dimanche 27 novembre 2022

Se dépouiller


 Ciel bas, gris. Le ronron de la chaudière ne cesse de se déclencher - il doit faire froid, dehors. Le chat saute sur le plaid, et s'installe tout contre moi. Nouveaux ronrons. La playlist est en route- du piano, des cordes, de la grâce... On est bien, ma mélancolie et moi. 

Le chat s'est relevé et fait maintenant bande à part sur son fauteuil. Oui, chez les vieilles filles, le chat a SON fauteuil, SA gamelle, SON pouf... Vous voyez l'idée. Pas que chez les vieilles filles, bien sûr, mais sincèrement, ce dimanche matin en est tellement la caricature... Pas de tristesse, non, toujours cette mélancolie que j'associe à un vague à l'âme plus profond, où vous laissez les émotions les plus sincères s'emparer de votre moi, vous bercer, vous envelopper, sans recherche d'objectifs, de choses à faire, à finir, à boucler. Juste écouter son moi.

...

Vous savez quoi? Cette intro, je l'ai écrite il y a un an. Le 19 décembre 2021, si je m'en réfère à la plateforme de ce blog. Ce dimanche-là, j'avais été interrompue dans mon élan et je n'ai jamais poursuivi la trame de ce billet.

Pourtant, un an plus tard, je n'en changerai pas un mot. La seule différence, c'est que j'ai maintenant tout loisir de ne pas chercher d'objectifs, de ne pas me soucier de choses à faire, à finir, à boucler. Je peux juste écouter mon moi.

Non seulement je peux, mais je dois! C'est l'injonction d'Abricotine. La maladie vous oblige à une introspection totale et, au risque d'en choquer certains, je considère la mienne comme une... opportunité.

Une opportunité ? Dis, elle est bonne, ta coco, la mouette?

Oui, ma tumeur cérébrale est une opportunité. Depuis qu'elle m'a contrainte à mettre en pause l'activité de mon entreprise, elle m'a paradoxalement ouvert les yeux - qui voient pourtant double, merci la coquine. Depuis cette décision, la semaine passée, je me sens enfin alignée et je dors comme un bébé, moi qui avais fini par copiner avec madame l'insomnie.

La maladie - parce que c'en est une, je l'ai enfin admis - me contraint à faire ma mue et j'entrevois soudain quelques subtilités de l'existence que mon agitation permanente d'avant m'a toujours empêché de toucher du doigt.

Notre vie s'appuie sur des repères temporels communs. La naissance, l'enfance, l'adolescence, le passage à la vie adulte, la vie adulte, la vieillesse et cette notion folle du temps qui passe, sans que l'on puisse rien n'y faire. Notre vie est aussi marquée par des temps forts, une naissance, pourquoi pas un mariage, un divorce, cet éternel recommencement entre les espoirs émergents et les désillusions perdues. Les étapes s'enchaînent et plus rien n'est jamais pareil ensuite.

Depuis 2020, on peut y ajouter le confinement, évidemment.

Et, depuis cette année, dans mon cas, la maladie.

Bien sûr, ce n'est pas la première fois que je tombe malade et mon adolescence a été marquée par une autre saleté, l'anorexie, qui aurait pu me faire basculer dans un au-delà hypothétique. Mais la force de vie que j'ai toujours ressentie m'en a prémunie, à l'époque.

Non, là, je vous parle d'une maladie - dont je vais guérir, très probablement - mais qui ne laisse pas d'autre choix que de se libérer de sa carapace. Je sais déjà que rien ne sera plus comme avant, qu'il y aura un avant et un après. Et vous savez quoi? Ce n'est pas grave.

C'est une chance, je vous dis!

Hier soir, les propos de Guy Corneau dans son livre "Revivre" ont ainsi particulièrement résonné: "Je voudrais dire aux personnes qui sont malades que le principal bienfait de la maladie consiste précisément à se dépouiller de son personnage principal. Je voudrais tant les les aider à entrer dans la grâce de ces moments où nous ne pouvons plus prétendre à quoi que ce soit."

