dimanche 10 mai 2020

55 jours

Hier matin, je me suis réveillée avec le pouce droit rouge et douloureux. Vous me direz, c'est pas comme si j'étais droitière, si je reprenais le boulot la semaine prochaine, et que j'avais un travail manuel.

Le truc, c'est que si, justement. Donc, le panaris, t'es gentil, mais tu dégages.

Comme j'avais un peu peur, en vrai, je lui ai parlé gentiment. Je l'ai trempé dans son petit verre de dakin et puis je suis partie à la pharmacie. Ni une ni deux (enfin, façon de parler, hein : si l'on passe la désormais traditionnelle file d'attente dans un silence terrifiant et la progression lente jusqu'au comptoir), j'ai eu le traitement nécessaire. J'étais déjà prête à dégainer ma sans-contact quand le monsieur m'a expliqué l'origine des panaris et m'a demandé: "Vous prenez des vitamines? Faites une cure de Berocca parce que vous devez être fatiguée".

Fatiguée. Comment dire. Voilà deux mois que je ne travaille plus, que mon corps ramolli l'a bien senti, que je dors (mal, certes) et récupère un déficit de sommeil important à coups de levers tardifs, que je prends le temps de ranger toutes mes affaires, à un rythme qu'un escargot ne renierait pas... et je serais fatiguée?

Sur le moment, j'ai trouvé ça cocasse. Mais finalement, j'ai l'impression d'avoir travaillé plus que prévu durant cette drôle de période. Moi qui rêvais de vrai chilling depuis longtemps, à coups de séquence canapé-plaid-séries-cerveau à zéro activité, j'ai l'impression de ne pas en avoir eu le temps! N'est-ce pas un comble d'avoir vu défiler aussi vite ces jours censés être vidés de toute substance?

Au contraire, le confinement m'aura paru d'une grande richesse. Bon, riche dans les assiettes, si j'en crois le gras qui s'est collé sur mon auguste personne... Mais riche humainement parlant, aussi.

J'ai en mémoire tous ces regards souriants (si, si, un regard peut sourire) (quelques mois tous masqués et on en sera tous convaincu), ces moments d'émotion dans un hall vide de CHU, ces larmes coulant toutes seules à la vue de gestes solidaires forts. Ces dons, de part et d'autre, dons de matériel, dons de temps, dons de soi. Je me souviens déjà, comme si c'était loin et proche à la fois, de ces dimanches passés à pâtisser pour les autres, de ces journées pleines où l'on doit prendre son cahier pour noter les priorités et être sûre de ne rien oublier. Ces conversations à rallonge avec les gens que l'on aime, mais aussi avec des interlocuteurs habituellement moins diserts, tantôt le monsieur de l'assurance, tantôt la dame de la banque ou de la compta, que l'on sent au bout du fil fragilisés, eux aussi. Je pense aussi à tous ces moments passés devant des conférences d'inconnus, tantôt passionnants, tantôt soporifiques, mais avec cette même envie de partager, de transmettre et de se tenir les coudes (enfin, de loin, hein, pas touche, les gens).

55 jours de vie entre parenthèses. Ou presque.

Que nous restera-t-il de cette période, dans un an, dans cinq ans, à la fin de notre vie? Qu'avons-nous appris? Que nous étions mortels? Nous le savions déjà. Pourtant, nous continuons à faire les mêmes conneries.

Les images fortes de ces rues vides, de la gravité ambiante, le chant si puissant des oiseaux, tout ça va sans doute se dissiper, au fur et à mesure. J'aimerais en dire autant de la bouée qui s'est incrustée autour de ma taille, d'autant qu'elle ne me servira pas cet été - j'irai pas nager.

La quête du Graal
Je crois, au fond, qu'il est trop tôt pour refermer cette sorte de parenthèse dans nos vies. Nous aimerions tous, j'imagine, repartir, peut-être pas comme avant - merci l'éveil des consciences - mais vivre de nouveau notre liberté d'aller et venir (sans attestation!), de travailler d'exister, tout simplement en étant plus humains, plus sensibles, plus ouverts. Sans doute à l'instar des personnes qui reviennent d'un voyage initiatique et dont la vision du monde aurait été transformée.

 La différence, c'est que si ces personnes posent un nouveau regard sur le monde qu'elles connaissent, pour nous, ce monde - que nous connaissons pourtant tellement, croyons-nous - devient un peu inconnu. Qui saurait dire ce qui va se passer ensuite?

