La dernière fois que je l'ai eue au téléphone, elle avait un air enjoué, quoiqu'un rien enroué, visiblement soulagée. Je venais de commencer mon nouveau travail et je n'avais pas eu une minute à moi. Elle m'a dit que, de son côté, elle avait eu des petits soucis de santé, qu'elle avait dû délaisser son atelier chéri, renoncer à son rituel. Ne plus coucher ses pensées sur des cahiers mais rentrer à la maison, au chaud, et attendre que ça aille mieux.
Après, m'avait-elle assuré, on reprendrait de nouveaux travaux ensemble. On se retrouverait de nouveau l'une face à l'autre, bien calées dans notre fauteuil, elle me parlerait de ses multiples projets, pesterait contre la terre entière et s'amuserait d'une petite bête sur le mur. Elle me proposerait un thé, sortirait avec gourmandise une tablette de chocolat. Et me caresserait la main en sortant, au pied de la porte, avec affection.
Après. Quand ça irait mieux.
...
Sa chambre était incroyable, spacieuse, soignée, pleine de souvenirs et d'images. Elle me disait parfois, en regardant son lit, qu'elle n'attendait qu'une chose, c'était de s'allonger, s'endormir et de ne jamais se réveiller. Je lui demandais de chasser cette idée, un peu angoissée qu'elle échafaude de tels projets. Je la savais fragile. Mais d'une telle vitalité...
Aujourd'hui, elle est partie. La maladie l'a vaincue. Elle a rejoint ce monde qu'elle craignait et espérait tout à la fois. Elle ne sera jamais vieille, elle qui détestait les peaux flétries et les chairs molles. Jusqu'au bout, son élégance l'aura poussé à refuser de faire comme tout le monde.
Poney nous laisse, là. Je me sens étrangement un peu orpheline ce soir. Aucun lien de sang entre nous, juste une sensation diffuse que nous partagions des choses et qu'elle faisait parfois écho à mes propres velléités. J'ai retrouvé chez elle cette fantaisie propre aux âmes insouciantes. Ou à celles qui, prenant coup sur coup, refusent de se laisser abattre et vivent leur existence comme si tout devait s'arrêter demain.
Je ne regrette qu'une chose. Elle part alors même que son manuscrit, celui qui m'a permis de la rencontrer, doit être publié dans les prochains jours,les prochaines semaines au pire.
L'ironie du sort, j'imagine.
Poney, où que tu sois, merci.
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jeudi 1 mars 2012
samedi 9 avril 2011
La transparence aiguë d'une existence
Je n'en menais pas large, hier après-midi, de la voir essoufflée, angoissée, voire terrorisée. Ses yeux bleus scrutaient tous les pans de mur, l'air affolé, revenaient deux secondes puis repartaient vers le bas du bureau, un tiroir encore ignoré, le dessous de la table... J'ai fini par intervenir lorsqu'elle a voulu se baisser pour remettre un album-photo, vide, à son grand regret, sur le sol, ce qui ressemblait fort à une torture physique pour son pauvre dos tout courbé.
Elle a fini par se relever. Je lui ai dit que, peut-être, que dis-je, sans doute, l'objet de sa recherche était dans son cabanon. Que nous l'avions regardé ensemble, cet hiver, et qu'il avait forcément dû rester sur une étagère.
Pauvre Poney.
Je lui avais demandé de faire un tri dans ses photos, dans le cadre d'un projet un peu plus abouti que prévu, dont j'espère vous reparler très vite. Elle s'est empressée de sortir les clichés noircis et de toute taille, se replongeant immédiatement dans ce passé si fou qui est le sien, d'emblée perdue dans ses relents d'existence. Elle a commencé à chercher l'un des documents-clé, son book, qui restait introuvable. Je l'ai vue passer par toutes les couleurs. Elle était complètement désarçonnée.
Hier après-midi, nous nous sommes donc retrouvées pour les dernières corrections du manuscrit. Sorte de point final avant le verdict d'une éventuelle édition, qui sait. Il manquait un détail, et elle tenait à le rajouter, une sorte de bref prologue explicatif, mais qui ne prendrait plus que quelques lignes, parce que le reste était parti s'immiscer dans le texte.
Elle m'explique, je lis son premier jet, je la regarde, je regarde mon écran, j'exécute, finalement, son désir. Et là, je lui lis ce que je viens d'écrire.
Et là, je sens un drôle de truc qui se passe.
Je suis en train de lire ces mots comme s'ils venaient de moi, je les lui raconte alors qu'elle en est l'auteur.
Et là, elle m'écoute, comme une simple témoin.
Et là, elle se rapproprie les lignes.
Elle ferme les yeux une seconde, comme un signe d'approbation. Elle est contente. Ça lui plaît, comme le manuscrit semble lui plaire, surtout la fin, "parce que c'est joli", dit-elle (en même temps, c'eût été plus judicieux de ma part d'attaquer plein pot dès le début, avant qu'un éventuel éditeur décroche après trois pages et ne sache jamais que, "c'était joli, la fin").
Et là, je me dis que c'est étrange, finalement, tout ça. Elle a lu comme un récit sa propre vie et ça lui plaît. Qu'est-ce qui lui plaît? La simple retranscription ou la richesse de sa vie, finalement? J'avoue, je n'en sais rien et après tout, peu importe, l'essentiel est qu'elle soit contente du résultat, que cela reflète son désir.
Mais tout de même, quel drôle d'exercice, pour elle surtout! Contempler sa propre vie, avant de la livrer aux autres. Accepter de se donner corps et âme, finalement, lâcher les secrets, lâcher les apparences. Aimer ses propres souvenirs ou les détester, mais les accepter. Jouer la transparence aiguë d'une existence.
Et pourtant, dans cet exercice sans fards, Poney reste coquette. Décide de supprimer deux ou trois petites précisions, qui ternissent un peu son image, qu'elle avait accepté de me confier, avant de se raviser. Je crois que ça la rendait plus humaine, mais elle a besoin de contrôler jusqu'au bout ces on-dit qui lui ont fait tant de mal dans sa jeunesse, parce qu'elle n'était pas tout à fait une enfant comme les autres, parce qu'elle n'était pas une adulte comme les autres et parce qu'elle n'est pas, aujourd'hui, une vieille dame comme les autres.
Chercher à se singulariser pour tenter ensuite de se fondre dans le moule? Je pense qu'on aspire tous plus ou moins à ça, finalement, mais de façon très furtive pour certains. Poney est un personnage hors-normes, je le maintiens, mais son ego la retient de lâcher ces confidences en plus qui pourraient faire quelques petites bosses dans le personnage. En oubliant, sans doute, que l'idéalisation n'est pas forcément la meilleure conseillère, que nul n'est parfait et qu'on peut rester un être d'exception avec ses failles.
