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mercredi 2 avril 2014

La différence entre chômeuse et chômeuse

Il n'avait pas envie de se lever, ce matin, Loulou.
 
Comme tous les matins, chaque fois qu'il y a école, en fait.
 
Donc, souvent.
 
Sinon, quand on peut dormir, genre, le samedi ou le dimanche, il se lève à 5h26, 6h54, 7h23, ce style de créneaux, vous voyez bien.
 
Il pourrait peut-être bosser à la sncf, un jour, il est bien conditionné.
 
Ah oui, mais non. Je vous disais que tous les autres jours, mercredi compris, il employait la technique de la colle imaginaire : il fait semblant d'avoir les fesses collées aux draps, alors je suis obligée de le décoller du lit, mais comme j'ai un balai persistant dans le dos, ça marche moyen, il rebondit tel un élastique dans la couette et ça finit par le cocktail énervant "dépêche-toi-habille-toi-viens-manger-lave-toi-les-dents-dépêche-toi-on-va-être-en-retard-ton-cartable-ton-cartableeeeeee-un-jour-tu-oublieras-ta-tête-mon-dieu-à-cause-de-toi-je-sors-les-mêmes-rengaines-énervantes-de-ma-maman-quand-j'avais-ton-âge-mais-dépêche-toi-on-va-être-en-retard-dépêche-toi-tu-es-en-retard-bonne-journée-mon-Loulou"
 
Et là, je peux me brosser pour le bisou, "parce que je t'en ai déjà fait cinq ce matin".
 
Ah, ok. Pourtant, j'étais lavée et habillée, c'est ce que je lui ai dit pour ma défense, comme un fait exceptionnel qui justifierait qu'il montre quelques signes d'affection, voire des effusions de joie, envers sa maman chérie.
 
Celle qui le décolle du lit tous les matins. Ah oui. Ça, c'est grave. En plus, il estime que c'est un peu de ma faute, ce rythme infernal, parce que s'il a maintenant école le mercredi, aussi, c'est de la faute de François, et donc de la mienne, parce que j'ai donné ma voix au président, il y a fort longtemps (avant la désillusion, je veux dire).
 
Alors, se lever tous les matins de la semaine, c'est grave, fatigant et un rien injuste, à ses yeux, je le sens bien.
 
"Bah oui, toi, tu travailles pas, tu peux aller te recoucher après, alors que pour moi, c'est trop duuuuuuuur"
 
Là, la fierté - que j'ai retrouvée et qui était cachée derrière madame-la-dépression, tout bêtement - me secoue. Je m'entends dire:
 
"Ah mais non, Loulou, tu te trompes. Certes, je ne vais pas tous les matins au bureau, mais je travaille, sur mon projet."
 
Il dévale les escaliers, se tourne vers moi et, avec son air un rien tête à claques (les hormones, les hormones), m'assène:
 
"Ouais, mais t'es quand même chômeuse!!"
 
Ma fierté hurle, au fond de mon être, et insiste:
 
"Certes, mais ce temps me permet d'avancer sur mon projet, pour avoir un vrai métier ensuite."

(Parfois, je prend un air solennel, on dirait que je veux me convaincre que je suis sérieuse en fait. Il y aussi l'idée que je suis sa maman, pas sa copine, non mais oh, ça va, hein.)
 
Il remonte, visiblement avec une idée en tête, tant il semble déterminé.
 
"Mais alors, je comprends pas, avant (sous entendu, quand tu étais en pilou et ravagée par la dépression), tu étais bien chômeuse?
 
- Oui.
 
- Ben alors, c'est quoi la différence avec maintenant?"
 
Sur ce, il est parti vider le tube de gel sur ses cheveux, parce que les hormones le travaillent et que c'est trop bien d'être coiffé comme un pouilleux au cuir chevelu gras.
 
Moi, je me suis vue dans le miroir. J'étais habillée, et même bien rhabillée pour l'hiver, tiens.
 

dimanche 17 juillet 2011

Grandir

Loulou m'épate, depuis quelques temps. Sans le vouloir, j'avais coché l'option "ver de terre" et "peu discipliné" à sa naissance et puisque les retours sont un peu impossibles en magasin* (au niveau approvisionnement et gestion du stock, le rayon bébé est un peu nase dans ce type de commerce), j'avais décidé de m'accommoder de ce caractère un rien bougeant (et épuisant).

Surtout, je m'étais fait violence pour tenter de remettre tout ça sur de bons rails. Une histoire de cadrer l'enfant, lui fixer des limites et le remettre à sa place.

Un truc qu'on appelle "l'éducation". Tiens, je peux même mettre un E majuscule, tellement c'est sacré.

L'Education.

En théorie, c'est finalement facile. Une boulette = une réprimande. Qui peut aller de la simple petite réflexion ('"oh non, mon chériiii, c'est pas bien de mordre les doigts de ton petit copain) à la pire des punitions (15 jours sans DS, cette génération me désespère. Et le pire, c'est que nous en sommes responsables) (de la situation et de nos gosses, oui).

En pratique, lorsque la vie se charge de nous plomber un peu nos bonnes intentions à coups de soucis divers, fatigue variée et gestion en solo, ben, ça se complique. On finit par tout mélanger, on hurle sur son chériiiii parce qu'il a mis UNE miette par terre mais on ne va rien lui dire lorsqu'il éborgne son petit camarade (qui n'est pas un angelot non plus, soit dit en passant) (et qui n'était déjà pas très beau, mais ça, il n'y peut rien, le pôôôvre) (l'éborgner, dans ces conditions, c'est vraiment moche, quand j'y pense).

On chronomètre le temps passé sur les écrans (DS, télé, ordi) et trois mois plus tard, on réalise qu'on a laissé la chair de notre chair toute la journée se péter les neurones et s'exploser les pouces sur des touches pendant qu'on était occupé à bosser.

Bref, tout vole en éclats, on comprend mieux pourquoi le mode d'emploi n'était pas fourni à la livraison du modèle et on se trouve confronté à divers choix:

1/ Se tirer une balle (option peu judicieuse, qui va nettoyer derrière? Et pas que la tache de sang que ça va laisser, je veux dire);
2/ Tenter une lobotomisation sur l'enfant terrible (mais affronter les reproches du père pour les cicatrices laissées sur le crâne de chériiiiiii) (et risquer de récupérer un légume, léger détail) ;
3/ Aller en hôpital psy se refaire une santé (ah ah);
4/ Mettre une laisse à chériiiiii;
5/ Assumer.

Prendre son mal en patience, en gros.

Je vous le dis tout de suite, la patience n'est pas, mais alors pas du tout ma vertu première. Mais puisque, de toute façon, aucune autre solution ne s'imposait, j'ai patienté, donc.

J'ai pensé qu'un jour, Loulou allait grandir, s'assagir. En l'aidant dans ce sens, évidemment. Pas question de lui lâcher la grappe. Je me suis donc fait une nouvelle fois violence pour ressembler à une maman à peu près ferme, bien consciente de l'intérêt de la chose. Il y a plein d'expressions pour ça: "lui serrer la vis", "remettre les points sur les i"... Euh... L'éduquer et assumer son rôle de parent, tout bêtement.

Et parfois, les miracles arrivent.

Loulou a grandi. Il peut rester calme plus de douze secondes. Il peut même obéir, rendez-vous compte. Le comble de ma joie a été atteint cette semaine, lorsque le beau-père d'une amie, la soixantaine autoritaire, m'a dit: "dis donc, il est drôlement calme, votre fils."

Je n'avais pris aucune drogue, le beau-père non plus. Quant à Loulou, hormis une glace, il n'avait avalé aucune substance qui aurait pu avoir quelque incidence sur son comportement.

J'ai regardé Loulou, qui jouait tranquillement dans le salon. J'avoue, j'ai un peu écarquillé les yeux, mais c'était bien le même modèle - ce diablotin qui m'avait tellement rendue marteau, parfois - qui assemblait les lego avec application et sans broncher.

J'ai failli entamer un pas de danse de la joie avant de réaliser que, 1/ j'étais en tong et j'avais de la route à faire, derrière ; 2/ ça ne servait à rien d'éveiller les soupçons des gens sur une éventuelle folie que je pourrais cacher au tréfonds de moi-même; 3/ finalement, rien n'était acquis et qu'il fallait juste que j'envisage cela comme un encouragement.

Je deviens raisonnable, moi, j'en reviens pas. Je me demande si j'ai pas grandi, tiens.

...

Bon, le revers de la médaille, c'est que Loulou commence à faire les mêmes rêves de psychopathe que moi. A 3 heures du matin, voilà deux nuits, il m'a réveillé, en hurlant qu'il avait fait un cauchemar: son père lui avait coupé la tête. Et cette nuit, quelqu'un d'autre lui a coupé le coeur en deux. Mais ça va, dans un cas comme dans l'autre, il a survécu.