La grâce de ces moments... Libérée de cette pression permanente de faire, de me battre pour des objectifs parfois un peu absurdes, soulagée de ne plus subir les attentes des autres, leurs exigences incongrues, leur agressivité parfois, je la sens, cette grâce. Juste sentir les battements de son coeur le matin, au réveil, le tissu qui se froisse sous mes doigts, savourer le calme soudain de cette chambre ou de ce salon, respirer. Je sais, cela ne fait pas une vie. Mais la vie doit-elle toujours ressembler à ce tourbillon où l'on se débat et tourne comme un hamster dans sa cage?

En écrivant cela, je m'interroge sur mes aspirations profondes et au sens de mon existence sur cette terre, finalement. Je crois sincèrement que ma mission est de nourrir les autres. Le sens en est large. Je sais que je peux encore le faire, autrement. L'univers me laisse ce temps pour faire ma mue. J'en ressens une gratitude infinie.

Vous allez vous dire, mais, elle a fumé quoi, la Mouette, vraiment? On lui colle une tumeur et elle remercie l'univers?

Bien sûr, quand je me lève le matin, je ne sens pas juste les battements de mon coeur, le tissu qui se froisse sous mes doigts, le calme soudain ou ma respiration apaisée. Sans vouloir jouer les drama queen, quand j'ouvre les yeux, je perçois le voile, je vois trouble et double et je me sens dans le brouillard, comme dans un état d'ébriété permanent.

Bien sûr, j'ai un peu peur, j'ignore si Abricotine continue de grossir mais je sens bien que les nausées et les céphalées se sont intensifiées depuis quelques jours. C'est bien pour ça que j'ai accepté ces rayons qui vont brûler (un peu) mon crâne.

Bien sûr, je connais leur nécessité, comme je connais celle de cette pause, comme un temps suspendu pour offrir à mon esprit de la hauteur, comprendre mon état de mortelle et l'envisager comme une chance.

Chez un reptile, la mue dure entre 7 et 14 jours. Je sais qu'il m'en faudra bien plus pour l'achever. Mais je suis prête et me libérer progressivement de cette enveloppe m'apaise tellement!

Un jour, peut-être, je verrai cette exuvie comme le symbole de ma vie d'avant. Je la regarderai avec de l'affection, avec sans doute un peu de cette mélancolie qui m'enveloppe tant. J'ai conscience que l'on ne change jamais complètement et je ne vais pas me transformer en un moine bouddhiste humble, détaché de toute velléité.

Mais je vois maintenant Abricotine comme une alliée, qui va m'aider à aller chercher cet autre moi, dans ce vide que j'ai tellement appréhendé.

mardi 22 novembre 2022

Déconstruire


 Ce dimanche-là, c'était comme un été indien complètement improbable. Songez plutôt, en novembre, là où on a habituellement sorti écharpes et manteaux, le ciel était immaculé et la météo plus que clémente. Pas un brin de vent non plus. Imaginez donc ma surprise devant cet arbre courbé, qui s'est accommodé de sa condition, à force de bourrasques, et a pris cette forme insolite.

L'arbre plie, mais ne rompt pas.

Cette image m'a sauté aux yeux. J'y ai vu une belle métaphore de ma modeste existence.

Après deux mois, malgré mon arrêt maladie, à tenter de sauver les meubles, à répondre par mail ou téléphone comme si de rien n'était aux clients, à m'en cacher quand même - mon air de borgne peut effrayer, je le concède - il a bien fallu me rendre à l'évidence. Un dernier accroc m'a convaincue de jeter l'éponge. J'ai dû mettre en pause mon entreprise pour me concentrer sur ma santé, rapport que le corps, on n'en a qu'un et qu'Abricotine est dans la place.

Une telle décision n'est jamais simple. Ceux qui me suivent depuis le début savent quelle énergie j'ai dû déployer pour faire naître, grandir et voir se développer mon bébé. C'était même le fondement de ce blog, en 2009!

Pourtant, je l'ai prise comme une évidence, ce week-end.