Ah si, y'a une chose dont on peut être quasi-sûr: les bouquins relatant le confinement vont pulluler. Les films, aussi, les chansons, tous les champs d'expression artistique étrangement bâillonnés par le covid et qui pourront de nouveau embellir (ou pas) nos vies. Je serai ravie de retrouver les amis, mais j'avoue le manque de ces à-côtés, les restaus, les sorties au ciné, ce qui me fait dire, une fois encore, que la parenthèse n'est pas totalement refermée. Et qui plus est avec cette limitation de nos déplacements, qui bride pas mal nos envies d'évasion.

Finalement, c'est drôle. J'ai envie de profiter de nouveau de ces plaisirs et en même temps, je me demande si cette effervescence revenue sera signe de joie. En attendant, je vais profiter de cette étrange accalmie pour enfourcher Arthur plus que de raison, histoire d'être au taquet quand nous pourrons simplement piquer une tête dans l'océan.

Piquer une tête dans l'océan? Oui, je sais, j'ai des rêves un peu fous.

mercredi 6 mai 2020

Balance ton monde

La journée a bien commencé: mon chat s'est approché à quelques millimètres de moi, alors que j'étais encore au lit et... m'a éternué au visage.

Le bonheur.

Rien à dire, ça présageait une bonne journée. J'ai eu du mal à me rendormir, alors, je me suis massé le ventre. Un poil plus plat qu'il y a peu. De quoi me rassurer, après les craintes ces dernières semaines. Oui, avant l'arrivée d'Arthur, mon fidèle allié, mon destrier, j'avais senti comme un corps extérieur s'immiscer sur mes hanches. Comme une bouée, vous voyez le genre.


L'un des pièges du confinement. On ne voit pas grand-chose? C'est pour éviter une tentation trop forte.

J'ai sérieusement pris peur. Parce que, la culotte de cheval, ça va, ça fait longtemps qu'elle est intégrée, mais euh, ce truc qui pousse, tout mou, tout moche, on est obligé?

Arthur m'aura donc permis de retrouver un semblant de dignité, de relever la tête, d'imaginer le futur, tonique, dynamique, ... hygiénique... Hygiéniste ?

Et là, ton moral retombe un peu.

Mais quel est donc ce monde auquel on se prépare, là? La semaine prochaine, retour au travail tel un laborantin de Wuhan, tout équipé pour rien choper et bosser. Mais pas comme si de rien n'était, clairement. Tout devient atrocement calculé. On va devoir anticiper nos moindres gestes et dépenser le PIB de la Suisse pour s'équiper, tant en masques, qu'en gel, qu'en charlottes, qu'en... emballages, ce truc dont je m'évertue à me débarrasser depuis le début de mon activité, et qui revient en force. Minimiser les risques de contamination, c'est ranger chaque plat préparé, chaque gâteau dans son emballage individuel. Le truc qui vaut un bras et qui, accessoirement, se jette. Et le zéro déchet, les gars? Tous nos efforts? On en fait quoi?

Bon, j'ai trouvé des alternatives, des contenants en bagasse eux-mêmes issus du recyclage, donc pas fabriqués exprès pour un usage unique. Ma conscience s'en porte-t-elle mieux? Peut-être. Mais c'est tout un monde qu'il faut revoir, avec cette impression désagréable de rétro-pédalage. Moi la relou de base qui prêtait ma vaisselle pour que les clients puissent l'utiliser et la ramener - propre, hein - me voilà à balancer du carton - recyclé, certes- à tout va, dans des sacs en kraft individuels, toujours, et tout ça pour quoi? Ben, pour pérenniser ma propre boîte.

C'est plutôt justifié, on dira. Pas le choix que de se réinventer, d'imaginer un nouveau modèle.

A la réflexion, ce confinement aura justement permis à mon imagination, trop souvent tarie par la fatigue, de s'exprimer de nouveau. Rien ne sera comme avant et nous devons tous rebondir. On nous demande d'inventer, créer, imaginer, explorer. Je me sens comme une enfant à qui on donnerait soudainement le champ libre, qui en serait à la fois très excitée et terrorisée.

Que faire de de cette nouvelle liberté? N'est-elle pas contradictoire avec toutes les contraintes visibles et certaines?