Ouf.

* Ceci est du 15e degré, j'en vois déjà qui cherchait le numéro de la SPA, oh.

vendredi 15 juillet 2011

De l'idée de célébrer une fête nationale

Le bonheur, quand on est free-lance (c'est mieux que "galérienne en chef", non?), c'est définitivement de pouvoir gérer son temps comme on l'entend. Alors oui, on peut aller courir/nager/danser (ça non, toute seule, c'est bof)/ faire ses courses ou passer chez nos amies les administrations quand ça nous chante, évitant le rush de tous ces pauvres salariés, condamnés à poireauter à la Poste ou derrière la dame-qui-a-choisi-de-faire-son-plein (au bas mot 200 euros dans le chariot) à la caisse du Le-le, forcément la caisse la plus looooongue du monde car on a toujours le chic pour choisir la pire.

Vous savez quoi? On peut même s'offrir des escapades à droite et à gauche, une virée à la mer, quelques pâtés de sable avec Loulou ou une balade sous la brise avec une copine, comme ça, juste pour "prendre l'air" (expression que j'ai longtemps détestée, je vous expliquerai pourquoi, un jour, sans doute). Emmener Loulou, toujours lui (une histoire de vacances scolaires, si si), au ciné ou sur les bords de Loire pour un tour de vélo...

Je comprends bien, vous m'enviez, vous avez limite envie de m'étriper tant cette vie a priori sans contraintes vous semble juste idéale.

C'est là que s'installe le doute, de façon insidieuse. Ai-je vraiment choisi le confort? Euh, clairement, non. La liberté, donc, oui, on est d'accord. Pour le reste, c'est un peu chaud les marrons quand l'heure de remplir son assiette a sonné.

Depuis un petit moment, les missions s'enchaînent sans que j'aie le temps de dire ouf. Du coup, consciente de ce besoin irrépressible d'aller "prendre l'air", je n'ai pas renoncé à ces bouffées d'oxygène, sinon quotidiennes, au moins hebdomadaires. Mais comme mon boulot de psychopathe nécessite quand même quelques heures de concentration extrême, je me dédouble.

Oh, je sais, ce n'est pas un scoop, mais plus le temps passe, plus j'ai l'impression de déborder sur mon quota "d'heures de vie" tandis que le labeur augmente chaque jour un peu plus. Et plus j'ai l'impression, ensuite, de m'auto-punir, en consacrant mes soirées, des demi-nuits parfois, à la retranscription de grands malades qui exigent de meilleures conditions de travail et une vie plus agréable.

Les cons.

Alors, pour la fête nationale, partagée entre l'envie de profiter du soleil sur la terrasse familiale et l'obsession de terminer ce taf qui n'en finit plus, cernée de ces heures nocturnes à repousser le sommeil (qui se venge ensuite, le rancunier, en ne revenant pas quand on l'appelle...), rongée par la culpabilité, aussi, d'avoir laissé Loulou chez ses grand-parents (ça, ça va), mais surtout deux jours de suite à mon côtés pendant que je m'échinais sur l'ordi (oh, lui ne s'est pas plaint d'avoir la DS en accès libre. Je l'ai très mal vécu de mon côté, allez savoir pourquoi), je me suis dit qu'on allait allier l'utile à l'agréable, et que j'allais prendre l'air en bossant.

Manger chez pôpa-môman avant de retourner au labeur. Jouer à l'extérieur, plutôt qu'à domicile, en gros.

Installée sur la table de jardin, les pieds réchauffés par les lattes de bois tiédies, j'ai passé l'après-midi à avancer ma synthèse d'un comité technique paritaire totalement exaltant, avec Loulou pas loin, mais occupé, au moins, à commenter le Tour de France avec son papi. Parfois, j'ai jeté un oeil, apercevant son sourire non feint et son plaisir d'être là, de poser des questions et d'entendre le laïus de son grand-père en retour.

A un moment donné, Loulou est sorti des jolies envolées sur les cyclistes pour s'aventurer sur un autre terrain, plus... social. Plus historique, aussi.

Intrigué par les feux d'artifice dont il avait eu l'écho la veille au soir, il nous a demandé pourquoi le ciel avait ainsi pété, alors qu'il n'y avait même pas d'orage. Nous voilà partis pour un couplet sur le 14 juillet, la prise de la Bastille, la fin d'un système monarchique et la Révolution française. Et on enchaîne, allez savoir pourquoi, sur une autre révolution, Mai 68. Mon père lui explique que les gens ont pris des pavés, toussa, et qu'ils ont revendiqué de nouveaux droits, l'évolution de la société et que le mouvement "a permis au monde de bouger".

"De combien de mètres?" a demandé Loulou, imperturbable.

Là, j'ai bien failli me faire dessus, songeant que mon choix de bosser sous le toit familial était judicieux. Ç'aurait été dommage de louper ça, non?

Le pire, c'est qu'on n'a même pas su lui répondre;)

dimanche 10 juillet 2011

Brise légère

Je crois que l'un des moments que je préfère, c'est lorsque je m'allonge sous un arbre, en prenant tout mon temps et que je lève doucement les paupières. J'essaie de choisir un endroit calme, ombragé et confortable mais je dois parfois me résoudre à un espace un peu rocailleux - la sécheresse a frappé. Qu'importe.

Je tâte le terrain, donc. Je m'étire un peu, avant de goûter à ce moment toujours savoureux.

Je sens mon corps tonique, parce que je viens de finir de courir, et extrêmement réceptif. Mon oreille l'est, aussi, et je m'étonne que les paroles collent justement à l'instant.

Je respire. Je lève les yeux au ciel et, à moins d'une facétie d'un oiseau qui aurait bouffé un clown, là, c'est juste le paradis.

Le vent bruisse légèrement dans les feuilles. Des rais de lumière s'infiltrent ça et là et dorent mon visage rougi. Je fais l'étoile et je suis juste bien. Je fais le vide. Et puis les pensées reviennent au galop, finissent par se bousculer mais je les accueille avec un nouveau regard, un nouveau sentiment.

Je repense à ces dernières heures, à ces derniers jours, à ces dernières semaines.

A ces derniers mois, même. Les trois restaurants pour lesquels j'ai eu le bonheur de travailler sont soit fermé, soit en instance de l'être, soit vendu. Je me dis que la fronceuse de sourcils n'avait pas complètement tort. Que l'amour paternel me protégeait, finalement, contre ces folles propensions que je nourrissais de vivre de mon affaire.

Oui, je repense à ces images en ayant ce sentiment diffus qu'elles appartiennent à une autre vie, à un autre moi. Je le ressens de façon d'autant plus aiguë chaque fois que je vais au Mans, comme si cette petite chose que j'étais, paradoxalement pleine d'envies et d'ambition, avait quitté mon enveloppe corporelle et mon esprit, pour se mouvoir dans un corps nouveau et une tête finalement presque plus insouciante. Comme si les galères et errances passées m'avaient enlevé un poids, alors qu'elles auraient dû me plomber davantage.

Je suis sous mon arbre et je me sens légère.

Bien sûr, je reste affectée par des micro-événements, par les états d'âme de mes proches, les questionnements qui les laissent dans une forme de désarroi que je ne peux maîtriser. Mais dès qu'il s'agit de moi, j'ai tendance à relativiser, à laisser cette forme de nonchalance et de détachement reprendre le dessus sur mes ambitions. Y'a pas mort d'homme... Sorte de leitmotiv que je traîne depuis longtemps, très longtemps mais qui prend toute sa mesure aujourd'hui.

Un exemple? J'ai passé un entretien, voilà quelques semaines, pour un poste qui me bottait vraiment. L'idée d'une situation un peu fixe m'a effleurée avec un certain enchantement, à vrai dire. Et lorsque j'ai finalement reçu le verdict - non, évidemment. Vous pensez, malgré mon long silence ici, je vous l'aurais raconté. D'ailleurs, la terre entière en aurait probablement été informée - je n'ai rien senti. Même pas une once de déception. Et je vous jure qu'il me plaisait, ce job.

Au lieu de ruminer ce nouveau revers, j'ai filé à la mer. Heureuse. J'ai passé un week-end assez magique (oui, ok, je n'étais pas seule, ça peut aider), sans penser une minute à cet épisode.

Un refus n'allait quand même pas perturber ma bonne humeur, pas vrai... Pour tous les galériens, j'imagine que la situation semble inconcevable, et je pense que, un an plus tôt, j'aurais été à la limite de la pendaison. Mais, je ne sais pas, j'imagine que je me contente de ce que j'ai. Je multiplie les missions, je continue d'écrire pour Poney, je croise des syndicalistes mateurs et des politicards avenants...