Le lundi, j'ai appelé mes partenaires, puis les clients directement impactés par cette décision. Puis, j'ai informé les autres, modifié les messages sur ma boîte mail et vocale... 'Plus de commandes, plus de prestation, plus de cours..." Tout ce que j'avais mis en place a disparu en une seule journée. L'entreprise va devenir comme un fantôme... Au fil des heures, je sentais que j'étais en train de déconstruire ce projet qui m'a tant animée. En quelques coups de fil, en quelques lignes et messages, j'ai rangé mon bébé dans un placard, bien au chaud.

Ont défilé dans ma caboche toutes ces images, tous ces souvenirs, ces montagnes russes, mes joies lors des premières signatures, mes quelques désillusions parfois, toutes ces premières fois que j'ai vécues comme autant de challenges. La vie parfaitement classique d'un entrepreneur, somme toute, qui se lance en n'ayant heureusement peu conscience de ce qu'il va vivre - sans quoi, personne n'irait ainsi se jeter dans la gueule du loup.

Je n'ai aucun regret. Je ne pousserai pas l'audace jusqu'à remercier Abricotine, car la cocotte n'a clairement rien à faire dans mon cerveau, cette coquine et, qu'elle soit prévenue, ça va bientôt lui chauffer les fesses. Mais si besoin il était, je prends plus que jamais la mesure de la fugacité de notre existence et j'ai bien l'intention d'aller en savourer toute la moelle.

Face à l'adversité, j'ai plié mais soyons clairs: pas question de lâcher l'affaire. Je suis vivante. Et si Abricotine veut se la jouer warrior, je saurais me souvenir de cet arbre de Pen Bé, symbole de résilience et de sagesse.

dimanche 30 octobre 2022

Karma

Je suis pas très compet', généralement. Joueuse de basket depuis mes 7 ans, je me souviens, gamine, être allée à une détection afin d'intégrer un pôle jeune régional. J'en suis revenue écoeurée. Quelques années plus tard, alors que j'étais lycéenne, j'ai vu une fille se réjouir de la blessure au genou d'une de nos coéquipières - la place était libre. Détruire l'autre pour se mettre en valeur, très peu pour moi.

On est d'accord que c'est une conception très primaire de l'esprit de compétition, mais la petite fille de 10 ans ou même l'ado de 15 ans n'a gardé en tête que cet aspect binaire.

Bref, l'esprit de compet, très peu pour moi, vous l'avez compris. Et pourtant, en ce moment, je suis à fond avec mon amie Flo pour le titre du pire karma. Elle a démarré très fort, avec un bon paquet de gros trucs lourds à gérer, on est d'accord. High level. Je l'ai crue un peu hors compet', d'ailleurs. Mais samedi dernier, quand on s'est vu, elle a reconnu que j'étais en train de remonter la pente.

Genre, façon sprinteuse.

Pensez donc. Un fils aux urgences, un chef qui lâche l'affaire alors que tout reposait sur lui pour sauver mon entreprise - que je croyais -, un oncle malade et une grosse envie de me pendre : si elle a hissé le niveau très haut, hey, je me suis dit que j'avais quand même moyen de la rattraper si je continuais sur cette voie galérienne. Prétentieuse? Ou Caliméro? Loin de moi l'idée de passer pour une victime, mais comment dire, ça faisait beaucoup, là, non?

Serait-ce le karma? Ce petit mot que j'aime lâcher à certains énergumènes qui se pensent au-dessus des lois? Je ne suis pas méchante, non, je ne veux de mal à personne, non. Simplement, je me dis souvent que le karma s'en chargera. Mais c'est quoi, au fait, le karma? Alors, je prends le Robert.

Karma : Nom Masculin. Dogme central de l'hindouisme, du bouddhisme, selon lequel la destinée d'un être vivant et conscient est déterminée par la totalité de ses actions passées, de ses vies antérieures.

Avec Flo, on s'est dit qu'on a dû être des sacrées connasses pour que le sort s'acharne ainsi. 

Et pourtant, je le sais, la roue tourne. Souvent. Je me suis demandée jusqu'où je pouvais m'enfoncer mais à chaque fois, la chance finit par revenir. Bon, présentement, avec Abricotine dans ma caboche, on n'est pas sur un super tirage au Loto, on est d'accord, mais c'est une question de patience. Aux crises succèdent toujours des moments de grâce.