A nous d'inventer de nouvelles stratégies. Il y en a une, en tout cas, que j'ai développée depuis le début de ce confinement : chaque fois que je vais dans ma salle de bains, je ne m'approche pas de la balance. Parce que j'ai peur du verdict implacable? Qu'elle m'annonce quelques kilos pris? Meuh non, pensez donc, rien à voir...

Simplement, elle peut retenir sur elle des traces du coco, donc je la considère comme potentielle porteuse du virus. Il serait tout simplement dangereux et même irresponsable de monter dessus.

Y'a pas à dire : La mauvaise foi, c'est beau quand c'est bien fait.

lundi 4 mai 2020

Le cocon qui n'en était pas

Bon, comment ça, les gens? Toujours dans votre grotte? Parce que moi, oui, plus que jamais. Il faut dire que j'ai eu un bon garde-fou. Ceci:

Joli, non? Mais dangereux, surtout juste au-dessus de ta tête...


Oui, cette oeuvre d'art, que j'ai découverte par hasard, était un nid primaire abritant quelques larves. Le gros frelon que j'entendais à chacune de mes sorties exaltées à la poubelle s'est avéré asiatique. Une reine-mère qui n'avait rien trouvé de mieux que de s'installer sous le porche de ma porte d'entrée.

Nickel. Deux ou trois jours de plus et j'aurais dû escalader le grillage du jardin, derrière, juste pour sortir de chez moi.

En aurais-je été capable? Il est arrivé un moment, dans ce confinement, où je me suis sentie tellement bouffie et rouillée que l'idée même de soulever mes fesses de deux centimètres me fatiguait. Heureusement, j'ai rencontré Arthur.

Oui, Arthur, résistant, solide, fiable. Un bon compagnon, certes un rien volumineux mais au moins sait-il se rendre indispensable.

Arthur, celui qui m'a empêché de craquer. Qui a permis à mes nerfs de se relâcher.

Arthur, qui se fout bien de mon poids, qui l'accepte et m'encourage silencieusement.

Arthur...

J'suis sympa, j'ai laissé Germain, comme ça, ils peuvent se faire la causette tous les deux.


Voilà, un jour, j'ai craqué et à l'occasion d'une sortie professionnelle, j'ai poursuivi ma route quelques minutes pour Arthur, que l'on peut considérer comme un achat de première nécessité. Les gens qui me l'ont vendu étaient soulagés, ils avaient croulé sous les appels depuis la mise en ligne de leur annonce. A croire que l'on en est tous au même point...

Au même point? Je ne sais pas trop, je l'avoue. Tandis que je vois certaines personnes marcher normalement dans la rue ou enfourcher leur vélo "comme avant", moi, je crains les autres, plus que jamais. C'est fou, je n'aurais jamais cru ça de ma part. Je vous le disais, je ne quitte presque plus ma grotte, alors même que l'on entrevoit le bout du tunnel (provisoire? Ne l'espérons pas) et à chaque fois que j'essaie de me raisonner, un micro-événement me conforte dans l'idée que seule la maison - et Arthur - demeure secure.

Ce matin, j'ai voulu braver mes nouveaux blocages en allant chercher des légumes au magasin bio près de chez moi. De grandes allées, un dispositif mis en place réglo... Oui, mais c'est sans compter sur l'humain, cet être qui décidément ne saura se discipliner qu'à une condition que j'ignore moi-même. J'ai renoncé au paquet d'emmenthal (à 8 euros le paquet, mon compte en banque déjà vidé me dit merci, vous me direz) parce qu'au moment où j'allais le prendre dans son rayon désinfecté, une femme s'est approchée un peu trop près à mon goût. Hop, un pas de côté, on oublie le fromage (en plus, Arthur n'est pas très fan, m'a-t-il murmuré) et on se contente des légumes.

Il est temps d'imaginer le futur, la vie revenue, les jours sans Arthur, conscient qu'un jour, il partira sans doute au garage, avec Germain et toutes les lubies que j'ai eues.

Pour l'instant, reste cette illusion de cocon, où je ne me sens plus à l'état larvesque - merci l'instinct de survie - mais en mode "préparation pour le combat". Telle la Reine-mère, je prépare le terrain. Et j'espère bien que personne ne va venir exterminer ma petite demeure intérieure, parce que, les gars, ce serait dommage de tout flinguer.

samedi 25 avril 2020

Un coup de jaja...

La dernière fois, je vous avais écrit : "Demain, je vous expliquerai pourquoi ma nullité légendaire en maths m'empêche de comprendre la suite des opérations."