Et je crois même qu'on peut justement devenir un être d'exception par ces failles.
Elle a fini par se relever. Je lui ai dit que, peut-être, que dis-je, sans doute, l'objet de sa recherche était dans son cabanon. Que nous l'avions regardé ensemble, cet hiver, et qu'il avait forcément dû rester sur une étagère.
Pauvre Poney.
Je lui avais demandé de faire un tri dans ses photos, dans le cadre d'un projet un peu plus abouti que prévu, dont j'espère vous reparler très vite. Elle s'est empressée de sortir les clichés noircis et de toute taille, se replongeant immédiatement dans ce passé si fou qui est le sien, d'emblée perdue dans ses relents d'existence. Elle a commencé à chercher l'un des documents-clé, son book, qui restait introuvable. Je l'ai vue passer par toutes les couleurs. Elle était complètement désarçonnée.
Hier après-midi, nous nous sommes donc retrouvées pour les dernières corrections du manuscrit. Sorte de point final avant le verdict d'une éventuelle édition, qui sait. Il manquait un détail, et elle tenait à le rajouter, une sorte de bref prologue explicatif, mais qui ne prendrait plus que quelques lignes, parce que le reste était parti s'immiscer dans le texte.
Elle m'explique, je lis son premier jet, je la regarde, je regarde mon écran, j'exécute, finalement, son désir. Et là, je lui lis ce que je viens d'écrire.
Et là, je sens un drôle de truc qui se passe.
Je suis en train de lire ces mots comme s'ils venaient de moi, je les lui raconte alors qu'elle en est l'auteur.
Et là, elle m'écoute, comme une simple témoin.
Et là, elle se rapproprie les lignes.
Elle ferme les yeux une seconde, comme un signe d'approbation. Elle est contente. Ça lui plaît, comme le manuscrit semble lui plaire, surtout la fin, "parce que c'est joli", dit-elle (en même temps, c'eût été plus judicieux de ma part d'attaquer plein pot dès le début, avant qu'un éventuel éditeur décroche après trois pages et ne sache jamais que, "c'était joli, la fin").
Et là, je me dis que c'est étrange, finalement, tout ça. Elle a lu comme un récit sa propre vie et ça lui plaît. Qu'est-ce qui lui plaît? La simple retranscription ou la richesse de sa vie, finalement? J'avoue, je n'en sais rien et après tout, peu importe, l'essentiel est qu'elle soit contente du résultat, que cela reflète son désir.
Mais tout de même, quel drôle d'exercice, pour elle surtout! Contempler sa propre vie, avant de la livrer aux autres. Accepter de se donner corps et âme, finalement, lâcher les secrets, lâcher les apparences. Aimer ses propres souvenirs ou les détester, mais les accepter. Jouer la transparence aiguë d'une existence.
Et pourtant, dans cet exercice sans fards, Poney reste coquette. Décide de supprimer deux ou trois petites précisions, qui ternissent un peu son image, qu'elle avait accepté de me confier, avant de se raviser. Je crois que ça la rendait plus humaine, mais elle a besoin de contrôler jusqu'au bout ces on-dit qui lui ont fait tant de mal dans sa jeunesse, parce qu'elle n'était pas tout à fait une enfant comme les autres, parce qu'elle n'était pas une adulte comme les autres et parce qu'elle n'est pas, aujourd'hui, une vieille dame comme les autres.
Chercher à se singulariser pour tenter ensuite de se fondre dans le moule? Je pense qu'on aspire tous plus ou moins à ça, finalement, mais de façon très furtive pour certains. Poney est un personnage hors-normes, je le maintiens, mais son ego la retient de lâcher ces confidences en plus qui pourraient faire quelques petites bosses dans le personnage. En oubliant, sans doute, que l'idéalisation n'est pas forcément la meilleure conseillère, que nul n'est parfait et qu'on peut rester un être d'exception avec ses failles.
Et je crois même qu'on peut justement devenir un être d'exception par ces failles.
vendredi 4 mars 2011
Bouffées de frugalité
Je pourrais vous raconter que, pour mener à bien mon (crash) test sur la meilleure façon de pécho du mâle (oh, ça va, hein, on est en fin de semaine), j'ai tenté une nouvelle expérience aujourd'hui, en allant direct fouiner dans un gros vivier: le train.
Ah parce que là, y'a du mouvement, y'a du regard, de l'attouchement (rapport aux allées toute exiguës)... Bon, OK, y'a aussi de l'empressement, l'envie d'arriver frais à son rendez-vous le matin et tôt chez soi le soir (ou pas trop tard, en tout cas) et finalement, les gares reflètent bien la triste réalité de notre société: consumérisme, individualisme et manque criant de civilité. Comme cette grognasse qui s'est collée juste à côté de moi sur le quai pour tirer sa bouffée de cigarette. Ses bouffées de cigarette. J'aime (eh, y'a pas de raison que je sois plus tolérante, je fais partie de cette société, je crois).
C'est bon de râler.
...
Mais à vrai dire, je manque à tous mes devoirs, je ne sais pas rester focus sur mon programme "sauvez une mouette, trouvez-lui un mec" (quoi, c'est pathétique? Oui, mais ça me fait rire) et j'ai juste emprunté les rails pour voir Poney, que j'avais dû délaisser bien malgré moi ces derniers temps. Je craignais un peu ce rendez-vous, soyons honnête: elle m'avait appelée quelques semaines plus tôt, affolée, pour me dire que plein de trucs n'allaient pas. Je l'avais (un peu) rassurée au bout du fil, puis résisté à prendre une corde, parce que bon, j'ai quand même un fils et un minimum de curiosité pour ce que cette chienne de vie me réserve encore, nous réserve encore.. Mais enfin, je n'en menais pas large.
On a donc corrigé le tir aujourd'hui. Et je découvre au final que Poney est juste perfectionniste et exigeante comme il faut. Et que tous ces trucs qui n'allaient pas ne sont pas si méchants.
C'est donc dans cet esprit apaisé que j'ai repris le train. En oubliant, du coup, que je devais donner un nouveau tour à ma vie, et arrêter de me contenter de ce que j'ai...
... Et puis alors? Et si le peu que j'avais me convenait, finalement? Et si je commençais à goûter sérieusement à cette saveur toute particulière, celle de la frugalité?
Faut que je dorme, je crois. J'ai pas les idées claires, là.
Ah parce que là, y'a du mouvement, y'a du regard, de l'attouchement (rapport aux allées toute exiguës)... Bon, OK, y'a aussi de l'empressement, l'envie d'arriver frais à son rendez-vous le matin et tôt chez soi le soir (ou pas trop tard, en tout cas) et finalement, les gares reflètent bien la triste réalité de notre société: consumérisme, individualisme et manque criant de civilité. Comme cette grognasse qui s'est collée juste à côté de moi sur le quai pour tirer sa bouffée de cigarette. Ses bouffées de cigarette. J'aime (eh, y'a pas de raison que je sois plus tolérante, je fais partie de cette société, je crois).
