samedi 2 mai 2026

La bête du Gévaudan et les ceintures de chasteté (une histoire dans une ville de fous)

 Sur le chemin, on est tellement habitué aux belles rencontres qu'offre l'expérience, que l'on peut être déçu quand la magie n'opère pas.

Quelque part, en Lozère...


Hier soir, dans le grand réfectoire du séminaire, par exemple, on s'est retrouvé coincées entre deux groupes aux conversations distinctes, sans pouvoir vraiment y participer.

Vous me direz, quand vous êtes au restaurant ou dans un espace commun, vous vous attendez à échanger avec tout le monde ? Croyez-le ou non mais ici, c'est un peu le lot quotidien. D'où cette légère frustration.

Je vous dis ça et pourtant, ce soir, je ne peux que me réjouir de la richesse de nos rencontres. Cela a commencé par Sandrine, une sexagénaire bordelaise partie en vadrouille pour la première fois de sa vie, traînant une sorte de mini cariole pour soulager son dos du poids de son sac. La femme, courageuse, a pris ses cliques et ses claques pour un mois, elle qui n'a jamais marché dans de telles conditions, aka du chemin rocailleux et un rien montagneux.

Ensuite, on a croisé Johanna et son frère Jérémy. La pauvre était dans le mal et alors que nous étions en train de la doubler, ma cops, cette femme généreuse, lui a proposé ses bâtons et son attelle pour soulager son genou douloureux. Il fallait voir son sourire si reconnaissant, au moment où elle a senti un soulagement immédiat, elle qui boîtait tel un zombie dans walking Dead.

Puis il y a eu ces échanges furtifs ou plus poussés qui nous ont conduit vers un apéro improvisé, avant un dîner avec des personnes que rien ne prédisposait à se rencontrer. Un vieux ronchon qui a voulu faire l'expérience de Compostelle et qui s'arrêtera demain - "le chemin était inintéressant aujourd'hui" a-t-il commenté, là où nous avons passé la journée les yeux grand ouverts - ; une femme allemande, Gundrun, ne parlant pas le français, infirmière en soins palliatifs, partie également seule ; une jeune retraitée angevine passionnée par son ancien métier autour de l'aide sociale..  Comme à chaque fois, parce qu'il n'y a plus de jeu de représentation, on parle à coeur ouvert, on écoute avec bienveillance et les langues se délient.

Sympa, l'accueil de la ville, non ?


On a parlé éducation, protection de l'enfance, psychiatrie... Et pour cause, nous avons traversé l'hôpital psychiatrique de St Alban de Limagnole, lieu étrange et un rien lugubre composé de multiples bâtiments, qui continuent d'accueillir des patients, les "fous" comme on disait autrefois.

Mais la rencontre la plus marquante est celle, complètement lunaire, de Noël qui, depuis sa fenêtre, à deux étages au dessus de nos têtes, a commencé à tailler le bout de gras avec nous, sans doute parce que, avec sa canne comme unique et fidèle compagne, il se sent un peu seul. Fièrement, il nous a raconté être le créateur de la bête de Gévaudan, ces sculptures en fer représentant un mythe local, ne stoppant sa loghorree qu'au passage de voitures sur la route avoisinante. Et nous, depuis le trottoir, la tête en l'air pour l'écouter, nous avons ri aux anecdotes de ce monsieur de 83 ans qui dit avoir percé dans son business grâce aux... Ceintures de chasteté qu'il a façonnées pour de "riches Américains".

Il nous a aussi raconté l'histoire de ces ceintures, remontant aux Croisades, la transformation de l'Aubrac, mais également son sentiment mitigé face au succès du chemin de Compostelle, nous apprenant que les pèlerins, qui étaient une dizaine par jour à traverser le village voilà de cela huit ans sont aujourd'hui 2400. Lui qui a façonné tant de bêtes de Gévaudan semble craindre la venue massive de capitalistes, et la perte d'âme induite de sa région.

