mardi 12 mai 2026

L'esprit de la forêt

 Après une nuit un rien difficile et une jolie migraine, je n'avais qu'une hâte ce matin, quitter ce drôle de gîte, dont il émanait une énergie étrange.

Le fait que deux millimètres aient suffi à changer le cours de la soirée a dû y jouer aussi, j'imagine.

Nous sommes donc parties de bon pas à Vers, 16km au sud, sans rien savoir du chemin. Et la surprise fut donc encore plus grande face à cette majestueuse et intrigante forêt, peuplée d'arbres étranges. Dans la pénombre, nous avons en effet découvert ces formes incroyables, telles des colonnes de bois et de mousses, ressemblant à s'y méprendre à mille personnages.









Nous étions au milieu de ces impressionnantes causses, dans lesquelles certaines grottes s'étaient façonnées et je n'aurais pas été étonnée plus que ça d'en voir sortir des elfes. La lumière s'avérait saisissante par moment, entre deux, arbres ou dans une prairie, le décor changeant parfois de façon soudaine, entre terrain glissant et humide et pierre sèche.

Un parfum de surréalisme se diffusait au fur et à mesure des kilomètres. Jusqu'à ce que ma comparse me broie le bras, après avoir entendu un sacré bruit d'une bête, sans doute plus affolée que nous, dans le sous-bois. Une façon un rien brutale, certes, mais bien concrète de nous remettre les pieds sur terre.

La marche s'est écoulée sur la matinée, dans une curieuse atmosphère, marquée par un silence quasi parfait, seulement interrompu par quelques croassements ou le souffle du vent dans les feuilles.

Un silence propice pour ressentir les choses autrement, qui m'a donné l'impression de croiser beaucoup d'âmes et d'énergies. Sans doute le fruit de mon imagination ou de mes fantasmes, me direz-vous. Et pourtant, la magie du chemin est telle que l'on se sent parfois transporté entre deux rives, avec l'envie de rester dans ce flottement, un peu conscient du monde qui nous entoure, mais surtout embarqué dans son esprit et ses rêves, sans réelle volonté de s'en extirper.

Et en échangeant ce soir avec les autres pèlerins du gîte, on ne peut qu'être conforté par cette  sensation, celle de savourer un cocon que l'on s'est choisi et qui nous apporte aujourd'hui beaucoup de sérénité et de liberté.

lundi 11 mai 2026

La bestiole et nous, perdues dans la pampa

 Moment d'effroi, ce soir, en arrivant au gîte. J'exagère à peine. Il faut savoir que dans la région et sur tout le chemin de Compostelle règne une peur irrépressible face à un monstre terrible: la punaise de lit.


Une cabane prévue à l'arrivée des pèlerins, il y a quelques jours de cela

C'est d'ailleurs ce qui a conduit les hébergeurs à une procédure d'accueil un peu particulière : chacun a créé un sas, soit dans son garage, soit dans une cabane à l'extérieur et on est prié d'y déposer ses chaussures, ses bâtons et son sac. On ne prend que l'essentiel, que l'on entrepose dans une caisse ou un panier en plastique, pour le monter avec nous dans la chambre. Et pourquoi tout ce protocole ? Pour éviter les punaises de lit évidemment.

Et qu'avons nous vu, ou supposé voir, dans l'un de nos matelas ce soir? Je vous le donne en mille. Le fléau, là, sous nos yeux horrifiés, se pavanant tranquillement sur l'alèse.


En version à l'échelle ou en zoom, l'objet de notre angoisse...

Comparaison avec ce qu'on trouve sur le net, tentative de se rassurer, puis nouveau coup de flip, réflexion soudaine sur la marche à suivre, doit-on tout laver à 60 degrés pour éviter la contamination de TOUTES nos affaires?

Me voilà à deux doigts de lancer un grand feu dans la rue, d'autant que dans ce village perdu au fin fond du monde, personne n'y verra que du feu, justement.

C'est à ce moment de panique aiguë que sont arrivés au gîte deux autres pèlerins, dont nous avions fait la connaissance la veille au soir. Etat d'alerte déclenché, on leur explique la punaise de lit, on leur montre les photos - car entre temps, on a tué la bête. Ni une ni deux, la femme refuse de dormir là, nous dit que nous devons repartir - le prochain village est dans 14km, sans assurance d'un logement - que nous allons appeler un taxi... 

De notre côté, on se renseigne, c'est peut-être juste un coléoptère, j'essaie de télécharger une application pour identifier les insectes, je vois que je vais devoir casser le PEL que je n'ai pas pour m'abonner. On inspecte tous les lits, on regarde les matelas, on réfléchit et on convient, avec ma cops, qu'on a sans doute fait nos drama queens et que ça va bien se passer. Mais rien à faire, la femme appelle un taxi, réserve un hôtel un peu hors de prix et les deux repartent.