J'ai aussi constaté qu'à chaque fois que cela allait trop bien dans ma vie, le petit retour de bâton se faisait sentir. Flo, elle a une théorie là-dessus: elle pense que nous avons l'une et l'autre la capacité de nous émerveiller de petits bonheurs de la vie. De transformer des petits moments que d'aucuns jugeraient banals (je n'ose plus employer le terme de "bénin", rapport à Abricotine) en instants suspendus.

Du coup, le karma, pour pas qu'on s'enflamme, nous balance du lourd pour rééquilibrer le tout. S'agirait pas que nous nous sentions plus heureuses que les autres en deux coups de cuillère à pot, juste parce que l'on entrevoit de la poésie à chaque coin de rue.

Je trouve cette théorie parfaitement plausible.

Cela étant, je l'avoue: je serais curieuse de connaître nos méfaits antérieurs parce que le boomerang, ce saligaud, est quand même drôlement costaud dans cette vie-là :)

dimanche 23 octobre 2022

Dialogue avec l'univers (et autres facéties)

 Hey oh, y'a quelqu'un?

...

Hey? Tu m'entends, toi, là-haut?

... 

J'ai dit un truc qui fallait pas?

...

J'ai FAIT un truc qui fallait pas?

...

Silence radio. Le truc s'amuse à me balancer des obstacles à tire-larigot, m'envoie des messages plus ou moins codés, me fait bien sentir sa surpuissance mais alors, quand il s'agit de discuter, y'a plus personne.

Hey, l'univers, toi aussi tu te défiles?

...

Rappel des faits (pour ceux qui n'auraient pas suivi :) )

Après une première carrière assez palpitante dans le journalisme, je change de cap professionnel. Je découvre les joies de la création d'entreprise, j'essuie quelques plâtres. Je veux ouvrir un restaurant. On m'explique, logiquement, que "je suis pas du métier". Je dois faire machine-arrière. J'essuie quelques plâtres, mais comme je suis plus têtue qu'une mule, j'y retourne. J'obtiens mes diplômes en cuisine et pâtisserie. J'essuie quelques plâtres (pour le détail de ces joyeuses montagnes russes, je ne saurai que vous conseiller d'aller farfouiller dans les archives de ce modeste blog, dans l'hypothèse farfelue où vous auriez du temps à perdre).

En 2016, je lance mon bébé, ma petite entreprise. J'essuie quelques plâtres mais je tiens bon. L'auto-entreprise devient SARL, j'embauche, je vois le bébé grandir, grandir. Quatre tendinites, mes deux bras sont un peu à l'agonie, je serre les dents, la boîte continue d'évoluer. Arrive le Covid. On n'est plus trop sur des petits plâtres, là. Mon expert-comptable me conseille de déposer le bilan, mais je suis têtue, une fois encore. J'essuie quelques plâtres mais on résiste. Bébé a survécu à la pandémie.

La crise s'éloigne, les gens veulent tous manger, boire, vivre, partager des moments ensemble. J'ai toujours très mal aux bras, mais j'ai un peu de renfort, je serre de nouveau les dents et je respire davantage. Je vois les chiffres décoller, je refuse des commandes, je me pince parfois pour y croire et me frotte les yeux pour rester éveillée, parfois assommée par la charge de travail. 

Par la charge mentale, aussi. J'essuie quelques plâtres, oui, face aux clients plus exigeants et agressifs que jamais. Complètement désinhibés, certains se lâchent sans vergogne et je serre les dents, oui, encore.

Et puis, au retour des vacances, cet été, je sens que je ne suis pas dans mon assiette. D'un coup, prise de paralysie faciale et de diplopie, je ne suis plus en mesure d'essuyer les plâtres.

Je vois double? On m'annonce, dans la plus fine délicatesse, Abricotine dans la place. Question immédiate : comment je gère mon entreprise, maintenant que je suis en arrêt longue durée? Dans ma chance inouïe - oui, je crois naïvement être dotée d'une bonne étoile, c'te blague - je dégote LA perle. Le chef cuisinier qui coche toutes les cases, qui va pouvoir me remplacer.