On ne pouvait pas le rassurer d'une simple accolade, lui sur son balcon, nous sur le trottoir cinq mètres plus bas, mais j'ai l'impression que l'esprit de St Jacques de Compostelle n'est pas prêt de s'éteindre, comme nous l'avons encore éprouvé ce jour. 

vendredi 1 mai 2026

La magie du départ

 

Nous avions déjà passé dix heures sur les rails, dans trois trains différents quand j'ai soudain été prise d'un sentiment incroyable de félicité et de liberté. J'ai même senti les larmes me monter aux yeux. De bonheur.

Ça y est, nous y sommes. Après des mois à préparer mentalement (et physiquement, cette fois) l'aventure, voilà que s'offrent à nous ces vallées et ces monts, ces prairies et ces terres sans fins, tous verts ou déjà étrangement jaunis, en cette saison printanière.

La première fois, c'était la découverte, l'envie de boucler un cycle marqué par un arrêt involontaire de mes activités professionnelles, pour repartir. Une sorte de parenthèse avant un retour vers la terre ferme.

Deux ans et demi plus tard, je mesure l'étendue de ma quête.

Puiser l'énergie dans ce retour à la nature. Se ressourcer. Retrouver l'inspiration, partie en capilotade ces derniers mois 

Sortir du dur pour laisser rentrer la lumière.

Emmagasiner de la force, de la vitalité, de la joie, aussi.

Ressentir au plus profond de soi ce sentiment d'être là, juste là.

Laisser l'esprit voguer au rythme du balancement lancinant des pas, à l'instar du train sur les rails. en cet instant.

Ambitieux ? Le voyage en lui-même permet cette introspection. Il n'y a qu'à ouvrir les yeux.

Longer les petites gares, les torrents, les ponts, les rivières, les forêts, les villages, les clochers, les champs, s'imprégner de cette douce poésie, laisser défiler la beauté du monde.

Sourire un peu bêtement.

Échanger un sourire complice avec ma comparse devant ces paysages.

Entrapercevoir les bivouacs, s'étonner de cette pancarte "camping des mouettes" sur le bord d'une route, avoir envie de goûter la fraîcheur de cette rivière, en contrebas, alors que le climat orageux pèse et rend nos corps moites.

Admirer les bâtisses inoccupées et s'attrister deux secondes devant le spectacle de ces jolies demeures en bois ou d'anciennes auberges désertées, entre Retournac et Vorney, puis apercevoir un ancien "dancing"tout décati ; et puis s'amuser devant la bouille de cette petite fille qui semble faire ses premières sorties en roller, escortée de chaque côté, les bras en l'air, bravant son propre déséquilibre pour mieux savourer l'instant.

Imaginer le quotidien de ces riverains, dans ce décor si particulier, au milieu de nulle part. Quelle est leur vie, ici ? On croit deviner une atmosphère surannée, au passage de l'hôtel des voyageurs. On idéalise sans doute un peu.

Être ici, c'est toucher du doigt cette envie simultanée de tout envoyer valser et de retrouver un ancrage dans sa propre existence.

S'amuser, encore, de la multitude de silhouettes rejoignant le Puy-en-Velay pour, demain, démarrer le chemin. Nous ne sommes pas seuls à rêver.

Le train a fini par arriver à son terminus, et de simples voyageurs, nous sommes passés au statut de pèlerins, prêts à prendre le chemin, demain dès l'aube.

Ou presque.

Vous l'aurez compris, mes propres attentes quant à ce périple s'avèrent immenses. Je le sais et je n'ai pas envie de me bercer d'illusion. Mais je compte sur la magie du chemin pour vivre pleinement ce qui nous attend.


mercredi 29 avril 2026

Respirer


 Et voilà. Nous y sommes. Deux ans et demi après notre retour d'un premier périple haut en couleurs, ma cops et moi, on remet ça: nous partons sur les chemins de Compostelle.