C'est bon de râler.
...
Mais à vrai dire, je manque à tous mes devoirs, je ne sais pas rester focus sur mon programme "sauvez une mouette, trouvez-lui un mec" (quoi, c'est pathétique? Oui, mais ça me fait rire) et j'ai juste emprunté les rails pour voir Poney, que j'avais dû délaisser bien malgré moi ces derniers temps. Je craignais un peu ce rendez-vous, soyons honnête: elle m'avait appelée quelques semaines plus tôt, affolée, pour me dire que plein de trucs n'allaient pas. Je l'avais (un peu) rassurée au bout du fil, puis résisté à prendre une corde, parce que bon, j'ai quand même un fils et un minimum de curiosité pour ce que cette chienne de vie me réserve encore, nous réserve encore.. Mais enfin, je n'en menais pas large.
On a donc corrigé le tir aujourd'hui. Et je découvre au final que Poney est juste perfectionniste et exigeante comme il faut. Et que tous ces trucs qui n'allaient pas ne sont pas si méchants.
C'est donc dans cet esprit apaisé que j'ai repris le train. En oubliant, du coup, que je devais donner un nouveau tour à ma vie, et arrêter de me contenter de ce que j'ai...
... Et puis alors? Et si le peu que j'avais me convenait, finalement? Et si je commençais à goûter sérieusement à cette saveur toute particulière, celle de la frugalité?
Faut que je dorme, je crois. J'ai pas les idées claires, là.
lundi 7 février 2011
D'autres vies que la sienne
Bon, j'ai mis un peu de côté mes élus pour revenir sur le manuscrit de Poney. Et je vous assure, j'ai l'impression de passer ma vie sur Wikipedia... Ah, je peux frimer d'avoir rencontré Michael Jordan et quelques autres stars (euh... le meilleur boulanger du coin, ça compte?). Je suis une petite joueuse à côté d'elle. Au fur et à mesure des pages, je redécouvre un univers un rien suranné, peuplé de musiciens de renommée internationale, de concertistes, de peintres (elle a consolé Marc Chagall sur les marches d'un escalier, excusez du peu), de designers top-moumoute - dont certains que je découvre, je l'avoue, au fil de mes pérégrinations sur la toile - et autres saltimbanques du genre Robert Mitchum ou Jacques Tati. De menu fretin, en somme...
C'est ce qu'on appelle une vie pas banale.
A l'écouter, à lire ses écrits, je m'aperçois qu'elle n'a jamais rien eu d'une groupie. Elle est rentrée dans ce monde un peu "comme ça", parce qu'elle y était prédestinée, sans doute, mais surtout parce qu'elle a pu elle-même déployer ses talents et les exploiter dans un monde artistique qui ne l'impressionnait pas plus que ça. A mon âge, elle ne tapait pas du kilomètre de délibérations, elle. Elle était déjà mariée pour la deuxième fois et explorait toutes les possibilités que la vie, New York et ses mains en or lui offraient. Sans tabous ni barrières.
Je l'ai déjà écrit, mais cette femme est remarquable. Je n'ai pas envie de la décevoir et je ressens cette pression, à chaque fois que j'ouvre mon document pour reprendre ses mots, leur donner une vie nouvelle, une structure autre et une trame un rien différente. Qui suis-je pour ainsi parler à sa place? Ah, oui, je suis son nègre. Et croyez-moi, face à un personnage de cet acabit, on n'a aucun mal à rester à sa place, justement. Dans l'ombre, bien tapie.
En se disant, quand même, qu'après ce manuscrit, on va peut-être finir par s'y mettre sérieusement, à cet autre projet qui nous taraude. Celui d'user ses mains sur le clavier et de se lancer, enfin, dans la grande aventure. Du people, il risque d'y en avoir peu, pour le coup (la baguette du boulanger, quand même, elle tue sa mère, je vous dis pas), mais des petites gens, ça oui, ça ne manquera pas.
On fait avec les moyens du bord, pas vrai?
C'est ce qu'on appelle une vie pas banale.
A l'écouter, à lire ses écrits, je m'aperçois qu'elle n'a jamais rien eu d'une groupie. Elle est rentrée dans ce monde un peu "comme ça", parce qu'elle y était prédestinée, sans doute, mais surtout parce qu'elle a pu elle-même déployer ses talents et les exploiter dans un monde artistique qui ne l'impressionnait pas plus que ça. A mon âge, elle ne tapait pas du kilomètre de délibérations, elle. Elle était déjà mariée pour la deuxième fois et explorait toutes les possibilités que la vie, New York et ses mains en or lui offraient. Sans tabous ni barrières.
Je l'ai déjà écrit, mais cette femme est remarquable. Je n'ai pas envie de la décevoir et je ressens cette pression, à chaque fois que j'ouvre mon document pour reprendre ses mots, leur donner une vie nouvelle, une structure autre et une trame un rien différente. Qui suis-je pour ainsi parler à sa place? Ah, oui, je suis son nègre. Et croyez-moi, face à un personnage de cet acabit, on n'a aucun mal à rester à sa place, justement. Dans l'ombre, bien tapie.
En se disant, quand même, qu'après ce manuscrit, on va peut-être finir par s'y mettre sérieusement, à cet autre projet qui nous taraude. Celui d'user ses mains sur le clavier et de se lancer, enfin, dans la grande aventure. Du people, il risque d'y en avoir peu, pour le coup (la baguette du boulanger, quand même, elle tue sa mère, je vous dis pas), mais des petites gens, ça oui, ça ne manquera pas.
On fait avec les moyens du bord, pas vrai?
jeudi 23 décembre 2010
L'oie et la jeune fille de 86 ans
La journée avait bizarrement commencé et je regardais la neige tomber d'un oeil circonspect (l'autre était encore fermé, histoire de gagner quelques microsecondes de sommeil).
Finalement, j'ai vaincu mon appréhension: je n'allais pas ENCORE glisser sur une plaque de verglas (c'est pas comme si je collectionnais les galères).
Un moment, sur l'autoroute, j'ai vu la voiture tanguer devant moi. Ah, une plaque de verglas, peut-être?
Non... La voiture a évité l'obstacle, elle. Qui est arrivé direct sur moi (ou est-ce moi qui suis arrivé sur lui? Euh, oui). Un animal affolé - on aurait dit une oie si j'en crois l'image fugace que j'ai eue de son long cou. "Loulou, attention!" ai-je juste eu le temps de dire, en regardant vite fait dans mon rétro.
Boum.
Toute cassée, la bête. Les plumes ont volé et j'ai fait un signe, comme pour m'excuser, à l'automobiliste derrière qui s'est pris les résidus de la charpie. Oups.