En fait, je crois bien que la suite des opérations est incompréhensible, nullité légendaire en maths ou pas. Le retour en classe de nos têtes blondes le 11 mai a soumis mon faible cerveau à des calculs et à des hypothèses improbables, alors j'ai abandonné.

Au début, je vous assure, j'ai essayé, en prenant l'exemple de mon fils, lycéen, qui a la chance d'être dans une classe de 15 élèves. J'ai visualisé les salles dans cet établissement. Comment dire, caser ne serait-ce que 8 élèves dans cet espace que l'on appellera "tiny", ça reviendrait à perforer le mur pour que tout le monde rentre en respectant la distanciation sociale. Et à passer du coup de l'autre côté du couloir... où se trouve une autre classe aussi minuscule. Pas fou, comme idée.

Comme mon fils m'a dit que l'assiduité, dans sa classe, n'était jamais dingue  et que l'on pouvait tabler sur deux tiers d'absents, en temps normal (il y a beaucoup de phobiques scolaires, dans sa classe!), j'ai revu mes calculs, tentée de millimétrer les besoins pour que ça colle. 

C'est là que mon fils m'a raconté que, de toute façon, il n'y avait plus de savon depuis trois ans dans les toilettes de l'établissement.

Euh, comment dire. Bah non, alors. On va rester à la maison, hein.

Quitte à rester à la maison, j'en découvre les recoins et les secrets. Il se passe des choses, dans ces petites pièces où tu as entreposé depuis 8 ans des sacs en papier "parce qu'on sait jamais", des boîtes d'emballage, "parce qu'on sait jamais", des tupperware, "parce que..." Vous voyez bien l'esprit. Donc, hier, branle-bas de combat, j'ai passé à la moulinette l'arrière-cuisine. L'occasion de retrouver de la purée de cacahuète, à consommer avant février 2016 ou de la poudre de noix de coco un rien déshydratée - 8 ans d'âge, au bas mot - , des décos en chocolat - parce qu'on sait jamais", du riz, ce précieux que l'on croyait disparu de nos mini-stocks, une bouteille de vin ouverte que l'on avait laissée de côté car elle était bouchonnée - en 2014, je pense... Enfin, bref, plein de pépites trop chouettes, qui te remplissent vite fait ton container poubelle.

Et qui te permettent ainsi de sortir de ta maison deux secondes pour rejoindre la dite-poubelle. Pour constater que le frelon rôde toujours (je vous raconterai).

Forcément, avec un barouf pareil, impossible de couper au ménage, derrière. Et en voyant cette bouteille de 5L de nettoyant-désinfectant, achetée pour le boulot mais confinée à la maison actuellement (jamais eu le temps de la ramener), j'ai eu un flash. Une bouffée de générosité.


Le remède miracle! Mais pourquoi n'y a-t-on pas pensé avant? Merci Donald.


Mais oui, faisons un don! Distribuons des fioles à Donald, ce héros, qui nous propose de désinfecter nos poumons malades avec un peu de ce vert breuvage!

Le monde est-il devenu fou, ou bien je focalise sur un petit détail? Le grand machin UV-tisé et donneur de leçons a tout compris : un petit coup de ja-ja(vel) et tu ressors tout propre pour la morgue. Nickel.

On en parle, de ce monde où l'on marche plus que jamais sur la tête? Parce que le problème, c'est que contrairement aux poudres de coco ou de curry périmées depuis 2016 qui survivent, mais que l'on peut jeter d'un coup d'un seul à la poubelle, ce monde-là, obsolète, continue de pousser toujours loin son incohérence.

Et aucun container ne pourra jamais supporter un tel poids.

mardi 21 avril 2020

Délit de sale joie

Le confinement peut-il créer des dégâts irréparables?

Vous avez deux heures.

Ou un peu plus, cela dit, on n'est pas aux pièces.

Alors, je joue le jeu et me pose la question. Le confinement peut-il créer des dégâts irréparables? Nan, pensez-vous. Prenez mon cerveau, par exemple. Je sens bien qu'il n'est en aucun cas perturbé. Pour vous situer, depuis un peu plus d'un mois, j'ai rêvé que mon fils - redevenu petit, innocent et chevelu - était brûlé par les caténaires du tram, que j'accourais alors qu'il était entouré des pompiers, recouvert d'une couverture de survie, sans que je sache s'il respirait encore ; que des tas de gens étaient tombés comme des mouches le long de cette ligne de tram ; que ma mère était morte ; que je nageais avec des dauphins (mignon) et que mon chat m'arrachait la tête d'un coup sec (moins mignon); que je devais aller à New York avant de réaliser; sur la route de l'aéroport, que mon passeport n'était plus valide ; que je plaquais mon mec (dans trois rêves différents, quand même).