A notre retour, après dix jours entre Le Puy et Conques, j'écrivais :

"  Je veux retenir cette force de vie qui ne nous a jamais quittées et dont je me servirai comme d'un tremplin s'il vient un jour où la tristesse, le découragement ou que sais-je encore s'emparent de mon esprit."

Je ne pensais pas si bien dire. Depuis quelques mois, et le départ de mon papa, je me sens littéralement flotter. Je me sens comme perdue au milieu de plusieurs chemins, sans aucune notion de la direction à prendre. 

J'ai perdu une partie de ma joie de vivre, cet allant naturel. Je ne me sens pas ancrée sur terre, mais quelque part entre deux univers, comme désireuse de communier avec mon père, tout en étant consciente qu'il n'est plus de ce monde. Je me sens partagée, perturbée, déchirée parfois, parce qu'au fond, je ressens toujours une incroyable envie de vivre et de savourer chaque moment. Antinomique avec cette lassitude d'un quotidien où il faut faire avec l'absence, non?

Dans ce long processus qu'est le deuil, j'apprends à me débattre avec la culpabilité, le chagrin, l'acceptation, ayant également bien en tête ce sentiment si spécial, celui d'être en vie et d'envisager cela comme une sacrée chance, avec presque le devoir de consumer cette existence avec plus d'intensité que jamais.

Les jours passent, les larmes surprennent parfois, surgissant de nulle part et puis s'en vont. D'autres préoccupations s'emparent de l'esprit et je me surprends de temps en temps à penser que... je n'ai pas pensé à mon père de la journée. C'est la vie qui veut ça, bien sûr, mais je me suis sentie tellement assaillie par le chagrin, des mois durant, étouffée par une forme de désespoir et de non-retour, qu'envisager l'avenir sans lui de façon posée, quelques mois plus tard, m'étonne et me choque, je le reconnais.

Ce soir, à l'heure de ces lignes, je me sens étonnamment sereine et pleine d'espoir. J'ai besoin d'air, et c'est ce qui m'attend sur ces fameux chemins. Moi qui me sens oppressée depuis des mois, je vais pouvoir respirer, me libérer, ne penser qu'à marcher, manger et dormir, globalement, entourée de cette nature sauvage, quelque part entre... Le Sauvage, justement, Figeac, Rocamadour et St Cyr la Popie.

Quelque chose me dit que l'on ne va pas s'ennuyer, par ici...


samedi 15 novembre 2025

Poussière d'étoile


 Ciel bleu. Douceur extraordinaire d'un mois de novembre. Et ces arbres, si hauts, côtoyant les limites d'un univers que nous ne pouvons que deviner.

C'était le 12 novembre. Drôle de coïncidence, on fêtait la Saint-Christian, le prénom de mon papa, comme un signe.

D'ailleurs, je crois que nous voulons voir des signes partout, quand un être aimé vous quitte, comme ça, là, une silhouette au loin, ici une ombre près de soi, un chuchotement, le sifflement d'un oiseau qui se transforme soudainement, dans notre esprit, qui prend corps et ressemble à s'y méprendre à un appel depuis l'au-delà.

Une façon de nous consoler, j'imagine, d'apaiser notre douleur, notre chagrin infini.

Papa est parti et, évidemment, je ne me résous pas à ce funeste destin.

J'entends, autour de moi, des mots doux, qui se veulent réconfortants. Oui, il est en paix, il ne souffre plus, il ne ressent plus ses tourments qui l'ont tant affecté.

"Un mal pour un bien", ai-je même entendu... Je le sais, consciemment, que l'existence n'a plus beaucoup de saveur quand la tête a vrillé, quand l'obscur s'est engouffré dans ces grottes mystérieuses et a englouti toute la lumière qui subsistait. Quand on n'est plus que l'ombre de soi-même et que l'on se met à détester ceux que l'on a tant chéris. A rejeter son quotidien si terne et à interroger la pertinence de respirer quand tout devient compliqué.