Mon potentiel psychopathe de fils m'a demandé de quoi il s'agissait. Avant de conclure. "C'est pas très gentil, ce que t'as fait."
Certes.
Mais bon, j'avais pas le temps de foncer dans la rambarde, d'appeler l'ambulance et tout ça. J'avais déjeuner entre amis - ah, bonheur. Et je dis pas ça juste parce que je sais qu'ils lisent ce blog, je suis au dessus de ces considérations, pff - et puis Poney. Si, vous vous souvenez... Je sais, ça faisait un moment.
Eh bien, aujourd'hui, je l'ai redécouverte. Je ne sais pas pourquoi, j'ai eu l'impression de rentrer davantage dans son monde. Certes, tout s'y prêtait. Au lieu du cabanon dans le jardin, trop frisquet en cette période, nous étions dans sa chambre- s'apparentant davantage à une suite, avec salon et bureau, je vous l'accorde. Elle avait envie de parler. Et j'avais préparé l'entretien (un minimum, on est d'accord).
Je ne l'ai jamais trouvée aussi belle. En fait, j'ai réalisé que je n'avais jamais trouvé une personne " d'un certain âge" belle, au sens premier du terme.
Poney a conservé sa beauté, défiant le temps. C'est un truc inouï. Ses traits, par exemple, m'ont semblé plus lisses aujourd'hui. Ses yeux bleus, maquillés, mutins, disaient tout de la malice du personnage. Sa bouche rouge était celle, gouailleuse, d'une jeune fille. Elle marchait sans son parapluie, élégant substitut à la classique canne.
Mais ce qui m'a le plus impressionnée, c'est de retrouver ces touches de candeur, au détour d'un regard ou d'un sourire, cette gourmandise pour les bonnes choses de la vie - sexe et chocolat, entre autres - au delà de quelques tristes révélations sur sa vie d'avant, sur sa vie d'aujourd'hui. Je connaissais sa fierté d'Irlandaise, son humour parfois décapant, sa vulnérabilité et son paradoxal aplomb, mais je n'avais pas encore saisi ce petit plus qui me l'a rendue aujourd'hui plus proche.
D'ailleurs, nous avions l'une et l'autre envie de prolonger l'instant, je crois, et elle m'a offert un thé, dissertant, en off, sur tout et rien. Avec toujours une analyse subtile et humoristique de son environnement. Avec l'oreille fine et attentive, aussi. Malgré ses craintes, son cerveau est bien intact et vivace.
Je ne sais pas où cette aventure nous mènera, elle et moi. Mais penser que cette femme hors du commun attend un manuscrit avec une impatience de gosse me réjouit, montrant à quel point certaines âmes ne seront jamais blasées.
Finalement, j'ai vaincu mon appréhension: je n'allais pas ENCORE glisser sur une plaque de verglas (c'est pas comme si je collectionnais les galères).
Un moment, sur l'autoroute, j'ai vu la voiture tanguer devant moi. Ah, une plaque de verglas, peut-être?
Non... La voiture a évité l'obstacle, elle. Qui est arrivé direct sur moi (ou est-ce moi qui suis arrivé sur lui? Euh, oui). Un animal affolé - on aurait dit une oie si j'en crois l'image fugace que j'ai eue de son long cou. "Loulou, attention!" ai-je juste eu le temps de dire, en regardant vite fait dans mon rétro.
Boum.
Toute cassée, la bête. Les plumes ont volé et j'ai fait un signe, comme pour m'excuser, à l'automobiliste derrière qui s'est pris les résidus de la charpie. Oups.
Mon potentiel psychopathe de fils m'a demandé de quoi il s'agissait. Avant de conclure. "C'est pas très gentil, ce que t'as fait."
Certes.
Mais bon, j'avais pas le temps de foncer dans la rambarde, d'appeler l'ambulance et tout ça. J'avais déjeuner entre amis - ah, bonheur. Et je dis pas ça juste parce que je sais qu'ils lisent ce blog, je suis au dessus de ces considérations, pff - et puis Poney. Si, vous vous souvenez... Je sais, ça faisait un moment.
Eh bien, aujourd'hui, je l'ai redécouverte. Je ne sais pas pourquoi, j'ai eu l'impression de rentrer davantage dans son monde. Certes, tout s'y prêtait. Au lieu du cabanon dans le jardin, trop frisquet en cette période, nous étions dans sa chambre- s'apparentant davantage à une suite, avec salon et bureau, je vous l'accorde. Elle avait envie de parler. Et j'avais préparé l'entretien (un minimum, on est d'accord).
Je ne l'ai jamais trouvée aussi belle. En fait, j'ai réalisé que je n'avais jamais trouvé une personne " d'un certain âge" belle, au sens premier du terme.
Poney a conservé sa beauté, défiant le temps. C'est un truc inouï. Ses traits, par exemple, m'ont semblé plus lisses aujourd'hui. Ses yeux bleus, maquillés, mutins, disaient tout de la malice du personnage. Sa bouche rouge était celle, gouailleuse, d'une jeune fille. Elle marchait sans son parapluie, élégant substitut à la classique canne.
Mais ce qui m'a le plus impressionnée, c'est de retrouver ces touches de candeur, au détour d'un regard ou d'un sourire, cette gourmandise pour les bonnes choses de la vie - sexe et chocolat, entre autres - au delà de quelques tristes révélations sur sa vie d'avant, sur sa vie d'aujourd'hui. Je connaissais sa fierté d'Irlandaise, son humour parfois décapant, sa vulnérabilité et son paradoxal aplomb, mais je n'avais pas encore saisi ce petit plus qui me l'a rendue aujourd'hui plus proche.
D'ailleurs, nous avions l'une et l'autre envie de prolonger l'instant, je crois, et elle m'a offert un thé, dissertant, en off, sur tout et rien. Avec toujours une analyse subtile et humoristique de son environnement. Avec l'oreille fine et attentive, aussi. Malgré ses craintes, son cerveau est bien intact et vivace.
Je ne sais pas où cette aventure nous mènera, elle et moi. Mais penser que cette femme hors du commun attend un manuscrit avec une impatience de gosse me réjouit, montrant à quel point certaines âmes ne seront jamais blasées.
mercredi 24 novembre 2010
La sauce du fantôme
Résumé des épisodes précédents:
Je rêvais d'être journaliste.
Je rêvais d'être journaliste à Bip-Bip magazine.
Je suis restée journaliste à Bip-Bip magazine une petite quinzaine d'années.
Je rêvais d'ouvrir un restaurant.
Je rêvais d'ouvrir un restaurant et de cuisiner pour des vrais gens.
Je rêvais de faire de la pâtisserie et que les vrais gens viennent savourer tout ça.
J'ai signé un compromis de vente pour l'acquisition d'un restaurant, j'ai mitonné quelques gâteaux ça et là et je suis restée en rade.
