dimanche 23 mai 2010

J'traîne des pieds

Un soleil de plomb.

Un champ immense.

Un vinyl de Joe Dassin. Un jeu des 2 be 3. Des cartes de catch. Des tonnes de vaisselle moche et ébréchée. Les jouets du p'tit dernier, "parce qu'y faut bien faire de la place", des bodys un rien douteux pour le bébé à naître - "c'est une nénette, une petite Marine", dit la future maman en se caressant le ventre.

De jolies malles, trop chères. Des miroirs cassés. Des lots de babioles à 50 centimes, de vieux livres et de la Chick Lit' à tire-larigot. Des voitures de collection. Beaucoup en plastique.

Du marchandage. Une femme qui feinte de vider les lieux, pour mieux revenir. Une autre qui fixe d'elle-même le prix, s'offusquant que le vendeur ne lui offre pas, avec son offre mirobolante - 1 euro le livre neuf -, un bouquet de roses en sus.

Des Dylan. Des Théo. Un Diéno (non, pas Diego. Diéno. Si si). Une Brenda.

Une gamine qui se plaint de tous ceux qui lui marchent dessus, estimant que c'était décidément une bien mauvaise idée de venir en tongs- mais qui traîne des pieds nonchalamment.

Des odeurs de sueur. De frites-merguez. De crêpes au chocolat. Des tables, des bancs, protégés du cagnard, où ils se sont réfugiés en masse.

Voilà dix jours, ils se plaignaient du froid, du chauffage qu'ils avaient dû remettre en route - "bonjour les factures de gaz, déjà que tout augmente!" - et voilà qu'ils fuient le soleil, haut perché, comme la peste. "Pas un temps pour les gros" soupire un monsieur bedonnant, s'essuyant le front à coup de mouchoir.

Pas un temps pour les peaux blanches, non plus, au vu des rougeurs qui surviennent, ça et là, sur les épidermes les plus fragiles.

Ceux-là sont contents: ils partent, hors vacances scolaires, maintenant que les enfants sont partis, "parce que c'est moins cher. Et puis", rajoute la dame, "au moins, on est tranquille, maintenant qu'ils ne sont plus à la maison, on fait ce qu'on veut."

Ces autres, vissés dans leur siège de camping, tapent la discut' en ignorant les clients. "Combien le sac?" demande cette femme. "8 euros? Ah non, c'est pas possible, je change de sac comme de chemise, alors je veux pas mettre autant." Cette autre dame, peu délicate, décrète à son amie que cette robe ne lui ira jamais, "elle est beaucoup trop petite pour toi!" Pas grave. "De toute façon, je ne l'aimais pas, elle est pas belle." "Elle est pas belle, ma robe ?", s'offusque la vendeuse en s'appliquant de la crème solaire sur son décolleté rouge et fripé.

Euh, non, madame, elle est pas belle. Enfin, les goûts et les couleurs...

Du rire gras. Du look Bidochon. Des blagues lourdes. De l'auto-satisfaction. Heureux d'être contents.

Je sillonnais les allées de cet immense vide-grenier - l'un de mes péchés mignons - et, plus j'avançais, plus je me sentais transportée ailleurs. Sur une planète où les gens sont juste contents d'être là, avec leurs soucis quotidiens, leur petite vie installée, leur routine, leurs envies de se retrouver tous ensemble, ce soir, à l'apéro, vidés mais ravis.

Finalement, ils ne se posent pas de questions. Ils avancent en rêvant des prochaines vacances, en espérant que les enfants grandiront sans trop de soucis. " J'avais dit deux, je me suis arrêté à deux" explique d'ailleurs cet exposant à une amie. "Oh, on n'est jamais à l'abri d'un accident", lui répond-elle, avant de s'esclaffer. Je jette un oeil. Trois enfants en bas-âge, dont la dernière dans la poussette. Pas de doute, elle parle en connaissance de cause.

Oui, plus j'avançais et plus j'traînais des pieds, effarée du spectacle. Vous allez dire que je juge, mais sincèrement, j'étais à Beaufland aujourd'hui. Et avec leurs tenues de footeux - les hommes - ou de corsaire moule-cellulite -les femmes -, ces Français-là m'ont collé un frisson.

Je me demande s'ils s'encombrent d'états d'âme, eux.

Je me demande quel peut bien être leur but, dans la vie.

Et je me suis demandé si, finalement, il fallait avoir un but pour être heureux dans la vie ou bien s'il fallait être heureux pour avoir un but.