Quand il n'y a plus d'espoir.

Mais allez raisonner un cerveau qui pleure, une âme qui ne comprend pas, qui a perdu une partie d'elle-même...

Ce mercredi 12 novembre, nous lui avons donc dit un dernier au revoir. Nous avons mis en route l'enceinte, pour offrir la bande-son que mon papa aurait adorée, lui le mélomane aux goûts pointus. Nous nous sommes serré les uns contre les autres, droits comme des i ou plus prostrés. Délicatement, la personne des pompes funèbres a ouvert le couvercle de l'urne, s'est approchée de la terre, en contrebas d'un bel arbre que nous avions choisi, et a laissé se déposer - et s'envoler, pour certaines - ces cendres si blanches, comme des grains de ce sable que mon père aimait tant fouler.

Poussière d'étoile, voilà ce qui m'est venu en tête, réalisant ce paradoxe fou, propre à chacun: nous ne sommes que poussière sur cette terre et pourtant, notre nature si insignifiante côtoie la grandeur de l'être que nous sommes, marquant nos proches, laissant une empreinte indélébile dans leur cœur. 

Nous ne sommes rien et tout à la fois.

Quiconque a perdu un être cher comprendra la dissonance des émotions, l'ampleur du gouffre dans lequel on se retrouve plongé, sans volonté farouche de le remonter tant il y a une forme de réconfort à se complaire dans le chagrin. Trop tôt pour sortir de cette douce mélancolie qui m'habite si souvent.

Face à cette disparition, ma sœur, ma nièce et son ami, mon fils et moi-même avons fait corps autour de ma mère, chez elle, là où tout évoque mon père. En fin de semaine, chacun s'est dispersé, car la vie continue et que chacun retourne à la sienne, le cœur cabossé, évidemment, mais avec l'envie de ne pas s'écrouler.

Il y aura des hauts et des bas. On célèbrera encore et encore sa mémoire, jusqu'à en rire, parfois, pour ne retenir que les facéties. Ce matin encore, les larmes ont dévalé en cascade sur mes joues, comme chaque jour depuis son départ, dans un mouvement si fort, qui me laisse dans une forme de néant. Je sais qu'on lui doit ça, de continuer à vivre, lui qui était si actif, si sportif, si aimant. On doit jongler avec cette tristesse, qui subsistera à chaque fois que je penserai à lui, et la réalité de notre vie sur terre. Accepter de parler à l'imparfait, avancer vers ce présent et cet avenir sans lui.

J'écoute "Let It be" et la voix de Paul Mc Cartney m'emporte dans cet élan mêlé de tristesse et de résignation.

Cela s'appelle le deuil et dieu que c'est dur.

lundi 3 novembre 2025

Parler à l'imparfait

Mes nuits sont peuplées de ces rêves insensés avec, en dénominateur commun, mon papa.

Depuis l'annonce de son décès, les messages de sympathie affluent, comme autant de couteaux dans la plaie, tant ils rendent réelle sa disparition. Notre perte.

Je ne pensais pas avoir autant de larmes en moi. Je réalise ce que ça fait de perdre un parent, aka une partie de son enfance et de soi-même. Processus tellement classique du deuil, mais dieu que ça fait mal. Les témoignages nous confortent dans l'image que nous avions de lui, si gentil, si généreux, si maladroit et ronchon aussi, parfois. Un gourmand, plein de facéties, tellement tendre, qui a marqué le cœur de tous ceux qu'il a croisés, lui qui voulait partir sans laisser la moindre trace sur terre.

Raté, papa.