Tout ça à cause d'une bestiole. 

Voilà comment on a d'abord passé deux bonnes heures dans le garage, dépitées - et un rien froussardes, je le reconnais -, n'osant plus rentrer dans la chambre, puis le reste de la soirée, toutes les deux dans une drôle de maison perdue dans un village quasi fantomatique au milieu de la pampa.

S'il y a un spécialiste parmi vous, qu'il se manifeste... A moins que notre corps réponde dès demain matin par de drôles d'éruptions cutanées. Au moins, cela ne nous empêchera pas de marcher.

dimanche 10 mai 2026

De l'infiniment petit

C'est par une vibration très particulière qu'a démarré le chemin ce matin. Franck, notre hôte à Cousou, nous a ouvert l'église - c'est lui qui a les clés - pour que nous y chantions "Ultreia!", un grand classique de Compostelle.

Dans ce cocon très chaleureux, nous avons donc entonné l'air, largement guidées par sa voix puissante, et c'est tout mon corps qui en a ressenti la force. 

Un corps que je remercie à chaque pas. Après les premiers jours où j'étais attentive à la moindre alerte, l'infime micro douleur ou le petit couac, je me sens plus relâchée, restant, certes, vigilante lorsqu'il s'agit de poser son pied sur des chemins très caillouteux, tout en ressentant un réel plaisir à enquiller les kilomètres, sans plus craindre le bobo rédhibitoire, comme cela avait été le cas il y a deux ans et demi.

J'appréhende assez différemment le chemin, d'ailleurs. La première fois, c'était la découverte, l'étonnement permanent et l'émerveillement continu. Cette fois, je continue d'avoir les yeux grand ouverts et de rester bluffée par le parcours ou les choix de vie de certains, pèlerins ou hébergeurs, mais tout ça me semble plus naturel, plus proche de mon propre ressenti.

Je me perds régulièrement dans mes pensées, au fil des kilomètres, et pourtant, je ne sais toujours pas ce que je suis véritablement venue chercher. J'ai juste envie d'éprouver les choses, je crois, sans chercher à tout contrôler. Ce qui viendra, viendra, mais pour l'instant, je m'attarde sur ce que d'aucuns considéreraient comme du détail, sans volonté de voir grand.



Tous les papillons bleus qui volent autour de nous et qui s'amusent avec nos bâtons ; ces grenouilles qui se planquent ou font les mortes en restant immobiles des minutes entières dans cette petite mare, en contrebas d'une autoroute; ces libellules qui illuminent ce point d'eau ; ces lézards qui se faufilent le long des murs en pierre séchée, ces moutons et leur agneau, ces ânes, ces chevaux qui, tous, semblent ignorer notre présence... Nous rappelant à quel point nous devons rester humbles, face à cette nature si vivace.

Nous sommes infiniment petits et s'en souvenir, c'est parfait pour que l'ego dégonfle et pour ouvrir son coeur chaque jour un peu plus.

samedi 9 mai 2026

Retour à la vie sauvage

Hier, avant de gravir les deux cent seize marches, nous avons initié un concept un peu particulier, le rando-shopping, ou l'art de trimballer son sac de 8kg entre les rayons des diverses boutiques de Rocamadour. On a donc essayé des robes, en cuissard et T-shirt un rien suintant, et rajouté quelques grammes alors même que l'idée initiale est quand même de limiter le poids de ce que l'on porte et de vivre une forme de dépouillement à chacun de nos pas.

Quitte à croiser beaucoup d'humains, autant se faire plaisir avec quelques souvenirs... On est d'accord, l'esprit du chemin s'est un peu fait la malle dans mon cerveau, lors de notre escapade dans ce haut lieu du tourisme.

Il a fallu grimper pour ce point de vue. Avouez que ça valait le coup.


Mais il est revenu au galop, dès lors que nous avons enlevé les sandales et repris les bâtons. Il était temps de revenir à l'essentiel. Histoire de ne pas affoler ma caboche, je n'avais pas regardé le dénivelé précisément, ce midi au moment de reprendre la route, et j'ai bien fait, tant les côtes se sont avérées vertigineuses, entre Rocamadour et le petit village de Corzou.

Un pas après l'autre, encore une fois, dans ce chemin de patience et d'acceptation.