Je vis.

Je suis sous mon arbre et je songe à ce constat tellement prosaïque: je vis. Ces derniers mois, j'avais appris à ne plus me projeter. Je suis dans l'instant.

Je regarde le soleil décliner doucement. Les feuilles onduler très légèrement. Je me lève délicatement, je sens mes muscles endoloris et la douceur de la brise. J'ai perdu la notion du temps.

Il est tard, sans doute. Qu'importe.

Il fera jour demain.

vendredi 24 juin 2011

Savourer sa chance

Voilà un an, j'étais en quête éperdue d'un appartement à Nantes. J'aurais pris, non pas n'importe quoi, mais enfin, j'avais une telle envie de retourner vivre dans la ville de mon enfance que je me serais accommodée d'un truc pas trop nul, j'imagine. A l'époque, on m'avait signifié trois ans d'attente, au bas mot, et après une lutte sans merci avec des propriétaires privés exigeant des revenus quinze fois supérieurs à leur loyer, j'avais fini par trouver une humaniste, qui m'avait donc loué son appartement.

Mon home sweet home actuel.

Évidemment, maintenant que je suis bien installée, après quelques épisodes épiques, je n'ai nullement envie de bouger. Loulou non plus, d'ailleurs, qui a dû s'adapter à une nouvelle vie, une nouvelle école, de nouveaux copains, enfin, vous voyez bien.

C'est toujours dans ces cas-là que l'on vous rappelle, en général (c'est la même chose avec les garçons, d'ailleurs, j'ai remarqué: tu es dans le désert pendant x années, aucun ne s'intéresse à toi. Suffit que ton coeur s'embrase pour l'un de ces spécimen et voilà que tout le troupeau débarque. Bref). Tout ça pour vous dire que, malgré une tonne de travail à rendre pour hier, je suis passée visiter un appartement, aujourd'hui, dans la commune que j'avais citée en haut de ma liste, qui plus est. Plus par correction qu'autre chose, à vrai dire, parce que je connaissais déjà ma réponse (je ne bouge plus. Et je garde le spécimen en boulant le troupeau. Mais ceci est une autre histoire, hum).

Dès que je suis rentrée dans l'appartement en question, j'ai su. J'ai su que je perdais mon temps. Oh, il n'était pas sale, les pièces étaient plutôt grandes, il y avait même un balcon, c'est vous dire. Mais ça sentait le malheur. La tristesse. Le désarroi et la solitude. La locataire m'a accueillie avec son fils de deux ans et demi dans les bras. Elle était gentille. Lasse, visiblement. On a fait le tour de l'appartement, j'ai vu qu'elle avait mis le lit de son fils dans sa propre chambre, enlevant les portes du placard pour faire de la place. Je l'ai trouvé un peu grand pour dormir dans la même pièce que sa maman, mais enfin, j'imagine qu'il y avait une raison.

Oui, il y en avait une: il manquait une chambre. Mais voilà un an, quand on lui a proposé un appartement, elle a accepté, oh pas n'importe quoi, mais elle avait un tel besoin de se loger vite avec ses deux enfants qu'elle s'est accommodée du premier truc proposé. Car elle venait de perdre son mari - la petite trentaine au vu des portraits trônant dans le salon - et elle devait se retourner vite.

Toute la différence entre le besoin et l'envie.

Je suis rentrée chez moi. Comme dans un cliché à trois sous, les nuages avaient laissé place à un grand ciel bleu. Un écureuil est passé juste devant moi, sur le parking. Une voisine m'a saluée et mon balcon était baigné de lumière. Soudain, je me suis sentie un rien capricieuse. Oh, bien sûr, je n'allais pas stagner dans ma vie d'avant en relativisant sur le fait que je ne manquais de (presque) rien, pendant que d'autres ont tout perdu (ou presque). Mais parfois, je réalise à quel point la colère m'empêchait de voir quelle chance j'ai, de vivre sans ce malheur presque palpable; sans ce mal-être qui sortait de tous les pores de cette jeune femme, portant littéralement à bout de bras ses enfants ; sans cette question au bout des lèvres: pourquoi?

dimanche 27 mars 2011

50% girly, 50% Robocop

Vous pourriez la croiser dans le métro et la trouver jolie. Longs cheveux blonds et visage de poupée, la demoiselle dispose de quelques sérieux atouts.

Ensuite, vous l'entendriez parler. Et là, vous pourriez imaginer qu'elle est votre copine, plutôt du style déluré, celle qui fait rire la galerie et qui est limite à réclamer les bières en se collant dans le canapé parce que c'est l'heure du foot. Un peu garçon manqué, finalement, derrière le lissage et la robe cupcakes. Elle fait de grands gestes et bouge dans tous les sens, dans une sorte de tourbillon où les personnages vont et viennent, justes et crédibles. Grosse boule d'énergie dénuée de tout complexe, qui se prend pour le sosie de Natacha Kampusch et qui lâche deux, trois bombes, comme ça, l'air de rien, sur la société.

Elle jongle avec les clichés et pourtant, la magie opère. Bérengère Krief est une jeune comédienne qui, avec son one woman show, "Ma mère, mon chat et Docteur House", balance des pavés dans la mare et revisite les relations homme/femme dans ce mélange mi-girly/mi-robocop qu'elle semble avoir inventé. Une sorte de Florence Foresti (Lyonnaise comme elle, elle en a les intonations) encore teenager, qui parle de "demi-molle" lorsque la salle n'applaudit qu'à moitié, qui fait se confronter le surmoi masculin (personnalisé par Jean d'Ormesson, qu'elle imite très bien) au ça, sous la forme d'un Joey Starr très classieux... Elle prouve surtout qu'on peut renouveler un genre pourtant très prisé et y apporter une saveur particulière. Elle joue très bien avec tous les codes de la communication, aussi, prenant son public en photo, instaurant une interactivité futée et relayant le tout avec candeur sur facebook. Oui, elle a tout compris.

J'ai eu le bonheur de la voir, lors de la dernière soirée de sa tournée nantaise et je vous encourage vivement à aller l'applaudir si par chance, elle vient près de chez vous. Au delà de ses textes désormais bien rodés, elle m'a bluffée par son aisance sur scène, parce que, dans ce genre si particulier du one man show, la moindre errance se cristallise, le moindre flottement est cher payé et sans une sérieuse dose d'inconscience, il est certainement très compliqué d'oser afficher ainsi ses velléités artistiques.

C'est une bonne leçon: Bérengère Krief, qui n'hésite pas à démarrer son pestacle en sous-vêtements (!) ne semble pas craindre le ridicule. Et cette audace est payante. Non seulement elle n'est pas grotesque, mais elle donne envie de foncer, d'aller au bout de ses convictions. Et sous ses airs de petite nana presque futile, elle donne même à réfléchir sur ses fameuses relations entre les deux sexes.

Attablés autour d'un verre de vin, on a refait le monde, ensuite, revisitant les poncifs avec un étonnement nouveau, d'autres questionnements, comme si, finalement, elle avait levé le voile sur quelques interdits qui nous titillaient.

Elle parle de la société, tout simplement, et ce regard-là, drôle et rafraîchissant, est précieux. Comme quoi, oui, on peut encore rire, et en ces temps incertains, c'est bon de s'en souvenir.


vendredi 11 mars 2011

Haut-le-coeur et coeur léger

Une furie. La fille d'à côté se débat, la bave aux lèvres, crie, vitupère, multiplie les gestes brusques et semble à deux doigts de frapper la première âme qui aura le malheur de s'approcher d'elle.

La scène est pourtant d'une banalité confondante. Nous sommes dans le tram, avec Loulou, le soleil frappe les vitres et la vie nous semble douce ce matin. Mais les contrôleurs sont arrivés et la demoiselle est dans une situation délicate. Elle n'a pas renouvelé son titre gratuit et en appelle à l'indulgence des employés, leur expliquant vainement que, de toute façon, vu sa situation, elle y a droit, à cette gratuité. Au lieu de ça, ils vont "l'enfoncer", comme elle dit, "lui mettre la tête dans le seau".

Elle tente tout. Jusqu'à la nausée. "Mais vous voyez pas ce que je suis qu'une serveuse de merde!" hurle-t-elle, en insistant sur le "merde". "Je suis allée à la CAF il y a deux jours chercher ce justificatif du RSA, je voulais ensuite aller à la mairie mais j'en pouvais plus, j'habite loin, vous savez, j'avais bossé toute la journée à porter des assiettes de merde car je suis une serveuse de meeeeeerde! J'ai pas eu le courage d'aller plus loin et je me suis dit que j'irai plus tard chercher mon titre. Et vous, vous allez me coller une amende, vous voulez juste me mettre encore plus dans la merde!!