Je me surprends à penser qu'Abricotine, c'est un mal pour un bien, qu'elle me permet de prendre du recul et de retrouver un semblant d'équilibre, après tout. Rien qu'à écrire le résumé de presque sept ans d'activité, je sens combien je suis souvent passée en force, qu'il a fallu batailler. Oui, essuyer quelques plâtres, encore et encore. Soudain, ce chef arrive. Il semble impliqué, vraiment, on va bien bosser, ensemble, et moi, je vais pouvoir me reposer sur lui et prendre soin de moi.

Alors, l'univers m'aurait-il envoyé une bouée de sauvetage?

Sincèrement, j'ai eu ce sentiment. Enfin, j'allais pouvoir piloter à distance mon entreprise en laissant faire d'autres personnes que moi.

Limite si je ne plaçais pas Abricotine au statut de meilleure alliée, la coquine.

Mais c'était compter sans l'univers, cet enfoiré.

Hier matin, mon fils m'appelle. Il semble secoué, ca va pas, me dit-il. Il vient de tomber en trottinette électrique, il a mal partout. Il va aux urgences, à 700km de chez moi. Je sens mon estomac se nouer, très fort.

J'appelle mes parents pour leur dire que je comprends enfin ce qu'ils pouvaient ressentir quand je les appelais, à l'autre bout de la France ou du monde, pour leur annoncer une chute, un passage aux urgences ou un vol de carte bleue à New York. Je partage maintenant le même sentiment d'impuissance et d'inquiétude mêlées. A l'autre bout du fil, ils m'annoncent une très mauvaise nouvelle relative à l'un de mes oncles. Mon estomac se noue plus fort encore.

Là-dessus, le chef - si, si vous savez, mon sauveur (j'aurais dû me souvenir du terrible triangle Sauveur-Bourreau-Victime, aussi...) - m'appelle. Il veut passer me voir pour discuter - ce que je lui avais demandé la veille, pour faire un point, sentant les premiers doutes pointer.

Le chef part. Trop de travail à ses yeux. Pas jouable. Fin de la partie.

...

Le château de cartes s'écroule. Toute l'énergie passée à élaborer le plan parfait, boum. Terminé, fin de chantier.

...

Hey oh, y'a quelqu'un?

...

Hey? Tu m'entends, toi, là-haut?

... 

J'ai dit un truc qui fallait pas?

...

J'ai FAIT un truc qui fallait pas?

...

A moins qu'il s'agisse de mon karma? 

Je vous en reparle.

jeudi 13 octobre 2022

Abricotine 1- La Mouette 0


 C'est marqué: le bonheur est à ma portée. Enfin, presque. Il est 22h48, je suis au lit et je tente de tout remettre droit dans ma tête. Revivre le fil de ces dernières 48 heures. OK. On y est.

Hier, rendez-vous au CHU pour une batterie d'examens ophtalmiques. Je vous passe l'attente interminable, la gamine qui ne veut pas passer les tests, qui hurle et et qui fait patienter tout le service, cette autre dame qui conseille à sa maman de supprimer les "spasmes" sur son téléphone, "parce que c'est de la pub" ou encore le quinquagénaire qui pète un câble d'avoir trop patienté et qui s'en prend à une infirmière avec une violence inimaginable. Ce monde est un zoo, au cas où j'avais encore quelques doutes sur la question.

Bref,  au bout de quatre heures, il paraîtrait que je vois double. Ah bon?  Je me disais aussi, c'était bizarre, ces paires de tout. On me propose de répondre à un questionnaire pour "patients strabiques adultes." Je vous vends du rêve, je le sens.

L'interne, de son côté, semble s'étonner que je sois en arrêt maladie. Elle me demande:

"Mais enfin, avec un cache sur l'oeil, vous avez essayé de cuisiner?"

Euh, avec un cache sur l'oeil, ça te plairait de tester combien mes couteaux sont bien affûtés? Comment dire? Ai-je la sensation d'être un peu comprise? Ai-je la réponse à mes questions?