Pas de doute, je suis zen.

Le confinement peut-il créer des dégâts irréparables? Sur la ligne, peut-être pas irréparable, mais enfin, on est d'accord que tout se ramollit vite fait. J'avoue avoir délaissé Germain depuis une bonne semaine, tellement occupée par ailleurs que la nécessité de se défouler m'est apparue moindre. Pourtant, la nécessité demeure, d'un point de vue bassement corporel. Le pire, c'est que j'ai des alliés pour tromper la donne. C'est même ma grande surprise, dans ce confinement ; j'ai en ma possession un nombre de joggings et leggings tel que je peux chiller pour un moment.

Des dégâts irréparables? Sur les cheveux, bah, je suis fataliste. On est d'accord qu'à la réouverture des salons de coiffure, le délai d'attente pour une coupe sera plus long que pour consulter un ophtalmo, période antérieure. Donc, je prendrai mon mal en patience et ferais mine d'ignorer ces nouveaux indélicats qui ont débarqué soudainement et sournoisement: les cheveux blancs. Si. Je vous jure. Mais soyons honnête, si le confinement a probablement accéléré l'apparition de ces intrus, un jour, de toute façon, j'y aurais eu droit.

Des dégâts irréparables? Disons plutôt l'apparition de réactions surprenantes et l'impression de cohabiter avec une étrange hystérique (on est plusieurs, là-haut, ça commence à me paraître évident). L'autre soir, par exemple, j'ai dû me pincer pour y croire. A minuit passé, j'ai été réveillée par de la musique. Des voisins se faisaient une petite party. Sérieux? Vous m'auriez vu, sauter dans mon legging et filer à ma fenêtre comme une bonne vieille commère, scrutant le moindre indice pour deviner d'où venait l'indécent bruit de la fête. J'ai un peu maudit l'arbre de mon jardin, qui m'a empêché de discerner le lieu de la débauche ultime.

J'aurais fait quoi, en même temps? J'aurais crié au scandale? Oui, vous vous rendez compte? Des gens s'adonnent à la joie la plus primaire, ils écoutent de la musique forte, peut-être se déhanchent-ils, peut-être rient-ils, ces odieux personnages?

Alors que, ça se trouve, le type, tout seul, a branché sa sono à fond avant de s'envoyer le tube de Xanax pour en finir.

Demain, je vous expliquerai pourquoi ma nullité légendaire en maths m'empêche de comprendre la suite des opérations. Là, je vais voir ce que racontent mes rêves et espérer m'en sortir sans dommage irrémédiable. Je vous assure qu'au vu du contexte, ça devient une gageure :)

mardi 14 avril 2020

L'histoire du bonnet et du prince

A la maison, hier soir, flottait une certaine excitation, mêlée de fébrilité. "Le Prince" (surnom affectueux que mon ado a donné à notre président) allait parler. De quoi pimenter la soirée. D'ailleurs, je ne sais pas si vous avez remarqué mais, depuis un moment, c'est un peu le bonheur d'avoir des micro-événements dans son quotidien. Genre, tu sais qu'à 18h45, c'est Lignac sur M6, et hop! Un petit rendez-vous dans ta journée! Germain qui t'appelle discrètement (=tu viens de te prendre les pieds dedans parce qu'il trône en plein milieu du salon)? Et hop, un autre rendez-vous! Il est 20h? Hop, un rendez-vous avec ton repas! Mercredi soir? Hop, un rendez-vous avec ta poubelle! Quand t'y penses, t'as plein de petits repères rassurants dans ta journée de confiné. Des rendez-vous :