Je ne sais pas ce qui est pire. Son agressivité effrayante. Le fait qu'elle implore à ce point leur pitié, en se dévalorisant ainsi, en hurlant son désespoir. Ou cette indifférence apparente - je sais qu'au fond, ils ont mal, forcément, ou du moins, j'ose l'espérer - des contrôleurs qui lui répondent simplement qu'elle n'est plus en règle depuis le 23 février, invoquant le règlement... Qui lui demandent juste de signer l'amende alors même qu'elle tente un dernier coup de poker, qu'elle évoque son fils, pour qui elle est "obligée de payer un titre de transport, alors qu'elle-même est déjà sacrément dans la merde, qu'elle bosse pour payer des amendes et que c'est vraiment la merde."

Au fond, je sais qu'elle s'y prend mal et j'imagine qu'en tant que contrôleur, je n'aurais pas vacillé, j'aurais continué ma tournée avec, peut-être, quand même, un haut-le-coeur. Elle n'est qu'une boule de haine, d'ailleurs, elle rend l'amende signée en frappant un peu le contrôleur, un collègue vient en renfort, ils l'encerclent brièvement et comprennent qu'elle ne sera pas dangereuse. Ils lui demandent juste de se calmer.

Comme si c'était possible.

A côté, Loulou est impassible. Je sais qu'il a regardé, mais il se tait, ne pose pas de questions. Les contrôleurs quittent la rame, la demoiselle referme son sac brusquement, qu'elle a malmené à force de fouiller son intérieur à la recherche d'une preuve imaginaire qu'elle a droit à la bienséance, à ce tout petit morceau d'humanité.

Elle se révolte tout haut, crie sa colère contre cette société de merde, cette vie de merde, son boulot de merde...

Je pourrais me taire. L'ignorer, voire la mépriser, qui sait, pour le barouf qu'elle a fait, parce qu'on savait tous comment ça allait finir et que, après tout, si elle a droit à la gratuité, qu'elle aille chercher ce titre et puis basta. Mais c'est plus fort que moi.

"Excusez-moi", je lui souffle.

Elle se tourne vers moi. Ses yeux sont injectés de sang, elle a de l'écume au bord des lèvres. Sans rire.

"Faites un recours par écrit. Là, forcément, ils n'allaient pas vous laisser partir sans amende, mais écrivez votre histoire, racontez votre situation. On ne sait jamais, vous savez."

Elle me regarde, un peu incrédule. Ça se trouve, elle va me dire de m'occuper de mes oignons, me frapper, qui sait. Tant pis, je continue. Je lui raconte un recours que j'ai fait récemment, pour réparer ce que je considérais comme une injustice. Contre toute attente, j'ai obtenu gain de cause. La mauvaise foi est allée se rhabiller et j'ai pensé alors qu'il restait un rai de lumière, du moment qu'on y croyait.

"Parfois, le fait de poser la situation par écrit peut aider les gens à comprendre. De toute façon, essayez, ça ne vous coûtera pas grand-chose."

Là, son regard change, sa mine s'adoucit. Je crois percevoir une esquisse de sourire. "C'est vrai, qui ne tente rien n'a rien", me dit-elle la voix apaisée. Elle me raconte brièvement les contours de son quotidien, son fils de neuf ans qui reste tout seul pendant qu'elle va bosser, "heureusement, maintenant, il est grand et autonome", les mois aux heures de travail sans fin et les autres où les fins sont plus qu'ardues, sa mère infirmière qui touche l'ASS "malgré tous ses diplômes"... Elle a juste besoin de parler, finalement, et de toute façon, il n'y a rien d'autre à dire alors je me tais et je l'écoute.

Elle rassemble ses affaires, se lève. Ses lèvres sont sèches, l'écume a disparu. "Vous m'avez calmée, merci", lâche-t-elle en descendant du tram. Un rai de lumière passe entre les portes qui se referment.

J'ai le coeur léger.

vendredi 7 janvier 2011

Le poids du silence

Ce soir, j'ai vu la connerie personnifiée. Si, si, je vous jure. Dans le train.

J'étais tranquillement en train de réécouter Poney dans mon petit écouteur, en retranscrivant ses propos sur mon ordi. Un moment, je sens un regard. Bah, ça doit être dans ma tête.

Je continue, je tape, et puis je tousse aussi, je sais, ça n'a rien à voir, mais les deux ont un point commun, visiblement: ça fait du bruit. Pas facile de retenir sa quinte de toux de grabataire mais que voulez-vous, j'ai pas encore trouvé le remède magique. Bref. Je tape, je sens de nouveau le regard. Le monsieur devant moi, mais de l'autre côté de "l'allée" (ah ah) me toise du regard.

Je me suis déjà fait fusiller du regard dans la journée, à l'aller et sur le quai, par deux demoiselles qui visiblement craignaient que je leur colle mon virus en intraveineuse, j'imagine. Mais là, je suis un peu sciée, je me retourne vers ma voisine avec qui j'avais échangé quelques mots au départ de la gare. Elle me confirme que je ne suis pas folle: je gêne le monsieur parce... que je tape à l'ordinateur.

Waouh. On ne me l'avait jamais faite, celle-là. Du coup, avec ma voisine, décidément très sympa, on prend le parti d'en rire et de disserter sur la tolérance, de glisser sur la convivialité affichée de certains lorsqu'ils sont sur des réseaux sociaux par exemple, mais qui se comportent en vrais sauvages dans la vraie vie.

Je tousse.

Ouh la la, je suis en train de le provoquer, là, visiblement, le vilain-vieil-aigri-pas-cool. Ma voisine me le confirme de nouveau. "Depuis que nous parlons, il n'arrête pas de se tourner. M'en fiche, je descends à Angers, me dit-elle, il pourra plus rien me dire!" se marre-t-elle. Ça n'a l'air de rien mais j'ai du mal à m'en remettre, que l'on puisse me reprocher de tousser ou de taper sur un clavier.

Excuse-moi de vivre, Monsieur...

Tiens, comme je suis partageuse, je lui enverrais bien mes microbes, sur la fin du trajet... Mais lui descend aussi à Angers, après un ultime regard réprobateur. A son passage, je ne peux me retenir:

"La prochaine fois, Monsieur, vous prendrez votre voiture" (j'ai pas osé lui parler de jet privé, je voudrais pas qu'il se sente minable. C'est pas Sarko non plus, je veux dire).

"Rangez vos affaires de l'allée", m'ordonne-t-il en donnant un coup dans mon sac qui dépassait de 3 millimètres.

Là, je ne rigole plus, je suis furax.

"Jamais je n'ai vu une personne aussi intolérante" (j'en reviens pas d'être restée polie, en vrai!)

"Mais je n'ai rien dit", ose-t-il, avec aplomb et dédain.

"Non, mais parfois, le silence est plus éloquent que tous les mots."

Je l'ai mouché, le gars. Un comble quand on a la crève comme moi, pas vrai?;)

vendredi 3 décembre 2010

La multiplication des chutes

Aujourd'hui, je retournais au Mans, non pas pour y démarrer un nouveau poste, mais pour voir Poney. Voiture ? Train? Allez, j'opte pour le rail, c'est plus écologique et moins fatigant.

Moins fatigant? Ah ah.

Après le premier arrêt (j'ai pris un TER, trop facile de choisir un TGV), le train reprend doucement son rythme. Très doucement. Trop doucement. Nous sommes bloqués en pleine voie. Au bout d'une dizaine de minutes, le verdict tombe: "un accident à la personne est survenu en gare d'Angers. Nous vous informerons blablabla". Premiers grognements. Puis : "Comptez deux heures d'attente."

C'est le tollé.

Bon, je suis une quiche en maths mais j'ai bien compris que ça va être compliqué d'être à l'heure, pour le coup, et de souhaiter un joyeux anniversaire à Poney, 86 ans aujourd'hui. Loin de ces considérations personnelles et égoïstes, la dame de la SNCF explique : "Les pompiers et la police doivent venir constater l'accident. Et seul le procureur pourra nous donner l'autorisation de repartir. C'est la procédure pour un accident à la personne."

Un accident à la personne. Drôle d'expression pour parler d'un suicide.

La compassion envahit le wagon... Non, je rigole. Tout le monde râle, soupire, ma voisine de devant me demande de traduire en anglais le message au monsieur tout perdu qui nous regarde comme s'il avait oublié d'apporter ses petits cailloux pour retrouver son chemin... Chacun s'empare de son téléphone, comme si ce petit objet était devenu le seul lien nous maintenant à la société. Parce que là, en rase campagne, c'est limite si on ne va pas se faire bouffer par les loups, si ça continue...