J'ai rêvé d'allier mes deux passions, l'écriture et la cuisine.
J'ai compris que dans la vraie vie, la place pour le rêve diminuait au fur et à mesure que la réalité (payer son loyer, son miam miam, tout ça) nous rattrapait.
J'ai bien perçu le côté triste de la chose mais comme je suis une grande rêveuse, j'ai juste remisé à plus tard certains utopies.
Pour quand je serai grande.
La vie des autres m'a toujours passionnée.
Écouter la vie des autres m'a enchantée.
J'ai longtemps rêvé d'être nègre. Écrivain fantôme. Ce genre.
J'ai rencontré Poney.
Poney me nourrit de ses mots et moi, je nourris son irrépressible envie de laisser une trace sur cette terre, la trace de sa vie incroyable et palpitante.
Poney remplit des cahiers de ses écrits. Et les mots prennent véritablement vie, sortent des pages, dansent et virevoltent lorsqu'elle évoque ses tranches de vie.
Deux fois par mois, elle et moi nous donnons rendez-vous sur son perron, pour le traditionnel salut, toujours enjoué de part et d'autre. Et nous nous dirigeons tranquillement, au rythme de ses pas saccadés, vers le fond de son jardin. Dans son cabanon. Nous nous asseyons. Je la regarde. Je branche mon dictaphone. Je lui pose une première question.
Je suis soudainement transportée dans le New York des années 30. Poney, aussi, à entr'apercevoir le voile qui marque son visage, si proche, si distant à la fois. Les minutes s'égrènent vite et les détails se bousculent, parfois sans logique aucune. Poney dit que tout ça, c'est loin, que la Poney qu'elle me montre sur ces photos incroyables, est une autre qu'elle-même.
Mais elle fait revivre cette petite fille gâtée et solitaire, cette jeune femme mutine et talentueuse, à chaque mot qu'elle prononce.
Comment traduire cette énergie? Comment relater au mieux un tel parcours? Au fil des entretiens et du travail que j'accomplis, à mon retour, en tête à tête avec mon ordinateur, je réalise à quel point la mission du nègre s'avère délicate: il faut s'effacer, soit, pour rester fidèle à la personnalité de votre interlocuteur. Mais lorsqu'un passage vous semble un rien fade, la tentation est grande de le ficeler autrement, de s'en arranger, de remanier le tout. A sa sauce.
Sauf que Poney ne veut être cuisinée qu'à sa sauce.
Finalement, la cuisine et l'écriture sont bel et bien liés. Je suis en train d'expérimenter, à ma sauce, leur exaltante combinaison.
Je rêvais d'être journaliste.
Je rêvais d'être journaliste à Bip-Bip magazine.
Je suis restée journaliste à Bip-Bip magazine une petite quinzaine d'années.
Je rêvais d'ouvrir un restaurant.
Je rêvais d'ouvrir un restaurant et de cuisiner pour des vrais gens.
Je rêvais de faire de la pâtisserie et que les vrais gens viennent savourer tout ça.
J'ai signé un compromis de vente pour l'acquisition d'un restaurant, j'ai mitonné quelques gâteaux ça et là et je suis restée en rade.
J'ai rêvé d'allier mes deux passions, l'écriture et la cuisine.
J'ai compris que dans la vraie vie, la place pour le rêve diminuait au fur et à mesure que la réalité (payer son loyer, son miam miam, tout ça) nous rattrapait.
J'ai bien perçu le côté triste de la chose mais comme je suis une grande rêveuse, j'ai juste remisé à plus tard certains utopies.
Pour quand je serai grande.
La vie des autres m'a toujours passionnée.
Écouter la vie des autres m'a enchantée.
J'ai longtemps rêvé d'être nègre. Écrivain fantôme. Ce genre.
J'ai rencontré Poney.
Poney me nourrit de ses mots et moi, je nourris son irrépressible envie de laisser une trace sur cette terre, la trace de sa vie incroyable et palpitante.
Poney remplit des cahiers de ses écrits. Et les mots prennent véritablement vie, sortent des pages, dansent et virevoltent lorsqu'elle évoque ses tranches de vie.
Deux fois par mois, elle et moi nous donnons rendez-vous sur son perron, pour le traditionnel salut, toujours enjoué de part et d'autre. Et nous nous dirigeons tranquillement, au rythme de ses pas saccadés, vers le fond de son jardin. Dans son cabanon. Nous nous asseyons. Je la regarde. Je branche mon dictaphone. Je lui pose une première question.
Je suis soudainement transportée dans le New York des années 30. Poney, aussi, à entr'apercevoir le voile qui marque son visage, si proche, si distant à la fois. Les minutes s'égrènent vite et les détails se bousculent, parfois sans logique aucune. Poney dit que tout ça, c'est loin, que la Poney qu'elle me montre sur ces photos incroyables, est une autre qu'elle-même.
Mais elle fait revivre cette petite fille gâtée et solitaire, cette jeune femme mutine et talentueuse, à chaque mot qu'elle prononce.
Comment traduire cette énergie? Comment relater au mieux un tel parcours? Au fil des entretiens et du travail que j'accomplis, à mon retour, en tête à tête avec mon ordinateur, je réalise à quel point la mission du nègre s'avère délicate: il faut s'effacer, soit, pour rester fidèle à la personnalité de votre interlocuteur. Mais lorsqu'un passage vous semble un rien fade, la tentation est grande de le ficeler autrement, de s'en arranger, de remanier le tout. A sa sauce.
Sauf que Poney ne veut être cuisinée qu'à sa sauce.
Finalement, la cuisine et l'écriture sont bel et bien liés. Je suis en train d'expérimenter, à ma sauce, leur exaltante combinaison.
vendredi 22 octobre 2010
Une femme libre
Drôle de sensation lorsque vous entrez quelque part en y sentant d'emblée une familiarité, alors même que tout vous y est étranger, que cet univers n'est pas le vôtre et ne le sera probablement jamais.
Sa belle-fille m'accueille chaleureusement et me conduit vers la terrasse où Poney est droite, m'attendant. Il y a chez cette femme un truc complètement fou. Une incroyable modernité que je peux saisir rien qu'à la regarder, dans son regard bleu, presque transparent, curieux et alerte.
Poney a 85 ans. Un esprit chargé de souvenirs, bouillonnant, créatif. Touche à tout, elle a cousu, sculpté, peint, décoré. Elle a aimé, surtout, beaucoup et passionnément, répondant à sa seule impulsivité pour combler les attentes de son coeur. Gênée par une hanche récalcitrante, comme cloisonnée dans ce corps qui l'empêche de n'en faire qu'à sa tête, l'ancienne cavalière émérite s'aide de l'avant-bras de sa belle-fille ou d'une canne, mais n'a besoin de personne pour lui dire ce qu'elle doit faire.