Surtout, nous avons retrouvé la nature sauvage telle que nous l'avions laissée aux portes de Rocamadour, et la solitude dans ces paysages tantôt un rien arides, presque similaires à de la garrigue, tantôt verdoyants, avec une forêt à perte de vue. Le terrain en calcaire, accidenté, nous a menées vers la campagne et son silence et je l'avoue, après ce drôle de retour à la civilisation, cela n'a pas été pour me déplaire.

Maintenant, nous descendons doucement vers Saint-Cirq Lapopie, destination finale de ce beau périple avec, chaque jour, une ou deux rencontres fortes, à l'occasion de nos arrêts en gîte d'étape.

Les échanges peuvent sembler abrupts, tant les hé bergeurs, notamment, sont habitués à parler sans fioritures. On ne se livre pas forcément comme avec des amis proches, mais il se dégage de ces conversations, souvent autour d'un bon dîner ou d'une infusion, un parfum de vérité... Et de questionnement. On ose poser nos peurs, avouer nos croyances militantes, sans crainte du jugement.

C'est la magie intacte de ce chemin, portée par la marche, par ce temps long, par ces voies parfois escarpées qui nous font aller au delà de nos appréhensions.

Je ne sais pas trop de quoi j'ai peur, mais ici, tout semble étonnamment possible.

vendredi 8 mai 2026

Clochardes en vadrouille

 Le soleil a fini par revenir et réchauffer notre corps et notre coeur, littéralement douchés par la pluie. Nous avons avancé dans le chemin, longeant des centaines de champs couleur vert tendre, au milieu des croassements, bêlements, beuglements et des chants d'oiseaux s'en donnant à cœur joie dans cette nature désertée.

Après notre étape dans un magnifique moulin à Rueyres, dans lequel nous sommes arrivées trempées, nous sommes reparties pour Grammat, croisant au maximum dix pèlerins dans la journée. A la différence du chemin traditionnel vers St Jacques de Compostelle où on ne se dirige que vers le haut lieu du pèlerinage, on peut parcourir la voie de Rocamadour des deux côtés, ce qui reste surprenant lorsqu'on s'est habitué à l'aspect unilatéral.

Pourtant, on se sent beaucoup plus seul sur ce chemin, et ce n'est pas pour nous déplaire. Dans ce contexte, on a apprécié peut-être d'autant plus les accueils spontanés de Bernard, puis de Corinne. Les deux laissent libre accès à leur jardin, en proposant en outre des boissons chaudes en libre service. On laisse un donativo - la somme que l'on souhaite - et on en repart surtout plein de gratitude pour ces âmes généreuses, qui personnifient le sens de l'hospitalité.







Nous n'avons pas croisé le fameux Bernard, sacré personnage du chemin, mais Corinne est venue, le lendemain, surgissant de sa maison, anciennement celle du presbytère, et s'installant avec nous avec bonhommie. J'étais tellement bien qu'après le déjeuner, je me suis offert le luxe d'une sieste flash.

Les jours passent et l'envie de simplicité et d'authenticité s'affinent, comme si le chemin appelait au dépouillement. Bon, autant vous dire qu'on se clochardise chaque jour un peu plus et le choc a été d'autant plus grand en arrivant aujourd'hui à Rocamadour, haut lieu du tourisme. 


Nous l'avons vécu un peu comme un choc, surtout lorsque, la deuxième ascension d'escaliers réalisée, nous avons atterri sur la rue marchande principale, avec toutes ses boutiques de souvenirs et ses vendeurs de glace. Voir ces femmes apprêtées dans la rue,  tandis que nous remontions la voie avec nos sacs de 8kg, décoiffées, sans maquillage et un rien suantes,  a clairement amplifié notre sentiment de décalage, le plus drôle étant notre passage en terrasse dans un établissement Michelin de Rocamadour...

Une terrasse classe et puis... Cherchez l'intrus !

Clochardes, peut-être, et pourtant, nous nous sentons à notre place. Nous avons emprunté le "chemin de croix", plus de 200 marches, histoire de se finir, dans une étonnante sérénité et, pour ma part, sans douleur. Peu importe si je ne ressemble à rien, je suis, et cela me suffit bien ainsi.

mercredi 6 mai 2026

La platitude en question

 "Vous verrez, c'est plat!"

Elle semblait sûre d'elle, notre hôte, en évoquant l'étape de jour, nous menant de Carvaillac à Rueyres, deux villages du Lot,

Alors, comment dire, elle a une notion du plat très particulière. Toute la matinée, nous n'avons fait que grimper, grimper, grimper, descendre un peu et grimper.

Le tout sous la pluie, sinon c'est pas drôle. Un peu avant 15h, nous avons fini par nous abriter sous un bâtiment des pompiers, histoire d'avaler notre sandwich. On en a profité pour étendre nos ponchos. De vraies clochardes.