Oui, les minutes passent et chacun se fait des films. Enfin moi plus que d'autres. Mon voisin de gauche, par exemple, enchaîne les parties de solitaire sur son ordi comme si de rien n'était. D'ailleurs, il me rappelera à la fin du trajet la chance que nous avons eu, de ne pas avoir voyagé dans le train qui a percuté le malheureux.

Un philosophe. Ou un maniaque.

Personne ne songe au drame humain qui vient d'avoir lieu. Oh, je sais, tout ça est d'un banal, pas vrai? Des gens qui se jettent sous le métro ou le train, ça n'a rien de rarissime, hélas, expliquant sans doute que personne ne semble touché. Je ne suis pas mieux que les autres, hein, perdue dans mes pensées, je me demande bien comment faire pour dégoter une baguette magique, voire un balai de sorcière, afin de me transporter loin de ce quai froid et gris.

Bah, je sors mon ordi et je me remets sur le manuscrit de Poney. Autant mettre à profit ce drôle de break. L'heure file et je réalise qu'à ce rythme, je vais aussi rater mon train du retour, ce soir. Je vais voir une dame à képi pour m'enquérir des horaires retour. Et nous discutons.

Elle soupire et me raconte qu'il y a déjà eu un suicide hier sur la même ligne et au total, quatre sur les dix derniers jours. "C'est normal en cette période de fin d'année", explique-t-elle, abasourdie que l'on puisse choisir une mort aussi violente. " "Y'a quand même des manières plus douces!" s'étonne-t-elle. Oui, on peut le voir comme ça... "Enfin, le pire", poursuit-elle, "c'est que certains se ratent. Je ne vous explique pas l'état", me dit-elle, prête à vomir à sa propre évocation gore.

En décembre, il fait froid. Sans blague? Mais surtout, en décembre, à l'heure des bilans, d'une crise qui n'en finit pas, de situations qui chaque jour se dégradent un peu plus, des hommes, des femmes, gagnés par la solitude extrême, le désespoir et le blues irréversible, décident qu'il est temps d'en finir.

Et vous savez quoi? Le pire, c'est que même à leur mort, les autres ne les voient que comme des boulets.

lundi 25 octobre 2010

Le flic est une femme comme les autres

Loulou n'ayant plus de lit, j'avais décidé de transformer ce petit couac en air de fête, du genre, "génial, mon trésor, c'est camping aujourd'hui!' Alors, quitte à dormir avec moi, autant faire les choses en grand : J'avais donc pris soin d'emmitouffler Loulou dans un sac de couchage, pour le côté festif (ouais, top, génial, on a trop une vie palpitante;) - et puis, de façon plus égoïste, pour préserver mes côtes, dont j'ai besoin en ce moment. Entre autres.

Raté. Réveillée par les doux bruissements gutturaux de mon loulou, j'ai surtout bien senti ses coups de coude, certes invontaires, mais bien réels. A vrai dire, c'est là que j'ai compris que la journée allait être longue.

Il y a d'abord eu le syndicaliste, ma foi fort sympathique, de la métropole, qui m'a délivré les panneaux de stationnement, histoire que personne ne squatte les places pour le camion, jeudi. Avant de me promettre un déménagement houleux, ce même jour, en raison d'une nouvelle grève. Bah, c'est pas comme si j'habitais en plein centre... Ah si, c'est vrai.

Ensuite, je l'attendais comme le moment fort de la journée, et je n'ai pas été déçue, ma foi. Un petit tour au commissariat, afin de porter plainte contre ces voleurs de mes deux qui avaient cassé plus de trucs que je n'en avais vus, dimanche soir (le pyjama-tong aurait-il un effet direct sur la vision des choses?) dans ma titine et qui, surtout, s'en sont payé une bonne tranche visiblement, visitant un nombre conséquent de voitures dans le parking.

11 heures. Le hall du commissariat est blindé. A l'accueil, devant moi, un monsieur souhaiterait voir un agent en particulier. La demoiselle, yeux ronds inexpressifs, queue de cheval serrée et mine épanouie de la nana partie en Sibérie pour ses vacances, essaie de lui expliquer qu'il ne travaille pas aujourd'hui et, devant l'insistance de celui que je prends déjà pour un indic, elle finit par appeler un autre service, tout en mâchouillant très élégamment son chewing-gum.

"Ouais, c'est l'accueil. Y'a un monsieur Bip-Bip, ah pardon monsieur, comment vous dites, bon monsieur bip bop machin je sais pas quoi, hein, attendez, ah, un certain Pilou qui voudrait voir..."

J'avais vu juste. Un type qui se fait surnommer Pilou ne peut être qu'un indic. Plus je regarde la demoiselle et plus elle me fait penser à une "das". Mais si, vous savez, ce terme allemand qui permet de qualifier un genre indéfini en élément neutre... Je ne sais pas si c'est l'uniforme, l'attitude avachie, les contours masculins de son visage, mais je m'inquiète soudainement de sa vie personnelle. Avant de réaliser que je ferai bien de balayer devant ma porte, moi la célibataire endurcie.

Comment ça, ça n'a rien à voir avec la raison de ma venue dans cet espace vivant et aéré? Mais vous les contrôlez, vos pensées, vous, quand vous faites le pied de grue en attendant votre tour?

Tiens, justement, c'est mon tour, rien à signaler, je m'installe avec Loulou sur une chaise, constatant avec effroi qu'un loulou de 7 ans, ça pèse un âne mort (moins l'odeur). Un monsieur parle très fort, pas loin, avec un accent sarthois à couper au couteau, Loulou s'empresse de la ramener: "déjà, un, les portables sont interdits ici et puis, deux, on ne crie pas."

Ce n'est pas mon fils, ce n'est pas mon fils, ce n'est pas... En même temps, il n'a pas tort et je finis par craquer avec un timide, chuuuut, mais le monsieur, il n'entend rien, il est en train de crier très fort contre la personne à l'autre bout du fil. Tout le monde s'écrase.

11h30. C'est incroyable comme les murs sont délabrés, quand même, c'est limite cra-cra ici.

11h40. Depuis que nous sommes arrivés, une personne est passée au bureau des plaintes. Il en reste donc une, deux, trois, quatre... Pffou, j'arrête de compter et je m'octroie un petit surf sur internet via mon portable - que j'ai pris soin de mettre en mode silence, pas envie de m'en prendre une par mon justicier de loulou.

11h50. Mon voisin, il a l'air hyper cool, tu vois. Et moi, j'aime les gens cool. Sauf que si j'aime bien les dreadlocks, je sais aussi à quoi tient leur réussite. J'aimerais vraiment qu'une personne ou deux puissent être reçues, histoire de négligemment changer de place. Je suis à deux doigts de la syncope, là.

12h05. Mon voisin ne tient plus, il demande à l'accueil s'il peut revenir plus tard, parce que là, tu vois, il a un rencard.

12h06. Fin de l'apnée. Ah, je revis.

12h10. J'ai toujours pensé que le prestige de l'uniforme n'était pas un vain mot. Ben, allez comprendre pourquoi, ça ne fait pas le même effet avec un uniforme policier. Le côté sac à patates de la tenue bleue marine, peut-être. Elle est initimidante quand le flic est baraqué, beaucoup moins, déjà, lorsqu'elle est portée par une femme quasi-obèse. Je ne vous parle même pas du freluquet de 42 kilos tout mouillés qui nage dedans, qui prend un air hypra sérieux lorsqu'il passe devant nous avec ses deux maglites dans les mains, tout droit sorti d'un épisode des Experts, avant de revenir piteux demander d'une petite voix les clés de la bagnole... fermée.

12h35. La boulangerie du quartier a trouvé le filon en s'installant juste à côté du commissariat. Tous les flics reviennent, un sandwich à la main, même si un insurgé pointe son nez et évoque un "bon petit Quick."

12h36. Loulou, dont l'oreille est plus fine que le papier de cigarettes-qui-font-rigoler de mon voisin-la-boule-puante - crie: "j'ai faim!"

12h40. On fait "bateau sur l'eau", version remix pour faire passer le temps. Et accessoirement la faim.

12h50. Depuis un petit moment, j'écoute les plaintes des uns et des autres. Il y a pas mal de fraudes à la carte bleue, un vol de bouteilles de vin dans une cave, des paiements de PV, des vols de sacs avec tous les papiers dedans... Et puis, une demoiselle arrive, explique qu'elle n'est pas majeure mais que sa mère vient de la virer de chez elle, qu'elle veut porter plainte et trouver une solution. " Silence de la demoiselle à l'accueil - la collègue de la das, arrivée pour prendre le relais d'un collègue. Puis: "Okay, okay... euh... Et votre père?" "Je le connais pas." "Okay, okay... Ben, revenez avec un membre majeur de votre famille." "Ma famille?"