Face à l'injustice, il pouvait s'emporter, surtout si cela touchait ses filles ou ses deux petits-enfants. Il aurait donné sa chemise, ce vêtement qu'il affectionnait particulièrement. D'ailleurs, je me souviens avec beaucoup de nostalgie et de joie mêlées de nos virées shopping, il n'y a pas si longtemps encore, lors de lesquelles il adorait retrouver "ses" vendeuses préférées. Parfois, il me disait: "On va les voir, tu pourrais leur faire des gâteaux?" Et il débarquait dans le magasin avec une barrette de macarons, fier de son cadeau maison.

Il aimait faire plaisir, transmettre, jouer. C'était "Tonton Christian" pour les élèves qu'il formait, à la piste routière. Un flic avec l'uniforme, mais un gentil, celui qui ne faisait pas peur. 

Il nous a donné, à ma soeur et moi, le goût du sport - et parfois le dégoût du cyclisme, si je veux être 100% honnête. Ah, ces vacances en fonction du tracé du Tour de France, ces virages des Pyrénées ou des Alpes qui me donnaient le tournis à en vomir! Mais j'aimais le suivre, lors des contre-la-montre ou des étapes dans les cols, pas juste pour la caravane publicitaire... Plus qu'un supporter, il était surtout un cycliste chevronné. Il fallait le voir bichonner ses deux vélos. D'ailleurs, depuis qu'il ne pouvait plus les enfourcher - l'un des grands drames de sa vie - il continuait de les gonfler régulièrement.

Il caressait l'espoir de reprendre, un jour, ses virées solo, le casque bien vissé sur la tête, un billet et ses papiers sur lui, toujours prévoyant.

Il aimait se dépasser, se faire mal dans les côtes les plus folles. Tourmalet, Alpe d'Huez, Aspin... Les cols les plus ardus ne lui faisaient pas peur, et il n'était pas peu fier de griller la politesse aux petits jeunes dans les montées.

A la mer aussi, qu'il adorait, il prenait son petit transistor et suivait la fin de la course avec Jean-René Godard, que ma soeur, ma mère et moi détestions. Et sitôt l'étape terminée, il nous rejoignait dans l'eau, comme un gosse.

Les souvenirs, c'est forcément ce qui nous lient, ces phares qui nous permettent de tenir dans la nuit et depuis vendredi, ma maman, ma soeur et moi, on en raconte et on s'en raconte. On a ressorti les photos, on les regarde avec un sentiment doux-amer.

Les rires finissent souvent par l'emporter, heureusement d'ailleurs. C'est la solitude, une fois à la maison, qui me rattrape et me plonge dans cette tristesse infinie. Mon papa est en paix, je l'espère. J'aimerais que cela me réconforte un peu mais je le sais, il est trop tôt pour la consolation. 

vendredi 31 octobre 2025

La dernière révérence

Hier soir, j'écrivais: "A l'heure de ces lignes, papa est encore de ce monde. Ou tout du moins son enveloppe corporelle, tant son âme semble déjà flotter hors de nos murs..."

Vingt minutes plus tard, il partait. Le jour de l'anniversaire de mon fils, qu'il adorait. Comme un signe de l'affection qu'ils se portaient mutuellement. 

Le médecin a appelé à 23h59 et nous sommes allées, ma maman et moi, hagardes, le voir dans la chambre qui l'a vu partir. Les traits plus reposés, oui, le teint déjà un peu jaune, le visage émacié et ces yeux fermés, si beaux, si bleus, que l'on ne verra plus.

Papa, où que tu sois désormais, tu le sais mais je te le redis. Je t'aime.

jeudi 30 octobre 2025

Tenir, pour lui

 
Ce ciel. Ces contrastes de jaune, bleu, rose, se fondant dans la nuit tombante.

Se raccrocher à quelque chose. N'importe quoi mais ressentir, se focaliser, rester debout.

...


Je suis sortie chancelante de l'hôpital, hier soir. Et j'ai fixé ce paysage, bien réel. Le midi, le gérontologue m'avait appelée, en m'expliquant que le pronostic vital de mon papa était désormais engagé. Que l'essentiel, maintenant, était de lui apporter du confort, plus du soin.

