de répit inattendus, le temps de régaler ses papilles. C'est même avec un verre à la main qu'on a dressé les dernières assiettes.

On a eu des "mercis", des sourires, deux, trois brefs éclats de voix, des rigolades, l'impression de faire partie d'une équipe extra. Et quand, à 5 heures du matin, on s'est mis à boire le Muscadet au goulot, j'ai eu l'impression d'avoir 20 ans et toute la vie devant moi.
 
Bref, j'ai été commis pour le Voyage à Nantes.

mardi 30 juin 2015

Six mois, six mois! Et moi si...

Lundi matin, 9 heures. Je m'installe dans un grand amphi. Il fait à peu près 76° C, je sens que je vais bientôt coaguler.
 
Petit tour d'horizon. Nous sommes environ 130, à vue de nez. Tiens, au bureau devant, je reconnais le directeur de ma formation cuisine. Plus surprenant, à ma gauche, un type est en pull et bonnet. Alors que je nage déjà dans mon jus, cette vision me donne un petit coup de chaud supplémentaire. D'ailleurs, je constate que je suis au top de mon glamour : j'ai du cambouis sur le pied (merci mon vélo fuyeur) et tiens, un reste de purée de fruits rouges aussi.
 
Hum.
 
Grosse classe.
 
Je décroise mes jambes. D'façon, c'est très mauvais pour le dos, cette position.
 
Le responsable de la formation "métiers de bouche", pour laquelle j'ai été convoquée ce matin, prend le micro. "Vous devriez être 134... Comptez-vous!"
 
Je me dis que ça sert, d'avoir passé tant d'années dans les salles de basket. Une vraie pro de l'estimation! Oui, on est d'accord, c'est pas non plus d'une utilité fracassante. Mais on trouve des petites joies là où on peut, hein.
 
134, donc, pour... 12 places. La bonne blague. 4 candidats retenus par filière, boucherie, boulangerie, pâtisserie. 52 candidats rien qu'en pâtisserie. Et le directeur de ma formation de cuisine de lancer : "du coup, les bac +, non seulement, ne sont pas prioritaires, mais c'est aujourd'hui rédhibitoire."
 
Bruissements dans l'amphi et dans ma tête. Même le type stoïque en pull se gratte le bonnet. Qu'est-ce que je fais là, alors, si la formation m'est désormais fermée?
 
Je ne suis visiblement pas la seule à penser ainsi. De l'autre côté de l'amphi, un type se lève, réagit, déjà énervé.
 
"- Euh, pardon, mais vous dîtes que c'est rédhibitoire, si on est diplômé au delà du bac?
 
- Oui, répond le directeur, ça ne passera plus.
 
- Vous êtes en train de me dire "Dégage" alors que ça fait six mois que je me prépare?
 
- Non, non, enfin, euh, c'est pas ça, mais euh...
 
- C'est scandaleux! J'ai fait deux EMT, je vais en faire une troisième, ça fait six mois que je m'investis dans cette formation et vous me dîtes "Dégage"! Vous venez de niquer six mois de ma vie! Six mois!"
 
L'autre responsable, ancien journaliste (comme quoi, ça mène à tout), reprend les rênes et tente de gérer la situation de crise.
 
" Cette formation s'adresse avant tout aux personnes pas ou peu qualifiées. Des dérogations sont possibles (pour les gens un peu tarés comme moi qui veulent se reconvertir après une première vie, me dis-je), mais quand vous avez autant de candidats comme ici aujourd'hui, vous comprenez bien que les diplômés ne sont pas prioritaires."
 
Le type est en furie. Il crie "Six mois! Six mois" Six mois" jusqu'à me faire penser à Dustin Hoffman dans Rain Man, mais en plus méchant. Le directeur lui demande de partir, maintenant, parce que ça fait dix minutes qu'il monopolise les attentions et que, bon, on a tous autre chose à faire (prendre une douche, par exemple. Perso, j'ai coagulé depuis déjà trop longtemps).
 
Le type est devenu une bombe.
 
" Vous êtes en train de me dire que vous allez choisir des gens qui n'en auront peut-être rien à faire de suivre cette formation, juste parce qu'ils n'ont pas de boulot, alors que moi je me suis arraché depuis six mois et je n'y ai pas droit?"
 
La pilule commence à mal passer, aussi du côté de l'autre responsable, outré de ces propos. Il tente néanmoins de calmer le jeu, reprenant un air placide malgré la tension à 10 000 volts que chacun ressent.
 
Le type devient grossier et très agressif, ce qui tue un peu l'empathie que j'avais pour lui. Je pourrais continuer de compatir: après tout, je suis dans sa situation et une dizaine d'autres personnes, qui se sont également levées, connaissent le même sort. Sauf que son attitude est tout sauf respectueuse et qu'avant de tout miser sur un projet - au risque de jeter la pierre aux autres en cas d'échec - , peut-être aurait-il dû envisager un plan b.
 
Lui, de son côté, n'est plus que désespoir car, naïvement, il a cru le conseiller de Pôle Emploi qui lui avait assuré que c'était dans la poche alors que, au final, ce sont les élus du Conseil régional qui statuent sur les conditions d'admission à pareille formation. C'est moche, mais c'est ainsi.
 
J'imagine les politiques régionaux derrière leur bureau, en commission Formation et Emploi. Je les ai pratiqués, je sais qu'ils sont souvent plein de bonnes intentions, qu'ils ont plus ou moins conscience de la réalité du terrain. Mais là, à l'instant, j'aimerais qu'un d'entre eux soit dans l'amphi, pour constater les dégâts.
 
Au lieu de ça, le directeur et le responsable servent de punching ball à ce malheureux, qui finit par tourner les talons, en lâchant un "Bouffon" haineux. Dans son regard, je reconnais ce mélange d'impuissance, de colère, de rage et de défi qu'on ressent lorsque vous avez gravi dix cols et qu'au sommet, on vous dit que ben non, malgré tous vos efforts, ça va pas être possible.
 
D'autres personnes lui ont emboîté le pas. Certains quittent l'amphi en maugréant, générant encore un peu plus d'électricité dans l'air.

Je choisis de rester. Déjà parce que je voulais voir à quoi ressemblaient les tests de français et de maths qu'on nous avait promis. Ensuite parce qu'une petite voix m'incite à rester confiante, sachant que, on est d'accord, je ne joue pas toute ma vie sur cette admission.
 
J'ai donc lu un texte pour en expliquer en deux phrases le sens, avant de faire... des additions, multiplications et divisions (si si!). Il me restait ensuite l'entretien administratif avec le responsable des formations. Noyée dans la masse, je ne pensais pas qu'il me reconnaîtrait.
 
"Ah, te voilà! Je t'attendais." Et de farfouiller dans ses papiers. "Alors, où est ton dossier... depuis le temps que je te suis!"
 
Je suis une star, c'est officiel.
 
Bon,  je ne vais pas mentir, son accueil chaleureux et son discours m'ont rassurée et ont boosté ma confiance. Ma petite voix avait raison. Si je pouvais suivre la formation malgré les conditions drastiques? Ma place est au chaud, "et on demandera une dérogation" a-t-il précisé.
 
Bon, là, je lui ai rappelé que j'avais passé le CAP en candidat libre. Il m'a demandé comment ça s'était passé, j'ai eu une pensée dévastatrice pour mes tresses, et on a donc fixé au lendemain des résultats, le 7 juillet prochain, l'entretien de motivation, "puisque ça se trouve, tu n'auras pas besoin de la suivre, cette formation!"
 
Ça se trouve, oui.