La pauvre, elle va devoir s'inventer une tata très vite si elle veut avoir une oreille attentive.

12h20. Pourtant, la demoiselle s'avère très à l'écoute lorsque sa collègue, celle aux yeux de bovin - la das, quoi -, s'anime pour lui raconter son week-end. La das, femme-flic froide, s'avère en fait une véritable midinette, détaillant sa soirée avec son coup de coeur du moment. Apparemment, elle en est à la phase de la cour, ils sont allés au ciné, et puis un moment, eh ben il lui a pris la main, ça a fait boum boum dans son petit coeur tout mou.

Ils ont dû aller danser, mais là, j'ai pas trop suivi parce que le monsieur avec l'accent sarthois avait recommencé à parler dans le micro, faudrait vraiment lui expliquer qu'on n'est pas obligé de crier dans un portable. Mais en tout cas, elle raconte qu'il n'est pas très grand, quelques centimètres de plus qu'elle, "je l'ai vu quand on a dansé le slow."

J'imagine le trip I'm still loving you, et d'un coup, je me revois en cinquième, dans la cave de copains un mercredi après-midi, et je me demande ce qu'est devenu Jimmy, mon premier flirt - ma première cagade. Bref.

Ensuite, ils sont allés chez lui, "eh ben tu sais quoi, c'est drôlement bien décoré chez lui, du marron, de l'orange, tu vois, il a du goût, pas comme un mec classique, quoi. Et puis attends, c'était nickel, y'avait pas une assiette qui traînait, rien!' Elle est absolument épatée et je la sens en train de fondre. Et, attendez, attendez, ce n'est pas fini! Elle raconte qu'un moment, elle s'est sentie fatiguée et il lui a dit: "vas-y, tu peux t'allonger sur le canapé, maintenant qu'on sort ensemble".

"Non, il a dit ça?"

"Ouais, ouais, je te jure!"

Une fan de Patriiiiiick ne serait pas plus émoustillée.

On est passé à 13h30. Oui, on a squatté le commissariat pendant deux heures et demi. Mais parfois, ça vaut le coup de prendre son mal en patience, y'a pas à dire.

mercredi 13 octobre 2010

Ma voisine, partie 2

Après de trop nombreuses heures de retranscription, je tombais de sommeil hier soir, luttant pour... finir la cuisson d'une tarte au citron meringuée, avant d'aller me reposer quelques heures. Il était deux heures du matin, de fait. Et pourtant, une fois couchée, j'ai eu du mal à m'assoupir. L'estomac noué, je songeais à ma voisine, juste sous moi. Que s'était-il passé, ce soir encore? Etait-ce juste mon imagination, ou bien le bourreau avait-il encore frappé?

Premier geste, ce matin, j'ai appelé le 3919. Pour savoir ce que je pouvais bien faire, comment je pouvais agir sans craindre qu'il mette ses menaces à exécution. La personne au bout du fil m'a expliqué que le mieux était de prévenir la police si j'entendais des cris. Et surtout, de convaincre la victime d'appeler leur service, pour les sauver, ses filles et elle, des griffes de leur geôlier.

Ma voisine m'avait prévenue que son mari était capable, même en étant parti bosser, de revenir à tout moment, histoire de la surveiller. Un coup d'oeil circulaire à mon salon, totalement envahi par les cartons... ça y est, j'avais le prétexte., au cas où je tombais sur lui. Un jeu. Une pêche à la ligne en tissu que je lui offrirai parce qu'elle attend un "heureux" (hum) événement et que, déménageant moi-même, blablabla. J'avais préparé mon speech, afin qu'il ne se doute de rien, au cas où.

Je me suis dirigée à pas de loup vers leur porte, à l'affût d'une éventuelle voix masculine. Rien. J'ai sonné, elle a attendu avant de répondre, finissant par demander qui était là. Elle m'a ouvert la porte, ou plutôt, a faufilé sa tête fatiguée entre le mur et la porte, comme si elle était enchaînée à l'appartement. Drôle de sensation, l'impression d'introduire un lieu barricadé.

Elle m'a confirmé que mon imagination n'y était pour rien, la veille au soir. Avant de chuchoter: "Je viens vous voir. Il risque de revenir d'un moment à l'autre. J'arrive!" Je lui ai donné le jouet, en me disant que je venais de griller un joker pour la prochaine fois. Mais son sourire m'a consolée aussitôt.

Elle n'est pas venue. Enfin, pas tout de suite. De fait, il a surgi quelques minutes après, pour voir si, à tout hasard, elle n'avait pas touché à une valise. Il se méfie, il n'est pas fou. Elle est donc arrivée, près d'une heure après, avec ses filles. Je leur ai proposé de s'installer, elles se sont posées, muettes et immobiles, du bout des fesses sur le canapé et ont siroté leur jus d'orange sans discontinuer, le p'tit train étant décidément très bruyant dans toutes ses activités.

Ma voisine a parlé, parlé, parlé. Je lui ai conseillé d'appeler le 3919, et je pense qu'elle va le faire. D'ores et déjà, elle a pris les choses en main et, si tout va bien, devrait rejoindre un foyer, peut-être dès la fin de semaine. Elle ne peut plus tolérer l'intolérable. Ne peut plus vivre dans la terreur.

Elle m'a raconté qu'elle aimerait qu'un voisin appelle la police pour signaler la violence de son mari, elle qui craignait tant, trois jours plus tôt, que je le fasse, par crainte des représailles. Mais quelque chose a changé en elle, je l'ai sentie plus déterminée, moins dans la résignation, prête à quitter, enfin, ce malade qui lui rend la vie impossible. Qui a ri, devant le reportage d'un homme qui avait tué ses trois enfants, parce que sa femme voulait le quitter. Et qui a commenté en disant que toutes les femmes devraient être traitées ainsi.

Qu'il tuerait ses filles, rien que pour la faire souffrir.

Je lui ai dit que j'appellerais la police si j'entends du bruit. J'ai lu la gratitude dans son regard éteint. Elle a touché son turban, l'a remis en place, s'est tue. Sans aucune pudeur, mais avec beaucoup d'émotion, elle m'a confiée avoir songé à une IVG pour ce bébé qui la rend malade et l'oblige à sortir un gobelet toutes les deux minutes pour cracher dedans. A 5 mois de grossesse, elle sait que c'est trop tard. Je n'ose imaginer le destin de cet enfant non désiré, venu malgré une contraception et qui arrive dans un contexte terrible... Pourtant, elle ne se résout pas à le placer. Après tout, n'a-t-elle pas gardé ses deux filles, nées dans pareilles circonstances?

J'ai regardé les deux enfants, si mignonnes, si tristes. Je ne sais pas ce qu'elles vont devenir, comment elles vont lutter contre cette culpabilité qui les a envahies depuis bien longtemps déjà, persuadées, peut-être inconsciemment, qu'elles méritent le traitement qu'elles reçoivent. Pourtant, à voir la colère reprendre le dessus sur ma voisine, j'ai eu l'espoir qu'elle allait s'en sortir. Qu'elles allaient s'en sortir.

J'ai songé que, en quelques minutes, je savais tout de la vie et des souffrances de cette femme. Et que, ironie du sort, je ne connaissais même pas son prénom.

Et j'ai songé à ce que m'avait rappelé la femme, à l'autre bout du fil: en France, une femme meurt sous les coups de son compagnon tous les deux jours et demi.

mardi 12 octobre 2010

Ma voisine

Dimanche soir, lassée de rester chez moi, je me suis octroyé une petite pause: c'est décidé, j'allais...

... sortir les poubelles.

Oui, oui, ma sortie dominicale consistait à sortir les poubelles (lourdes, évidemment).

Le premier qui parle de vie pathétique sort.

Donc, je suis sortie, sans même prendre le temps d'enfiler une serpillère, pensez donc, la poubelle est juste en bas de l'immeuble, pas besoin de prendre ma petite laine à la Thérèse.

Ma sortie a duré environ 32 secondes et, allez, 16 centièmes, je dirai. Pas de quoi bouleverser ma p'tite vie.

Eh bien si, figurez-vous. D'ailleurs, je rigole, mais je vous assure que ça n'a rien d'une histoire drôle.

Non, je n'ai pas rencontré l'amour, comme ça, au détour du hall glauque que j'ai la chance de traverser chaque jour (ou presque, donc). D'ailleurs, si vous êtes mignons, je vous raconterai peut-être un jour la proposition immobilière d'un voisin. Plus tard.