Moi qui avais le sentiment de l'avoir abandonné - je n'étais pas retournée le voir depuis quelques jours, un peu traumatisée - j'ai senti qu'il était temps de voir mon papa.

Le cœur battant, j'ai pris la route, après le travail, le cerveau en compote. Tel un automate, je me suis garée, j'ai accéléré le pas, remettant ma capuche pour contrer la forte averse, franchi la porte de ce maudit hôpital et marché dans les longs couloirs glauques du CHU, et ai attendu nerveusement le médecin. Ce dernier m'a accompagnée dans cette chambre 419, et après quelques explications, m'a laissée seule. "Vous pouvez lui parler. On ne sait pas trop comment, mais ils ressentent des choses et peuvent vous entendre dans leur état."

"Ils" ce sont ces hommes et ces femmes perdus pour la médecine, qui vont s'enfoncer plus ou moins vite. Parmi eux, il y a donc mon papa.

A cet instant, il reste douloureux, je le devine aux spasmes qui viennent régulièrement crisper son visage. Dénutri et victime d'une pneumopathie, il reste sous oxygène, tousse et dort profondément. Je saisis ce moment hors du temps, alors que tombe la nuit, pour m'approcher de lui et lui parler. Lui dire tout l'amour que j'ai pour lui. Je ris, je pleure, je lui raconte combien j'étais fière de dire qu'il était mon papa, lorsqu'il m'amenait à son travail et que je sentais à quel point il était populaire auprès des enfants. Je lui avoue combien j'avais été touchée, cette fois où il a sonné à ma porte, un 14 février, pour m'offrir une rose, pensant qu'aucun amoureux n'aurait pensé à moi.

Je le regarde, si fatigué, et repense à ce quadragénaire qu'il était, rouge comme une tomate lorsqu'une de mes copines lui avait avoué qu'elle le trouvait "un peu beau". Quelle gêne j'avais ressentie, et quelle fierté en même temps.

Je lui dis combien je suis désolée d'avoir pu parfois lui créer des angoisses, à vouloir suivre mon chemin sans l'écouter. Je lui parle de mon fils, qui l'aime profondément et pour qui il avait tant d'affection. "Tu te souviens, papa, comme il te fixait alors même qu'il était tout bébé?" J'approche ma main de la sienne, elle est bouillante. Je la caresse doucement et soudain, je sens une pression.

"Papa? Tu m'entends?" Il serre mes doigts. Tente visiblement de parler mais seul une sorte de grognement sort de sa bouche pâteuse.

Je lui parle doucement, me tais, le regarde, lui dis tant de choses, en espérant que sa fin soit la plus paisible possible. Il m'offre la possibilité de lui dire au revoir et pourtant, au fur et à mesure que les minutes s'égrènent, je n'ai plus envie de partir. Je voudrais rester là, l'accompagner jusqu'à son dernier souffle. Je me sens complètement déchirée, entre mon envie de le voir partir, enfin apaisé, et celle de le sentir respirer encore et encore.

Tant que le cœur bat, l'espoir demeure... Mais est-ce une vie? Tiraillée plus que jamais, je quitte à regret la chambre et je me raccroche au vivant, à ce ciel incroyable d'automne, aux rugissements des moteurs sur le parking, au son de la radio qui s'allume en démarrant ma voiture.

La nuit suivante, mon papa s'est encore enfoncé. Aujourd'hui, on lui a retiré l'oxygène, pour le passer sur un duo benzodiazépine/morphine très éloquent, au cas où on aurait imaginé un mieux. Le visage s'est fait moins grimaçant, la respiration plus saccadée.

A l'heure de ces lignes, papa est encore de ce monde. Ou tout du moins son enveloppe corporelle, tant son âme semble déjà flotter hors de nos murs...