Une âme indépendante, née dans les années 20, une femme qui s'est affranchie de nombre de codes pour vivre sa vie, la brûlant parfois par les deux bouts, avec toujours cette volonté d'ajouter quelques touches de romanesque à sa destinée.
Je la regarde, sur le perron, et j'ai l'impression de voir une petite fille. Elle est coquette, et a apposé du fard sur ses yeux, du rouge sur ses lèvres, du fond de teint sur sa peau. Sa poignée de main est plus que cordiale, presque affective. Son rire est mutin et communicatif. Elle parle lentement, cherchant ses mots, dans un délicieux accent new-yorkais.
Nous rentrons dans le salon. Au mur, des tableaux. Multiples, impressionnants, magnifiques. Chargés d'émotion et de mémoire. Ces oeuvres, Poney les a peintes et exposées.
Elle pourrait vivre dans la nostalgie, ses rêves passés. Mais non. Elle veut continuer de créer.
La souffrance est là, de ne pouvoir s'exprimer pleinement. Elle ne peut plus peindre depuis la disparition de son mari, dont le bureau est également parsemé de ces créations. Depuis quelques années maintenant, elle a choisi l'écriture comme exutoire.
Nous traversons la maison - ou tout du moins les appartements de Poney. Dans sa chambre, un petit cadre posé me laisse entrevoir la jeune Poney. Sans mentir, elle ressemble à Marylin Monroe. Même blondeur, même coiffure, même pose mi-timide mi-canaille. Sous la photo, une signature: Man Ray 1954.
J'ai du mal à cacher ma surprise. Isabelle, sa belle-fille, me confirme qu'il s'agit bien du grand photographe américain. Je ne devrais pas être étonnée, ayant eu vent du parcours de Poney, de ses rencontres avec de grands peintres, cinéastes, artistes d'alors. Mais j'ai du mal à détacher mon regard de ce cliché.
Nous quittons la chambre, rejoignons le jardin où se trouve l'endroit que Poney rejoint chaque jour depuis cinq ans. Un cabanon, presque une petite maison tellement l'endroit est soigneusement arrangé. Dedans, la lumière, le chauffage, des sculptures - toutes de Poney - des livres et, négligemment accroché sur un pan de mur, un nouveau portrait de Poney signé Man Ray, lequel a utilisé sa fameuse technique d'exposition à la lumière sur du papier photo, sans négatif.
Le résultat est saisissant. Poney et Isabelle me regardent, amusées. Le vrai secret du cabanon n'est pas là. Il s'agit du bureau, où Poney travaille de façon acharnée, remplissant des cahiers entiers de son écriture ronde et enjouée.
A suivre...
Sa belle-fille m'accueille chaleureusement et me conduit vers la terrasse où Poney est droite, m'attendant. Il y a chez cette femme un truc complètement fou. Une incroyable modernité que je peux saisir rien qu'à la regarder, dans son regard bleu, presque transparent, curieux et alerte.
Poney a 85 ans. Un esprit chargé de souvenirs, bouillonnant, créatif. Touche à tout, elle a cousu, sculpté, peint, décoré. Elle a aimé, surtout, beaucoup et passionnément, répondant à sa seule impulsivité pour combler les attentes de son coeur. Gênée par une hanche récalcitrante, comme cloisonnée dans ce corps qui l'empêche de n'en faire qu'à sa tête, l'ancienne cavalière émérite s'aide de l'avant-bras de sa belle-fille ou d'une canne, mais n'a besoin de personne pour lui dire ce qu'elle doit faire.
Une âme indépendante, née dans les années 20, une femme qui s'est affranchie de nombre de codes pour vivre sa vie, la brûlant parfois par les deux bouts, avec toujours cette volonté d'ajouter quelques touches de romanesque à sa destinée.
Je la regarde, sur le perron, et j'ai l'impression de voir une petite fille. Elle est coquette, et a apposé du fard sur ses yeux, du rouge sur ses lèvres, du fond de teint sur sa peau. Sa poignée de main est plus que cordiale, presque affective. Son rire est mutin et communicatif. Elle parle lentement, cherchant ses mots, dans un délicieux accent new-yorkais.
Nous rentrons dans le salon. Au mur, des tableaux. Multiples, impressionnants, magnifiques. Chargés d'émotion et de mémoire. Ces oeuvres, Poney les a peintes et exposées.
Elle pourrait vivre dans la nostalgie, ses rêves passés. Mais non. Elle veut continuer de créer.
La souffrance est là, de ne pouvoir s'exprimer pleinement. Elle ne peut plus peindre depuis la disparition de son mari, dont le bureau est également parsemé de ces créations. Depuis quelques années maintenant, elle a choisi l'écriture comme exutoire.
Nous traversons la maison - ou tout du moins les appartements de Poney. Dans sa chambre, un petit cadre posé me laisse entrevoir la jeune Poney. Sans mentir, elle ressemble à Marylin Monroe. Même blondeur, même coiffure, même pose mi-timide mi-canaille. Sous la photo, une signature: Man Ray 1954.
J'ai du mal à cacher ma surprise. Isabelle, sa belle-fille, me confirme qu'il s'agit bien du grand photographe américain. Je ne devrais pas être étonnée, ayant eu vent du parcours de Poney, de ses rencontres avec de grands peintres, cinéastes, artistes d'alors. Mais j'ai du mal à détacher mon regard de ce cliché.
Nous quittons la chambre, rejoignons le jardin où se trouve l'endroit que Poney rejoint chaque jour depuis cinq ans. Un cabanon, presque une petite maison tellement l'endroit est soigneusement arrangé. Dedans, la lumière, le chauffage, des sculptures - toutes de Poney - des livres et, négligemment accroché sur un pan de mur, un nouveau portrait de Poney signé Man Ray, lequel a utilisé sa fameuse technique d'exposition à la lumière sur du papier photo, sans négatif.
Le résultat est saisissant. Poney et Isabelle me regardent, amusées. Le vrai secret du cabanon n'est pas là. Il s'agit du bureau, où Poney travaille de façon acharnée, remplissant des cahiers entiers de son écriture ronde et enjouée.
A suivre...
jeudi 21 octobre 2010
Mélo new-yorkais
Janvier 1998. Mes pieds sont gelés et mon coeur brisé. Paumée, je viens de passer une heure au téléphone avec une amie, en France, à l'époque où la minute de téléphone coûte 10 francs - et où un dollar vaut 6 francs.
Je suis à New York. Perdue.
Après cette séance de larmes, je quitte l'appartement du Bronx de mon "chéri", qui m'en fait voir de toutes les couleurs. Je prends le métro et m'arrête à hauteur de la 86e. J'enfonce mon bonnet, pour me protéger du froid et d'éventuels regards indiscrets, oubliant qu'à New York, personne ne s'inquiète vraiment de vos états d'âme, qui plus est lorsque nous sommes un 3 janvier et qu'il neige.