Peut-on attendre de personnes surmenées un retour chaleureux?

Vais-je gagner au Loto?

Vous avez bien compris. Pas la peine de venir avec une quelconque illusion dans ce genre de lieu, au risque de la gaspiller. Ici, on n'est pas là pour enfiler des perles ou vous expliquer que ça va aller. Clairement, mieux vaut mettre un cierge que d'espérer quoi que ce soit. Je soupire, je me lève et lorsque je sors enfin de ces couloirs tristes, je me concentre sur la chaleur des rayons du soleil, et sur le VRAI rendez-vous à venir, avec le neurochirurgien. Au moins, j'aurai des réponses.

Ah, ah, c'te blague.

10h, jeudi matin. Je me sens étrangement nerveuse. Vous savez, cette sensation bizarre où vous imaginez le couperet au-dessus de votre tête, mais vraiment juste au-dessus, prêt à tomber... J'essaie de m'extirper de cette zone délicate et stérile, en triant ma boîte mail et répondant à tous les devis. Bien lovée dans mon plaid, je m'extraie de ma petite réalité pour sauver mon entreprise.

13h. Mission accomplie, j'ai renvoyé toutes les propositions, répondu à quelques coups de fil, comme si de rien n'était. J'ai mal au ventre. Allez, bientôt l'heure, celle, j'espère du soulagement, où le monsieur en blouse blanche va me dire que bim, bam, boum, l'invitée surprise va être dégommée.

16h et des poussières. Bim, bam, boum, mon sang ne fait qu'un tour à la vue de ce médecin physiquement intelligent qui pousse le fauteuil de son patient. "M'sieur, m'sieur, moi aussi, j'ai besoin de soin". Je suis pathétique, j'en conviens parfaitement, mais que voulez-vous, avec mon amie venue m'accompagner, on a besoin de distraction. Les murs verts de la salle d'attente contrastent avec la blouse orange de ce monsieur en fauteuil roulant ou encore de la tenue rose de cette femme qui se balade avec sa petite poche et son cathéter. Les affiches évoquent la maladie de Parkinson ou de Charcot et j'ai soudain l'impression d'avoir basculé dans un monde parallèle, celui où la mort s'apparente à une délivrance.

Autant vous dire qu'un soupçon de physiquement intelligent, ça ramène à la vie. Le neurochirurgien m'appelle - il ne fait pas partie de cette catégorie, mais bon, je ne lui en veux pas - on rentre dans son cabinet. Il me demande ce que je fais là - justement, je me demande aussi. Je lui explique, il écoute vite fait, me coupe la parole parce que faudrait voir à pas trop blablater non plus, me montre l'irm, m'assène le verdict. Avec un tel méningiome, c'est radiothérapie... Blablabla... 30 séances... Blablabla... Un an avant de voir les effets... La tumeur ne disparaîtra pas, il faudra surveiller... Contrôler aussi l'hypophyse... Blablabla...

Dans ma tête, c'est blackout total. Je bredouille, avec cette sensation d'être une enfant de 4 ans à qui on expliquerait pourquoi elle n'aura plus droit de jouer pendant un bon moment. Mon amie, espérant réveiller mes neurones ensuquées, enchaîne et pose des questions. "Quels sont les effets secondaires?" "Quelle est la taille de la tumeur? " Ben, vous voyez bien, c'est à taille réelle". "Ah oui, un abricot sec, alors!"

OK, je regarderai donc officiellement différemment les abricots secs, désormais. Celui qui loge dans mon crâne a décidé de prendre racine, et les annonces successives du chirurgien qui ne voit clairement pas l'intérêt de toutes ces questions, finissent de m'enfoncer six pieds sous terre. Je pensais naïvement qu'Abricotine, appelons-la ainsi, allait se faire griller par les rayons et que d'ici deux ou trois mois, tout ça serait rentré dans l'ordre.

Le monsieur en blouse blanche m'indique juste que j'en ai pour un bout de temps, que je ne vais pas retrouver ma vie d'avant... mais qu'il ne peut rien dire de plus précis. A vrai dire, il s'en tape, il va même pas pouvoir m'opérer - c'est impossible dans cette zone.