En fait, j'ai juste ouvert la porte d'entrée pour une voisine et ses deux petites filles, dont l'une, profondément assoupie dans sa poussette, ronflait si fort que nous avons dû élever de quelques décibels le son de nos (douces, ah ah) voix. Je l'aime bien, cette voisine, elle est toujours souriante et avenante. Nous prenons donc l'ascenseur ensemble et elle me demande des nouvelles de mon loulou, parti chez ses grands-parents pendant que j'allais faire le zouave en Bretagne.

Je lui raconte que nous partons à Nantes, le petit échange de banalités, vous voyez bien. Sauf que, soudain, un voile passe dans le regard de ma voisine si charmante. Elle baisse d'un ton (avec, toujours, le petit train ambulant à côté de nous, ce qui rend la conversation un rien chaotique) et me confie: "nous aussi, nous allons partir. J'en peux plus, ici."

Sa fille, qui a 9 ans, je crois, la regarde un peu étonnée. Je comprends que sa maman est en train de me confier leur secret, ce truc qu'elle n'a le droit de partager avec personne. La maman poursuit... quand l'ascenseur s'arrête à mon étage. Je l'invite à s'arrêter avec moi, histoire de ne pas interrompre sa surprenante confession. Elle me suit.

Son mari la frappe. Elle l'a déjà quitté, par le passé. Et puis, pétrifiée à l'idée d'élever sa fille seule, et profondément soucieuse de fonder une vraie famille, elle lui a tout pardonné. Les coups, les insultes, le harcèlement permanent. Elle s'est mis sa famille à dos avec la naissance de sa deuxième fille (le p'tit train ambulant). Et là, alors qu'elle est rongée par la peur, qu'elle ne peut plus contrôler son mari... elle a commis ce qu'elle considère comme irréparable.

Elle me montre son ventre rond. Enceinte de cinq mois. Rien que d'en parler, elle en a la nausée. D'ailleurs, elle prend son petit gobelet et crache dedans, en s'excusant. Malade à crever, elle est perdue, vit dans l'angoisse et imagine que seule une fuite pourra les sauver, ses enfants et elle, de cette vie horrible où plus rien ne compte.

Je l'écoute, j'en ai les larmes aux yeux. Je lui demande si elle est allée voir quelqu'un. Si elle a appelé la police. Des assos. Ce que je peux faire pour elle. Un frisson me parcourt l'échine. Elle habite juste sous mon appartement et je n'ai rien entendu. Jamais rien imaginé. Et maintenant que je sais, je reste impuissante avec l'impression d'être une complice involontaire de ce barbare, parce qu'elle m'a interdit d'aller prévenir la police. Elle a trop peur qu'il ressorte, vite, et qu'il mette ses menaces de mort à exécution.

Elle m'a remerciée de l'avoir écoutée. Elle avait tellement besoin de parler, de vider son sac, elle qui ne peut rien partager avec sa propre famille. Elle m'a dit qu'elle devait y aller, là, parce qu'elle sentait qu'elle avait déjà pris trop de temps et que les reproches n'allaient pas manquer.

Je lui ai demandé de venir me voir. De ne jamais hésiter, surtout. De rester prudente et de préparer son départ comme si de rien n'était. J'ai eu envie d'aller frapper chez elle, pour savoir comment elle allait. Si elle avait encore dormi dans le salon avec ses deux filles, avec une couverture comme seule protection face à ce monstre qu'elle a cru aimer. Qu'elle a dû aimer.

Qui a dû l'aimer, lui aussi. Mais qui est atteint d'un terrible mal. Il ne boit pas, il ne fume pas mais il ne peut contrôler cette terrible violence qui le ronge et qui s'abat au quotidien sur cette femme, sur cette petite fille, toutes deux terrorisées, enchaînées, malheureuses.

Ce soir, j'entends les pleurs d'un enfant. Je ne sais pas d'où ils viennent. J'ai entendu des meubles s'entrechoquer, aussi. J'ai le ventre noué, j'ignore ce que je dois faire. Je ne voudrais pas que cette femme disparaisse sous les coups de son mari, lui qui a déjà détruit sa propre famille. Comment faire? Comment puis-je agir?

J'entends des cris. Si j'y vais, je sais la sentence qui l'attend. Mais si je n'y vais pas?

dimanche 8 août 2010

L'attrait de l'ortie, du sureau et le racisme chez Zola

15h30. La vaisselle se lave toute seule dans la machine, toutes les tables sont débarrassées, le plan de travail est rangé et j'ai même eu le temps d'avaler ma petite salade. Maintenant que la tornade est passée, avec une quinzaine de personnes arrivées quasiment dans le même temps, je m'octroie le luxe suprême, celui de goûter à cette glace bio "menthe ortie" et à cette autre, "sureau".

En fait, il n'est nul question de gourmandise, non, non, non. Il s'agit d'un dévouement de l'extrême, d'une conscience professionnelle poussée au bout: des clients m'ont demandé à quoi ces parfums s'apparentaient (ben, à de la menthe et à du sureau?). Je ne pouvais rester plus longtemps dans l'ignorance.

Je mets délicatement la première cuillère dans ma bouche, laquelle s'en trouve immédiatement émerveillée. Ce menthe ortie s'avère une petite tuerie. Quoi, le régime? C'est rien que des plantes, là, c'est pas pareil! Au sureau, maintenant (pas folle, je sais que le temps m'est compté et qu'un client peut surgir à tout moment. Va savoir pourquoi, je ne veux pas qu'ils imaginent que moi aussi, je peux me sustenter). Oh, c'est bon, texture veloutée, un peu épaisse et étonnante, mais bon, ouh la la. Limite, l'extase n'est pas loin.

Surgit de nulle part un monsieur. La cinquantaine, sec, très sec, abîmé par la vie. Il sent l'alcool. Au départ, il me demande mon avis car il aimerait visiter le musée, attenant au restaurant, avec sa fille de dix ans. Ben, allez-y monsieur, et si vous voulez lui faire faire du vélo dans le parc à côté, vous pouvez aussi (non, c'est vrai quoi, ma glace est en train de fondre). Sauf que le monsieur cherchait juste un prétexte pour parler et évoquer sa fille, sa douleur, sa souffrance.

Mince. Je suis mal (mais pas tant que ma glace).

Alors, il me raconte. La séparation avec la maman, la petite fille maltraitée par le nouveau compagnon alors qu'elle n'a que trois ans, le placement en famille d'accueil - "j'aurais bien voulu la récupérer, vous comprenez, mais j'étais en prison", me précise-t-il. Ah, effectivement, ça complique un peu les choses - la mère qui ne voit pas sa gamine sept ans durant mais qui fait une autre fille avec le même compagnon maltraitant, la dite gosse rejoignant à son tour une famille d'accueil.

Bref, c'est Zola. L'espace de quelques secondes, j'en oublie ma glace et la douleur qui me scie le talon (une autre histoire, je vous expliquerai) et je suis dans l'empathie totale.

Quand même, y'en a qui cumulent.

Alors, lui, il se raccroche, il veut recoller avec les morceaux avec sa gamine, la seule qu'il ait eue. Il joue au bon papa, il veut l'amener au musée. Preuve à l'appui, il sort de sa veste élimée une feuille, qu'il a pris soin de protéger avec un plastique, et insiste pour que je lise la lettre. Les mots, écrits avec différents stabilos, sautent aux yeux, fluo oblige, mais aussi par leur teneur. "Papa, quand j'étais petite, tu étais très méchant avec moi, mais maintenant, tu es le papa de mes rêves" etc. etc. Le pauvre monsieur, je suis à deux doigts de lui offrir un café et de lui proposer de passer un petit instant sur la terrasse. Quand...

Il fait le faux-pas.

"Je m'inquiète pour ma fille, en ce moment, elle est dans une famille d'accueil bien, mais le quartier est vraiment pas terrible, plutôt mal famé." Devant mon air interrogateur (en Sarthe, nous ne sommes pas les plus en danger, en termes de sécurité, dirons-nous), il ajoute: "Ben oui, y'a plein de noirs, d'Algériens, de Marocains".

...

"Allez, bonne continuation, monsieur, hein, allez voir le musée si vous voulez plus de renseignements", l'ai-je coupé.

Il n'a rien dû comprendre, ne voyant même pas le problème, j'imagine. J'ai été un peu lâche, avec le recul. J'aurais dû lui spécifier que son racisme, aussi ordinaire et tragiquement banal soit-il, me dégoûtait et qu'avant de porter de tels jugements, peut-être devrait-il se poser d'autres questions.

Mais il sentait l'alcool, comme je vous l'ai dit, et tous ses propos n'étaient pas forcément assurés. J'ai craint de me prendre une mandale, tout simplement.