- Avec ta cuisine (qui, bizarrement  ne sait pas fonctionner en toute autonomie et qui a besoin de ton énergie pour se mettre en route)
- Avec ton ado (quand il a des devoirs à faire et qu'il a soudainement besoin de toi)
- Avec tes chats (sont au bout de leur vie, là, je sens bien leur agacement ultime de nous voir traîner dans leurs pattes
- Avec ta série Netflix (Friends est interminable)
- Avec ton lit (ô, toi, lit magique, dont je rêve toute la journée et qui finalement ne me rend que peu d'heures de sommeil)
- Avec le téléphone (beaucoup)
- Avec ton ordi (pas moins)
- Avec ta poubelle (ce doux moment où tu peux la sortir)
- Avec ton jardin (répit luxueux) et le soleil à la fois réjouissant et narquois
- Avec ta boîte mail (remplie de communiqués contradictoires)
- Avec ton travail (où comment rayer les tâches de ta do-list en deux temps, trois mouvements, là où tu mettais des mois à t'y mettre avant)
- Avec le chocolat (trop tentant)
- Avec ton miroir (enfin, on n'est pas obligé non plus, hein)
- Avec tes angoisses (ces garces)
- Avec toi-même (parfois, tu te poses un lapin, tellement tu te supportes plus)

Bref, ta journée est animée de toute part, et pourtant, certaines sont teintées de ce je ne sais quoi d'excitation et de fébrilité, dont je vous parlais (faut toujours que je fasse des parenthèses dans mes textes) (c'est insupportable) (vous comprenez mieux pourquoi je me pose régulièrement des lapins) (bref).

Hier soir, mon ado et moi attendions le moment magique où, lors de son allocution, "le Prince" balancerait LA date. Entendez, le jour où mon fils devrait affronter le regard curieux des gens - ceux qu'il connaît, ceux qu'il ne connaît pas, peu importe.

Ben oui, avec ma frange, j'étais petite joueuse. Lorsque dimanche, j'ai eu l'interdiction de rentrer dans la chambre de l'ado, tout en entendant le doux son du rasoir, j'ai compris l'imminence du carnage capillaire.

L'étendue du carnage. Et non, ce ne sont pas les poils du chat.

J'exagère? Parlez-en à mon ado, qui ne quitte plus son bonnet en laine.

Autant vous dire qu'à l'annonce du 11 mai, il a un peu soufflé. Ça lui laisse un peu de répit. Et moi, j'en suis quitte à le voir pour un mois minimum avec un bonnet sur le crâne (j'ai interdiction de l'enlever). Et à "chiller", comme écrivent les modeuses, tranquillou chez moi = entendez, traîner en jogging toute la journée. La bonne nouvelle, c'est que je n'aurais jamais imaginé avoir autant de molleton chez moi. J'ai un paquet de guenilles, je vous explique même pas. Du doudou à foison. La mauvaise, c'est qu'il va falloir se trouver de nouveaux rendez-vous quotidiens, parce que, perso, je suis pas une adepte de la routine. Et que, un mois, bah, comment dire... C'est long.

Allez, encore un mois, minimum. Penser que l'on a a fait la moitié du chemin, c'est comme l'histoire du verre à moitié vide ou à moitié plein.

Dans tous les cas,  on n'est pas sorti, les gars, les filles :)

dimanche 12 avril 2020

La ventouse bleue et la voie du corps

Cimetière de robes. Dans ma naïveté, j'ai cru pouvoir m'occuper d'elles, un jour.


Vous me croyez si je vous dis que je ne vois pas les semaines passer? Moi qui pensais faire ma Marie Kondo à ranger tous mes placards et astiquer ma cuisine, me voilà débordée, avec des tonnes de lessive (propre, quand même) à ranger, des robes au sol (un jour où j'ai cru que j'aurais le temps) dans ma chambre, une cuisine débordée de partout, un salon avec des bouquins de pâtisserie au sol et des tas de cahiers emplis de notes inquiètes (audit de la situation actuelle de la boîte) ou ambitieuses (on va tout casser)... La routine, quoi, comme lorsque je bossais entre 12 et 15 heures par jour (dans l'ancien temps) (Il y a deux mois) (Vous voyez bien).

Il n'y a en fait dans ce bronx qu'une pièce parfaitement rangée: celle de mon ado.

Je vous jure.

Mon ado range sa chambre au cordeau (et fout tout le superflu dans les pièces d'à côté) (ben oui, sa tactique est efficace, pour lui, mais plombante pour les autres) (les autres étant moi-même). Passe l'aspi tous les jours, mais uniquement dans sa chambre, évidemment. Vous comprendrez bien que je serre beaucoup les dents pour ne pas m'énerver.

Mais la lutte est rude. Le stress est là, insidieux, prêt à surgir à la moindre occasion. Il monte de façon vertigineuse et aspire tout le reste de raison dont je peux disposer.