Si je veux être honnête, je n'attendais pas de ce médecin qu'il m'enveloppe d'une supposée humanité et qu'il fasse mine d'être un peu concerné. Mais s'il avait pu, je ne sais pas, me regarder une seule fois dans les yeux ou me laisser quelques minutes pour digérer la chose, peut-être aurais-je pu me reconnecter au réel, ramasser les bouts de neurone éparpillés partout et retrouver un semblant de dignité.

Non, lui, il s'est levé avant même d'attendre de savoir si on avait encore des questions, parce que c'est pas tout ça, mais faudrait voir à dégager le plancher.

Avec mon amie, nous sommes reparties, un peu choquées, je crois, de si peu d'empathie. Il y en a une qui devait rigoler, là-haut.

Abricotine 1- La Mouette 0.

Mais je n'ai pas dit mon dernier mot.

dimanche 9 octobre 2022

Laisser le rêve distiller l'esprit

 Sous la chaleur douce de la couette, j'ouvre les yeux avec un sentiment de victoire. Cette nuit, j'ai triomphé sur l'insomnie. La cocotte a sonné vers 2h30 du matin, comme d'habitude, et je l'ai atomisée, à coups de poings fermés et d'auto-persuasion. La fatigue de ces derniers jours s'est avérée une belle alliée, je dois dire.

J'ouvre les yeux, je devine le soleil à travers le store, je regarde l'heure, sur le réveil, c'est indécent. 10h du matin.

J'ouvre les yeux, je tourne lentement la tête vers la gauche. Je vois double. Mince, toujours là, le truc.

Les grasses matinées, le petit théâtre de l'après-midi, le thé ou l'apéro avec les copines, le ciné le soir, les câlins de mes chats, les BD et livres que je dévore de façon boulimique... C'est comme des grandes vacances, en ce moment. A vrai dire, je me sens un peu dans le rôle de l'imposteur. Je suis arrêtée, en pause, mais ça va. Comme me l'a répété mon médecin, ce que j'ai est "bénin", "courant". Je vais guérir. Oui, j'ai mal au crâne souvent, oui, ça tourne pas mal, oui, je vois double, mais je me sens tellement plus reposée, plus créative, plus ouverte!

Aurais-je pris un ticket gagnant pour la loterie?

Les regards autour de moi n'en sont visiblement pas convaincus. Je sens parfois ce mélange de pitié et d'impuissance, lorsque l'on me demande pourquoi je me balade avec un pansement sur l'oeil, telle une pirate. Comme si le monde m'était tombé sur la tête et que j'étais la seule à ne pas m'en rendre compte. Ca va, je vous dis. C'est bénin.

Bénin, bénin, bénin... Mais pas rien, si je veux être parfaitement honnête.

Quand t'as un truc qui squatte dans ton crâne, cette boîte qui commande tout ton corps, tu te doutes bien que derrière la grosse promo que je viens de vous faire de mes vacances, il y a ce petit côté obscur. Les doutes, que tu balaies d'une main, mais qui reviennent avec la même cruauté que les insomnies, les questions, le spectre de la perte, cette sensation désagréable de l'avant/après. Comment ce sera, après? Aurai-je toujours la même énergie? Retrouverai-je mon autonomie (j'adôôôôôre être le boulet qu'on transporte de droite à gauche, interdiction de conduire oblige) Mon entreprise va-t-elle survivre?

Je balaie tous ces questionnements d'un revers. Ce que tu as es bénin.

Bénin, bénin, bénin.

C'est vrai que l'on relativise. Ce n'est pas cancéreux, je ne suis pas bloquée dans une chaise roulante, j'ai toute ma tête, je ris, j'ai de l'appétit, je repère encore les physiquement intelligents dans la foule, je savoure ces bribes de liberté retrouvée. Oui, c'est tout le paradoxe, je suis coincée chez moi, peu ou prou, mais je me sens plus libre, libérée de nombre d'obligations, de contraintes.

La petite voix dans ma tête me rappelle que ce n'est pas ça, la vie. Qu'il faudra retourner au charbon, un jour, quand ce truc bénin se dissipera dans ma mémoire, et même avant, quand les rayons auront fait leur oeuvre et brûlé l'invitée surprise.