Notre spot pour déjeuner ce midi. Cosy, non?


Et au moment où l'on croyait à l'éclaircie, rebelote, l'averse nous a trempées jusqu'aux os,

C'est là que nous sommes entrées dans une sorte de faille spatio-temporelle, nous, ruisselantes franchissant la porte d'une mercerie à l'ancienne, doublée d'un magasin de vêtements et surtout d'un salon de thé un rien bobo. Là, un vieux monsieur est entré à l'aide de ses deux cannes et a commandé un expresso tandis que nous, cuissard ou short dégoulinants et chaussures crottėes tentions de nous réchauffer avec un café ou une infusion. A deux doigts de clamser de froid, mais en tournant notre jolie cuillère dans la tasse en porcelaine, comme des clientes de grands palaces. Lunaire.

Finalement, nous avons marché 23 km, dont une quinzaine sous la pluie, ressenti 80 km. Et surtout avec des côtes sans fin souvent bitumées, avec la sensation d'une interminable épreuve.

Je n'irai pas juste qu'à écrire que rien n'infuse dans la caboche avec de telles conditions mais disons que le cerveau est un peu anesthésié, concentré sur le simple fait de lutter contre le froid et survivre, tout bonnement,

Alors, pour l'introspection, vous m'excuserez, mais je vais attendre de sécher un peu, avant de remettre trop de choses en question.

Et apprendre, surtout, à ne plus faire confiance aux gens qui vous assurent que tout est simple et plat.

mardi 5 mai 2026

La sauvage en moi

 Souvent, j'adore les conversations au débotté, dans les gîtes, notamment lors du petit déjeuner, alors que les pèlerins ont pu largement briser la glace. Entre les rencontres spontanées sur le chemin et les échanges de la veille lors du dîner, les jacquets se sentent à l'aise et surtout, ils sont un peu plus reposés - et donc plus sympas - que la veille au soir, malgré les ronflements dans les dortoirs.

Ce matin, pourtant, je ne me sentais pas disponible pour me mêler aux autres. Comme nous n'avons pas parcouru tout le chemin depuis Le Puy, nous n'avons pas nouė de liens forts comme nous avions pu le faire deux ans et demi plus tôt. Et surtout, je savais que nous prenions la tangente aujourd'hui. En effet, façon école buissonnière, nous avons pris la Malle postale et avons filé jusqu'à Figeac pour rejoindre la voie de Rocamadour.

Pourquoi, alors, s'attacher à des personnes que nous n'allons pas recroiser?

Nous prenons une variante du chemin de Compostelle, et le moins que l'on puisse dire, c'est que la voie officielle a plus de succès. Dans l'après-midi, au milieu de cette forêt immense et luxuriante, on a croisé quelques vaches, deux voiture et un runner, et c'est tout. Et vous savez quoi? J'ai apprécié. Est-ce à dire que je deviens sauvage ?



Pas forcément. Simplement, certains comportements me semblent tellement lunaires que je préfère parfois me protéger de cet égocentrisme. Ce soir, par exemple, l'hôte, charmante par ailleurs, nous a prévenues qu'un drôle de monsieur était arrivé, qu'elle l'avait changé d'étage pour qu'il ne nous entende pas car il ne supporte pas le bruit. Elle nous a donc gentiment demandé d'éviter de rire de façon sonore (spoiler alert, on ne sait pas faire).

A l'heure du dîner, le monsieur, qui doit avoir 67 ou 68 ans, débarque dans la salle à manger avec un gros casque autour du cou et nous explique qu'il ne supporte pas le bruit au delà de 50 décibels. L'idée d'entendre les cloches de l'église voisine lui hérisse le poil, il sursaute lorsqu'une assiette frôle une autre.

Ça va être drôle.

Une fois à table, on s'adapte, on chuchote presque, on fait bien attention à manipuler en douceur les couverts, et le type parle fort, rote sans vergogne et se fait craquer nuque et mâchoire...

Un bonheur.

Je repense alors aux conversations du matin, avec tous ces gens pleins de bonnes intentions qui évoquent la bienveillance comme meilleur pare-feu à l'intolérance. Et me revient une image, que j'ai beaucoup aimée ce midi, celle de ce spray anti facho collé sur l'avant de la voiture de la Malle postale.

Je me suis interrogée : existe-t-il assez de paillettes pour recouvrir toute la connerie humaine? Je n'en suis pas certaine et je me dis que, à l'instar de notre sortie de route volontaire du chemin classique de Compostelle, j'ai encore pas mal de voies à parcourir avant d'accepter les gens tels qu'ils sont. 

Surtout ceux qui vous demandent de faire ce qu'ils disent, pas ce qu'ils font.