Sur le chemin, on est tellement habitué aux belles rencontres qu'offre l'expérience, que l'on peut être déçu quand la magie n'opère pas.
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| Quelque part, en Lozère... |
Hier soir, dans le grand réfectoire du séminaire, par exemple, on s'est retrouvé coincées entre deux groupes aux conversations distinctes, sans pouvoir vraiment y participer.
Vous me direz, quand vous êtes au restaurant ou dans un espace commun, vous vous attendez à échanger avec tout le monde ? Croyez-le ou non mais ici, c'est un peu le lot quotidien. D'où cette légère frustration.
Je vous dis ça et pourtant, ce soir, je ne peux que me réjouir de la richesse de nos rencontres. Cela a commencé par Sandrine, une sexagénaire bordelaise partie en vadrouille pour la première fois de sa vie, traînant une sorte de mini cariole pour soulager son dos du poids de son sac. La femme, courageuse, a pris ses cliques et ses claques pour un mois, elle qui n'a jamais marché dans de telles conditions, aka du chemin rocailleux et un rien montagneux.
Ensuite, on a croisé Johanna et son frère Jérémy. La pauvre était dans le mal et alors que nous étions en train de la doubler, ma cops, cette femme généreuse, lui a proposé ses bâtons et son attelle pour soulager son genou douloureux. Il fallait voir son sourire si reconnaissant, au moment où elle a senti un soulagement immédiat, elle qui boîtait tel un zombie dans walking Dead.
Puis il y a eu ces échanges furtifs ou plus poussés qui nous ont conduit vers un apéro improvisé, avant un dîner avec des personnes que rien ne prédisposait à se rencontrer. Un vieux ronchon qui a voulu faire l'expérience de Compostelle et qui s'arrêtera demain - "le chemin était inintéressant aujourd'hui" a-t-il commenté, là où nous avons passé la journée les yeux grand ouverts - ; une femme allemande, Gundrun, ne parlant pas le français, infirmière en soins palliatifs, partie également seule ; une jeune retraitée angevine passionnée par son ancien métier autour de l'aide sociale.. Comme à chaque fois, parce qu'il n'y a plus de jeu de représentation, on parle à coeur ouvert, on écoute avec bienveillance et les langues se délient.
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| Sympa, l'accueil de la ville, non ? |
On a parlé éducation, protection de l'enfance, psychiatrie... Et pour cause, nous avons traversé l'hôpital psychiatrique de St Alban de Limagnole, lieu étrange et un rien lugubre composé de multiples bâtiments, qui continuent d'accueillir des patients, les "fous" comme on disait autrefois.
Mais la rencontre la plus marquante est celle, complètement lunaire, de Noël qui, depuis sa fenêtre, à deux étages au dessus de nos têtes, a commencé à tailler le bout de gras avec nous, sans doute parce que, avec sa canne comme unique et fidèle compagne, il se sent un peu seul. Fièrement, il nous a raconté être le créateur de la bête de Gévaudan, ces sculptures en fer représentant un mythe local, ne stoppant sa loghorree qu'au passage de voitures sur la route avoisinante. Et nous, depuis le trottoir, la tête en l'air pour l'écouter, nous avons ri aux anecdotes de ce monsieur de 83 ans qui dit avoir percé dans son business grâce aux... Ceintures de chasteté qu'il a façonnées pour de "riches Américains".
Il nous a aussi raconté l'histoire de ces ceintures, remontant aux Croisades, la transformation de l'Aubrac, mais également son sentiment mitigé face au succès du chemin de Compostelle, nous apprenant que les pèlerins, qui étaient une dizaine par jour à traverser le village voilà de cela huit ans sont aujourd'hui 2400. Lui qui a façonné tant de bêtes de Gévaudan semble craindre la venue massive de capitalistes, et la perte d'âme induite de sa région.
On ne pouvait pas le rassurer d'une simple accolade, lui sur son balcon, nous sur le trottoir cinq mètres plus bas, mais j'ai l'impression que l'esprit de St Jacques de Compostelle n'est pas prêt de s'éteindre, comme nous l'avons encore éprouvé ce jour.