Vous l'aurez compris, un facteur vivant permet d'enclencher rapidement le phénomène. Mais parfois, je me l'inflige toute seule. Par exemple, lorsque je découvre une première photo de moi-même prise en début de semaine, où j'ai l'impression de peser à peu près 100 kg. J'en parle à ma copine, auteur de cette photo- la challengeuse - et elle me raconte alors son secret (douloureux): une ventouse bleue qui aspire la cellulite. Je lui explique que dans mon cas, il faudrait un aspirateur industriel mais je me rassure en pensant à mes nombreuses séances sur Germain, mon fidèle destrier. Le stress redescend.

Quelques jours plus tard, rebelote. Sauf que cette fois, on dirait que je suis tombée dans l'obésité morbide, sur la photo. Là, c'est plus de l'aspiration, mais de l'amputation qui devient nécessaire. Après "Balance ton porc", c'est "Balance ta graisse". "Suce-toi la peau comme moi!" me recommande Amélie (elle assume, m'a-t-elle dit).

Je rentre à la maison, à la fois contente - parce que ma "petite sortie" était vraiment belle (en gros, on apporte victuailles et matériel au CHU) et teintée d'émotion - et terriblement stressée de réaliser que je suis devenue obèse. Je partage mon angoisse avec mon ado, le roi de l'empathie qui, sentant sans doute que là, c'est vraiment la fin pour moi, commence par me rassurer:

"Meuh non, tu ne ressembles pas à ça, en vrai. C'est la photo qui fait ça"

Ouf.

Avant de poursuivre: "Enfin, si tu veux, tu peux toujours faire un régime".

L'empathie à son top, oui.

Le soir, j'ai mangé quelques légumes et basta. Appétit coupé. Nuit difficile (mais ça, ce n'est pas nouveau, merci mon copain le stress). Je cherche des images apaisantes dans mon esprit agité. Rien à faire, ça turbine et met mon sommeil à mal.

Le lendemain matin, je reçois le lien vers une vidéo: "La voie du corps pour relâcher le stress en confinement". Allez, pleine de bonnes résolutions, je m'installe sur le canapé, j'éteins le portable et je démarre les exercices. Il est question d'auto-massage. Un moment, il faut passer ses mains autour de son ventre pour masser le tube digestif. La dame explique que si, "à certains endroits", ça fait un peu mal, il ne faut pas hésiter à insister un peu avec ses doigts, "pour dénouer le stress".

Comment te dire, madame, si j'insiste un peu sur chaque parcelle sensible, j'y suis encore ce soir. Tout n'est que douleur. Je repense à Amélie et sa ventouse bleue qui me racontait sa souffrance à chaque passage sur sa cuisse. Aïe.

Au moment où je remonte vers les épaules dans ce même mouvement "doux et bienveillant" (ah ah), mon ado arrive. Il vient de se lever, le cheveu hirsute, le plaid porté comme une toge, les claquettes Adidas qui vont bien et l'air aimable de l'être de 16 ans qu'il est. Il s'installe lourdement sur le canapé, à côté de moi, allume sa console de jeu, prend son bol de céréales, commence à manger et s'arrête un instant sur la vidéo.

"Ah, trois vues? Une vraie influenceuse!"

Alors là, je tangue entre le rire et l'agacement. Allez trouver la paix intérieure avec un ado qui gigote à côté de vous en mangeant bruyamment ses céréales... Allez rester zen avec en fond le bruit de mitraillettes dans un jeu-vidéo...

Quand je lui ai demandé de la mettre gentiment en sourdine pour que j'essaie d'être plus zen (= donc plus cool avec lui), et qu'il n'a évidemment pas obéi, j'ai supposé qu'il serait difficile de poursuivre la voie du corps pour relâcher le stress en confinement. J'ai regardé la dame, un peu désolée, comme si elle pouvait deviner ce qui se tramait de l'autre côté de l'ordi (d'autant que ce n'était pas du direct). J'ai regardé mon ado, avec sa manette greffée à même la main. Je me suis vue, la main posée sur l'épaule. J'avais perdu une bataille, clairement.

J'aurais pu me jeter sur le chocolat pour faire taire temporairement le stress, ce qui aurait fini de m'achever. A la place, j'ai bondi sur Germain.

Je crois que Germain me hait. Il grince, à force. Mais moi, j'aime Germain. Avec lui, le stress finit par disparaître, comme le reste de neurones dont je dispose.