Je marche, difficilement, l'épaisseur du manteau blanc me complique sérieusement la tâche. Je veux aller au musée d'histoire naturelle, comme pour oublier les tourments qui m'animent. Au bout de quelques minutes, je craque. Je m'appuie contre un poteau de téléphone. Je tente de me ressaisir. J'ai besoin de douceur.
J'ai besoin de voix familières. J'appelle mes parents.
Contrairement à mon amie à qui j'ai pu me confier en toute liberté -et décidément sans retenue - ils ne doivent rien deviner.
Après tout, j'étais tellement heureuse de retrouver mon chéri pour les fêtes de fin d'année. Ils m'ont même payé le Paris-New York, en guide de cadeau de Noël , conscients que je ne vis que pour ça, alors. Certes, ils n'ont pas masqué leur inquiétude, lorsque j'ai raconté où j'allais loger.
Le Bronx, c'est rarement le must en terme d'hébergement, lorsqu'on va à Big Apple. Mais devant mon insistance, ils se sont inclinés.
Alors, je n'ai pas d'autre choix que de faire ma brave. De ravaler mes sanglots, de jouer l'enthousiasme et la gaieté, comme si de rien n'était. Comme si je ne souffrais pas. Comme si mon rêve d'amour éternel ne s'était pas écroulé (j'étais jeune et naïve à l'époque, je croyais encore au Prince charmant... comment ça, j'y crois encore?).
Ils sont surpris de me parler à cette heure, mais que fais-tu, tu es toute seule? Oui, oui, bibi d'amour travaille, je suis partie me balader. J'irai déposer des CV cet après-midi à Manhattan.
Je ne leur ai jamais reparlé de ce coup de fil impromptu. J'ignore s'ils ont été dupes.
Je raccroche. Je devrais me sentir rassurée. Je suis pourtant à deux doigts de m'effondrer. Je ne me suis jamais sentie aussi seule.
Je traverse Central Park pour rejoindre le Musée, dans un état quasi comateux. Ne pas penser. Rester confiante. J'arrive à hauteur de la 79e rue. Et là, je lève le nez. J'observe ces fastueux bâtiments. Combien d'histoires se sont nouées, dénouées, ici? Combien de joies, combien de tragédies? Je suis en plein mélo et pourtant, l'idée de toutes ces destinées qui se sont croisées, dans ces somptueuses demeures, insuffle chez moi une nouvelle énergie.
Je passe devant le Musée, sans m'arrêter. Je file vers Manhattan, pour y déposer un CV, sans savoir encore qu'il se rappellera à mon bon souvenir des mois plus tard, comme un clin d'oeil au milieu de ces choix cornéliens que la vie nous impose.
Je ne sais pas non plus, alors, que je vais pouvoir m'immiscer dans ces appartements et y découvrir des secrets familiaux.
Poney va se charger de m'y introduire.
A suivre...
Je suis à New York. Perdue.
Après cette séance de larmes, je quitte l'appartement du Bronx de mon "chéri", qui m'en fait voir de toutes les couleurs. Je prends le métro et m'arrête à hauteur de la 86e. J'enfonce mon bonnet, pour me protéger du froid et d'éventuels regards indiscrets, oubliant qu'à New York, personne ne s'inquiète vraiment de vos états d'âme, qui plus est lorsque nous sommes un 3 janvier et qu'il neige.
Je marche, difficilement, l'épaisseur du manteau blanc me complique sérieusement la tâche. Je veux aller au musée d'histoire naturelle, comme pour oublier les tourments qui m'animent. Au bout de quelques minutes, je craque. Je m'appuie contre un poteau de téléphone. Je tente de me ressaisir. J'ai besoin de douceur.
J'ai besoin de voix familières. J'appelle mes parents.
Contrairement à mon amie à qui j'ai pu me confier en toute liberté -et décidément sans retenue - ils ne doivent rien deviner.
Après tout, j'étais tellement heureuse de retrouver mon chéri pour les fêtes de fin d'année. Ils m'ont même payé le Paris-New York, en guide de cadeau de Noël , conscients que je ne vis que pour ça, alors. Certes, ils n'ont pas masqué leur inquiétude, lorsque j'ai raconté où j'allais loger.
Le Bronx, c'est rarement le must en terme d'hébergement, lorsqu'on va à Big Apple. Mais devant mon insistance, ils se sont inclinés.
Alors, je n'ai pas d'autre choix que de faire ma brave. De ravaler mes sanglots, de jouer l'enthousiasme et la gaieté, comme si de rien n'était. Comme si je ne souffrais pas. Comme si mon rêve d'amour éternel ne s'était pas écroulé (j'étais jeune et naïve à l'époque, je croyais encore au Prince charmant... comment ça, j'y crois encore?).
Ils sont surpris de me parler à cette heure, mais que fais-tu, tu es toute seule? Oui, oui, bibi d'amour travaille, je suis partie me balader. J'irai déposer des CV cet après-midi à Manhattan.
Je ne leur ai jamais reparlé de ce coup de fil impromptu. J'ignore s'ils ont été dupes.
Je raccroche. Je devrais me sentir rassurée. Je suis pourtant à deux doigts de m'effondrer. Je ne me suis jamais sentie aussi seule.
Je traverse Central Park pour rejoindre le Musée, dans un état quasi comateux. Ne pas penser. Rester confiante. J'arrive à hauteur de la 79e rue. Et là, je lève le nez. J'observe ces fastueux bâtiments. Combien d'histoires se sont nouées, dénouées, ici? Combien de joies, combien de tragédies? Je suis en plein mélo et pourtant, l'idée de toutes ces destinées qui se sont croisées, dans ces somptueuses demeures, insuffle chez moi une nouvelle énergie.
Je passe devant le Musée, sans m'arrêter. Je file vers Manhattan, pour y déposer un CV, sans savoir encore qu'il se rappellera à mon bon souvenir des mois plus tard, comme un clin d'oeil au milieu de ces choix cornéliens que la vie nous impose.
Je ne sais pas non plus, alors, que je vais pouvoir m'immiscer dans ces appartements et y découvrir des secrets familiaux.
Poney va se charger de m'y introduire.
A suivre...
mardi 19 octobre 2010
Poney et moi
Ma messagerie regorge de petits bijoux.
Je vous ai déjà parlé des propositions farfelues de Pôle Emploi, dont l'alerte magique "vous avez reçu une nouvelle offre d'emploi" ne manque pas de déclencher chez moi une petite montée d'adrénaline.
"Journaliste d'origine arabe, vous couvrirez l'actualité économique sur les îles Fidji";
" Rédacteur basé à Courbevoie, vous traiterez de l'actualité informatique. Dix heures de travail mensuel pour un taux horaire de deux euros" ;
"Journaliste expérimenté (quinze ans), vous êtes chargé de synthétiser l'actualité quotidienne pour nos clients, vous êtes disponible de deux heures du matin à dix heures."