Et si le but, tout simplement, consistait à être heureux?

Pff, je vais reprendre mes gouttes, tiens.

5 commentaires:

  1. Bof, tu sais, ces gens j'en sors, c'est de là que je viens, et j'en vois tous les jours, moi - de braves gens qui ont traversé la vie sans chercher plus loin que
    - avoir un boulot, faut manger. Prends ce que tu trouves et tâches de le garder.
    -se maquer avec un élément du sexe opposé, ça se fait pis sinon t'es pas normal.
    - pondre deux ou trois gosses pasque ça aussi, ça se fait.
    - s'offrir les petits plaisirs qu'on peut et gérer son paquets de soucis au mieux.
    - essayer d'avoir une retraite.
    Bin oui.
    C'est sur cet air-là qu'on m'a élévée, et moi aussi j'ai jugé, des fois j'ai méprisé, comme une conne, des fois je les ai trouvés pathétiques....ou attendrissants...
    Mais jamais je ne me suis entie "comme eux", et ça fiche un profond malaise, et ça n'aide pas à trouver sa voie.
    Je crois qu'il n'y a pas besoin d'un but pour être heureux, y a juste besoin de ne pas avoir trop de soucis.
    Un but, tu sais, je n'en ai jamais eu un ; ou si, peut-être : ne jamais devenir ce que je ne voulais pas être, ne jamais accepter ce qui ne me correspondait pas, et ne jamais me renier.
    Mais ça, ça ne fait pas bouillir la marmite.
    Eux, me regardent comme une Alien - et moi, je les regarde comme une autre espèce d'humanité....et pourtant, nous sommes des semblables.
    Pour te répondre enfin, des états d'âmes, oui, je te jure qu'ils en ont. Mais on leur a dit de ne pas s'en encombrer, que ça ne leur faciliterait pas la vie, et ils l'ont cru - ceux qui leur ont dit ça, sont ceux qui justement avaient besoin qu'ils soient ainsi pour mieux les asservir à la pensée dominante. Leurs états d'âmes, ils ne savent pas les dire, les vivre, les exprimer ; et quand ils le font, ils s'excusent, tu vois, ils ont honte...
    Je le sais, je le sais trop bien....j'ai grandi là, parmi eux....de braves gens simples, qui cachaient leurs tourments, à force de ne plus savoir quoi en faire.
    C'est pour eux, parfois, que je gueule à l'injustice du plus fort de mes mots.
    J'adore les vide-grenier, moi aussi.
    Justement, parce que je les regarde, tous....:))

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  2. Bidochons-Land, c'est intéressant, parfois. Mais point trop n'en faut. Très beau reportage, la Mouette, tu devrais vraiment écrire un roman.

    Bises.
    L'oiseau

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  3. Autant avec l'article que le commentaire d'Anne... Comme je me retrouve dans ces mots...

    J'ai le même ressenti,Hop, un petit lien vers chez moi : Http://sousousblog.blogspot.com/2010/03/quelle-famille.html

    Je suis d'accord avec l'oiseau bleu, il y a du talent d'écrivain là... C'est ça le projet top secret? :-)

    @++
    Sousou - Comme il sert.

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  4. Merci, Anne, pour ton témoignage, tu résumes bien le ressenti que j'en avais, et en même temps, tu le fais de façon touchante. Pas sûre, néanmoins, que tu aurais reconnu ce monde tel que tu le connais dans ce vide-grenier, je te jure, c'était la cour des miracles;)

    @ L'oiseau: ah, si seulement...

    @ Sousou: je viens de lire ton post, effectivement, tu as l'honneur d'en avoir un sacré specimen dans ta famille, mon pauvre! ça me rappelle les billets que j'avais écrits sur l'identité nationale, voilà quelques mois (pour le lien, fouille ds les archives, via la recherche google de ce blog. Enfin, si tu veux, hein!). Quant au projet, secret il est, secret il va rester un peu... !

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  5. J'ai trouvé ça :
    http://lamouettecuisine.blogspot.com/2009/11/ah-elle-est-belle-la-france.html

    et ça :
    http://lamouettecuisine.blogspot.com/2009/11/cest-quoi-etre-francais.html

    Là encore, je me retrouve parfaitement avec tes propos. On a été voisin "proche" à un moment donné dis-donc! Nantes est à 3/4 d'heure de chez moi.

    @++
    Sousou - Re-proche

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