Mais pourquoi la vie devrait n'être qu'une bataille? Je veux goûter les bons côtés de cette pause forcée et en tirer les enseignements. Après, je l'espère, je mettrai en oeuvre mon plan d'il y a longtemps. J'irai construire mon grand projet, là-bas, vers la Bretagne. Tout est en friche, évidemment, mais j'ai envie de dormir à poings fermés pour laisser mon rêve distiller et grandir dans mon esprit.

Donc, les insomnies, les doutes et la boule dans la tête, vous êtes gentils, mais faudrait voir à pas trop s'éterniser, d'accord? 

mercredi 28 septembre 2022

La bulle et le vertige

Ceux qui me connaissent savent combien je suis bordélique. Mais attention, c'est un bordel organisé. Si l'on excepte les clés, que je perds effectivement tout le temps, je retrouve toujours mes petits. 

Pourtant, même une bordélique comme moi aime ranger, trier, organiser, parfois. Quand je partais en déplacement, lorsque j'étais journaliste, ou même en vacances, j'aimais bien le faire l'esprit serein, en rangeant chaque chose à sa place.

Eh bien, en ce moment, c'est pareil. Chaque chose à sa place avant le grand départ vers... ce que j'entrevois comme ma bulle. Avant d'entamer un parcours de soin aussi sympathique qu'un dimanche soir à Roubaix sous la pluie (je parle en connaissance de cause), je pose tout, je répertorie, règle les affaires courantes, sans vraiment me concentrer sur ma pomme. Je veux sauver mon entreprise, mon bébé, et je fais tout pour éviter de voir couler à pic le fruit de mes efforts depuis plus de six ans, juste pour une sombre histoire de tumeur mal placée.

Pourtant, je ne suis pas dupe. Il est un moment où, une fois tout ça réglé, il me faudra bien regarder la réalité en face. Je ne me sens pas vraiment malade, mais il paraît que je le suis.

Quand je me lève le matin, certes, c'est flou tout autour. Certes, je ne peux plus conduire et je vis avec l'un ou l'autre oeil couvert d'un pansement - appelez-moi pirate. Certes, je vois double et ça tourne pas mal : je sens bien que, au niveau équilibre et démarche, je pourrais rivaliser avec quelques imbibés à 3 grammes d'alcool dans le sang, si j'ouvrais les deux yeux en même temps.

Mais je peux danser en pilou dans mon salon, me concocter un petit smoothie maison, aller au restau, prendre une douche à 15h, écouter ce qui me chante, bouquiner tranquillou, regarder un film entier sans m'endormir - exploit pour moi, depuis trop longtemps.

Je peux prendre le temps, tout simplement, faire toutes ces choses si simples dont je me sentais privée, ensevelie par la charge mentale de ces dernières années.

Pas si mal, non?

Pourtant, je sens poindre l'angoisse, le soir. Une sorte de vertige, sans doute parce que je ne sais pas encore à quelle sauce je vais être mangée. Laissée dans la nature, j'attends qu'un neurochirurgien daigne me recevoir. Je sais juste que je vais recevoir des rayons, mais quand, alors là...

Difficile, alors, de trouver le sommeil, cette chose qui m'a tant manquée et dont je pensais me délecter. Mes nuits sont agitées, tout s'entremêle. Cette nuit, je me dédoublais: j'étais, semble-t-il, le traiteur du mariage auquel j'étais invitée. Et alors que je buvais en songe du Champagne, je faisais voler en éclat une assiette en porcelaine.

J'en ai eu aussitôt la conviction, en me réveillant en sueur. Cette assiette qui se brisait en mille morceaux, c'est le symbole de cette voie que je suivais et qui vient d'exploser en plein vol. Elle n'a pas détruit toutes mes illusions, mais je sens que mon corps s'en trouve un rien ébréché. Charge à ma bulle de le protéger suffisamment pour revenir plus fort, quand tout sera derrière moi.

Cette manie que j'ai d'en mettre partout, aussi :)