"Rédacteur en chef, vous assurerez l'actualisation du site, le suivi des équipes rédactionnelles (100 personnes) et le nettoyage des toilettes incluses, grande disponibilité, rémunération selon expérience (2000 euros)"...
Oui, je redescends vite, en général.
Autre petit trip, les questions de clients. Comme j'ai mis pas mal de choses en ventes sur des sites d'annonces gratuites (ou pas), je me réjouis de ces "combien de centimètres d'aisselle à aisselle, et si vous pliez le pull en quatre, combien de place prend-il dans une armoire "-j'exagère à peine - et je ne me lasse pas des perles orthographiques de cette demoiselle s'acharnant sur un boyfriend jean (oui, j'avais anticipé ma transformation vestimentaire...), via l'envoi de quelques missives pas piquées des vers :
"il mintereserai si ce femme"
"il mineresse je vou le pend"
"vou pouvez pa me lenvoyer kar jai aucun moyen de transport"
Bon, je vous passe les suivants, ça me pique les yeux, à force. Ne donnant plus de nouvelles ensuite, elle me répond, lorsque je la relance, courtoisement :
"ba vendez le pa grav jen es trouve un otre."
Ah oui, quand même.
Trêve de plaisanterie, je suis surtout envahie de multi-promos des sites que j'avais coutume de fréquenter, lorsque j'avais encore ce besoin de consommer. Poubelle, sans même un regard (pas la peine de tenter le diable).
Mais hormis les missions de ma boîte de com, j'étais un peu sevrée de vrais mails, avec du sérieux dedans, depuis quelques temps.
Ah, si, en juillet, j'avais reçu un mail intéressant, pour une proposition de boulot attrayante. Je vous en avais vaguement touché un mot. Allez savoir pourquoi, je n'ai pas (encore) donné suite. Le sujet était pourtant intéressant, le contact plutôt bon avec mon interlocuteur. Une histoire d'overdose de tartes, de retranscriptions, de cartons et de formalités diverses, je crois.
Alors pourquoi, en cette journée de septembre, ai-je senti d'emblée que ce mail-là allait bouleverser le cours de ma vie?
J'exagère? Peut-être. Mais j'ai le sentiment d'atteindre, enfin, un but que je me suis fixé depuis longtemps.
Devenir nègre. Prêter ma plume. Mais pas à n'importe qui.
Oui, je vous ai évoqué, voilà peu, ma rencontre avec une femme formidable, sans pouvoir en dire plus.
Tout a commencé par cette demande écrite. La personne me cherchait, oui, moi! Elle évoquait sa belle-mère, une dame new-yorkaise, une touche-à-tout, personnalité que j'ai imaginée fascinante à la seule lecture de ces mots emplis de tendresse. Une vie pleine, un peu folle, hors du commun. Il y avait là l'envie de raconter, la frustration de ne pouvoir coucher ces épisodes. L'espoir que, peut-être, je puisse concrétiser ses rêves...
Autant vous dire que j'ai attrapé mon portable dans la foulée.
A suivre...
Je vous ai déjà parlé des propositions farfelues de Pôle Emploi, dont l'alerte magique "vous avez reçu une nouvelle offre d'emploi" ne manque pas de déclencher chez moi une petite montée d'adrénaline.
"Journaliste d'origine arabe, vous couvrirez l'actualité économique sur les îles Fidji";
" Rédacteur basé à Courbevoie, vous traiterez de l'actualité informatique. Dix heures de travail mensuel pour un taux horaire de deux euros" ;
"Journaliste expérimenté (quinze ans), vous êtes chargé de synthétiser l'actualité quotidienne pour nos clients, vous êtes disponible de deux heures du matin à dix heures."
"Rédacteur en chef, vous assurerez l'actualisation du site, le suivi des équipes rédactionnelles (100 personnes) et le nettoyage des toilettes incluses, grande disponibilité, rémunération selon expérience (2000 euros)"...
Oui, je redescends vite, en général.
Autre petit trip, les questions de clients. Comme j'ai mis pas mal de choses en ventes sur des sites d'annonces gratuites (ou pas), je me réjouis de ces "combien de centimètres d'aisselle à aisselle, et si vous pliez le pull en quatre, combien de place prend-il dans une armoire "-j'exagère à peine - et je ne me lasse pas des perles orthographiques de cette demoiselle s'acharnant sur un boyfriend jean (oui, j'avais anticipé ma transformation vestimentaire...), via l'envoi de quelques missives pas piquées des vers :
"il mintereserai si ce femme"
"il mineresse je vou le pend"
"vou pouvez pa me lenvoyer kar jai aucun moyen de transport"
Bon, je vous passe les suivants, ça me pique les yeux, à force. Ne donnant plus de nouvelles ensuite, elle me répond, lorsque je la relance, courtoisement :
"ba vendez le pa grav jen es trouve un otre."
Ah oui, quand même.
Trêve de plaisanterie, je suis surtout envahie de multi-promos des sites que j'avais coutume de fréquenter, lorsque j'avais encore ce besoin de consommer. Poubelle, sans même un regard (pas la peine de tenter le diable).
Mais hormis les missions de ma boîte de com, j'étais un peu sevrée de vrais mails, avec du sérieux dedans, depuis quelques temps.
Ah, si, en juillet, j'avais reçu un mail intéressant, pour une proposition de boulot attrayante. Je vous en avais vaguement touché un mot. Allez savoir pourquoi, je n'ai pas (encore) donné suite. Le sujet était pourtant intéressant, le contact plutôt bon avec mon interlocuteur. Une histoire d'overdose de tartes, de retranscriptions, de cartons et de formalités diverses, je crois.
Alors pourquoi, en cette journée de septembre, ai-je senti d'emblée que ce mail-là allait bouleverser le cours de ma vie?
J'exagère? Peut-être. Mais j'ai le sentiment d'atteindre, enfin, un but que je me suis fixé depuis longtemps.
Devenir nègre. Prêter ma plume. Mais pas à n'importe qui.
Oui, je vous ai évoqué, voilà peu, ma rencontre avec une femme formidable, sans pouvoir en dire plus.
Tout a commencé par cette demande écrite. La personne me cherchait, oui, moi! Elle évoquait sa belle-mère, une dame new-yorkaise, une touche-à-tout, personnalité que j'ai imaginée fascinante à la seule lecture de ces mots emplis de tendresse. Une vie pleine, un peu folle, hors du commun. Il y avait là l'envie de raconter, la frustration de ne pouvoir coucher ces épisodes. L'espoir que, peut-être, je puisse concrétiser ses rêves...
Autant vous dire que j'ai attrapé mon portable dans la foulée.
A suivre...
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