Et comment j'aurais mangé ma glace (fondue) avec une mâchoire cassée?

vendredi 25 juin 2010

Garden party

Vers 16h, le téléphone sonne. Ce n'est ni Toupargel qui me suggère son pack de bacs de douze kilos de glace et ses brochettes de porc, parce que vous comprenez, l'été, c'est vachement sympa, les barbec' - surtout en appart, quand ton foyer compte deux personnes. Ce n'est pas non plus EDF qui m'offre de réaliser des économies d'énergie, moi la propriétaire - je suis locataire, et pis dans un HLM d'abord, ouais madame.

Non, c'est la boîte qui m'emploie. Si je pouvais retranscrire deux nouvelles heure trente de réunion, ça les arrangerait. Pas pour hier, non, mais si je peux caser ça dans mon emploi du temps... Si je peux? Tu penses, banco! (note à moi-même: penser à sacrifier quelques heures de sommeil, ce concept superflu qui t'empêche de consacrer plus d'heures à des missions palpitantes).

Quelques minutes plus tard, nouvelle offre, cette fois pour un boulot totalement différent, qui n'en est qu'au stade du projet. Mais si ça m'intéresse? Tu penses, banco!

Un coup d'oeil sur la montre, ouh la la, je vais être en retard, je dois être à 17h au restau où je travaille de temps en temps, pour un extra. Une grosse réception avec orchestre, jolies tenues et vin à gogo. Enfin, pour les invités s'entend.

Perso, je me contente de boire de l'eau. Et j'ai revêtu le T-shirt aux couleurs du restau, ce qui limite les chances de dévoiler mon potentiel hautement sensuel (ah, ah) et en même temps, on n'est pas là pour ça. On vient servir les gens, n'être plus qu'un sourire permanent et une main souple et habile, qui soulève des carafes et des verres et répète à l'envi la liste des boissons proposées.

Servir le cocktail. J'aime beaucoup ce genre d'exercice. Les gens sont en général détendus, de plus en plus au fil de la soirée, le degré éthylique de leur organisme gonflant proportionnellement au nombre de retours vers le bar. Ce qui est drôle, et finalement assez révélateur, c'est le comportement mâle et femelle.

L'homme se dirige vers vous et d'un sourire, vous fait comprendre qu'il goûterait bien au petit rouge local. Voire au blanc tout aussi sarthois. Peu importe le vin, l'attitude est franche, sans équivoque. Et si le vin est bon, il n'hésite pas à revenir, sans chercher un prétexte à trois sous.

La femme, elle, arrive davantage à pas de velours, s'excuse presque de s'être approchée si près et demande "unpetitblancs'ilvousplait", que si elle était une petite souris, eh ben ça l'arrangerait, comme ça personne la verrait. Il y a aussi celle qui commence par le jus de pomme, parce que, quand même, une femme, ça ne boit pas, et qui, imperceptiblement, revient, redit bonjour et demande cepetitblancs'ilvousplait. Franc du collier d'un côté, un rien sournoise de l'autre, étrange comme une simple attitude peut révéler beaucoup des genres humains. Cliché? Cliché.

Alors, on est là, dans ce ballet incessant de verres qui s'entrechoquent, de plateaux qui circulent et sourires qui se croisent et on se dit que, quand même, le spectacle est permanent.

Il y a la rigide qui sait d'emblée qu'un petit four, somme de sa ration calorique de ses dix dernières semaines, ne peut définitivement pas passer jusqu'au stade de ses lèvres pincées. Lorsque vous avez le malheur de lui présenter l'éventualité de gober cette terrible bombe, elle vous dévisage un peu haineusement, avant de détourner le regard. Du genre, mais pour qui elle me prend, comme si j'allais m'abaisser à ce genre d'infamies? Celle-là, on l'évite, ensuite.

Il y a les incrustes, mélange de vulgarité et de mépris, venues jouer les pique-assiettes sans vergogne, mais trahies par leur look mi-punk, mi-moche, qui demandent, tout en collant leur chewing-gum sous la table du buffet, si ça nous ferait rien de leur donner un verre.

Mais bien sûr, je vous en prie.

Il y a le vieux poète qui vient nous voir au bar, se gargarisant d'avoir défilé le matin même, "pour vos droits, les jeunes". Là, notre immobilisme concernant la grève nous revient et on le ressert avec cette petite honte des nantis, pour qui les gens se battent, sans retour.

Il y a le monsieur physiquement intelligent, qui refuse poliment les toasts et qui disserte calmement, sans penser que des coeurs chavirent au moment même où il porte le verre à ses lèvres. On pense ensuite à Pretty Woman et à ces histoires un peu folles où le canon a repéré, derrière le costume de l'employée (voire de la putain, certes), toute la beauté intérieure de la fille. Et puis, on se souvient qu'on ressemble autant à Julia Roberts que Josiane Balasko à Monica Belluci et on raye l'opportunité aussitôt, histoire d'éviter l'auto-flagellation.

Il y a les collègues d'un soir, drôles et cocasses, qui, jaloux du beau gosse du coin, rêvent de le torturer et de le coller à la potence. Et se resservent des rillettes en attendant.

Il y a le retardataire, tellement à l'ouest qu'il en a oublié d'ôter son casque. Il demande de l'eau, de l'eau, de l'eau. Et puis le chameau se transforme progressivement, retrouve une allure humaine et se finit au petit blanc. Lorsqu'il part, il nous salue d'un "coucou" touchant. Sa "chérie", comme il l'appelle, reste faire la causette. Elle nous explique que chéri d'amour est parti à la maison, parce qu'ils organisent un barbec' ce soir. Et comme elle n'a pas trop envie de s'y coller, elle reprend un verre, pour arriver pompet', prête à engloutir de la viande grillée. Quand on lui propose de venir la rejoindre après le service, elle se dit qu'elle a quand même peut-être un peu trop causé.

Il y a aussi la vorace. Alors elle, elle arrive jusqu'au bar, maudissant les organisateurs de ne pas avoir proposé un buffet. C'est qu'elle a faim, la dame. La première fois, lorsque vous passez avec vos petits fours, naïvement, vous tendez les deux plateaux. Erreur! Fatale erreur! Elle tape dans les deux, et se ressert, des fois que la guerre éclaterait dans la seconde.

Au tour suivant, comme vous l'avez repérée, vous la jouez habilement, en la contournant. Las! C'est méconnaître la voracité de la pique-assiette qui, non seulement vous rattrape, mais chope quatre toasts simultanément, dans un tour de passe-passe virevoltant. Du genre, t'as voulu me priver, eh bien prends ça! Ensuite, devant votre plateau vidé de sa substance salée, vous avez envie de pleurer, parce que les stocks diminuent à vue d'oeil. L'idée vous effleure aussi de lui coller l'assiette vide dans les dents, pour mieux faire passer le tout. Mais ça ferait mauvais genre.

Enfin, il y a les copines, invitées à la petite sauterie et un rien surprises de vous retrouver derrière le bar. Vous êtes contente de les voir mais en même temps, la boss ne vous paie pas pour ça, donc, en grande pro (ah, ah), vous les servez et repartez à l'assaut de la pile de verres qui attendent d'être rangés.

Je crois que je ne me lasserai jamais de ces saynètes, tranches de vie où les travers humains sautent aux yeux, où la chaleur d'un sourire, aussi, prend parfois tout son sens. Où chacun, avec ce mélange de désinvolture et de contrôle de soi-même, se dévoile et finit par s'abandonner, sans même imaginer que des yeux les observent.

Si je me suis amusée? Banco!

lundi 18 janvier 2010

Machine grippée (H1Nains)

13h23- "Madame, cantine de l'école Bip, votre fils est fiévreux, il serait bon que vous veniez le chercher."

13h32 - "Madame, bip-bip de l'école Bip, votre fils est mourant, venez tout de suite."

13h43 - "Steph, c'est bip (l'ex). Je pars chercher loulou à l'école. Rappelle-moi."

Pendant ce temps, je bavardais tranquillement avec une amie rencontrée par hasard, sans penser que mon fils pouvait être à ce point à l'agonie.

L'agonie était toute relative, pour le coup, mais, ne le sachant pas encore, j'ai pris rendez-vous avec le médecin. Une quiche absolue, mais il y a urgence. Avec en moyenne dix jours d'attente si je veux vraiment consulter mon référent - qui, lui, sait de quoi il parle- je n'ai pas le choix. Mon fils étant mourant, il pourra peut-être faire quelque chose, sait-on jamais.

Il est sympa, loulou, quand il est malade... Quel calme, soudain. La pile surexcitée laisse place à un petit bonhomme tout doux, image rare et précieuse... Le médecin, lui, le regarde d'un air suspicieux, l'interrogeant sur ses symptômes. Avachi dans son fauteuil en simili cuir, il semble distrait, "moui, moui, des douleurs abdominales, moui, moui, de la fièvre, moui, moui, de la toux, moui, moui, le nez qui coule, moui, moui, mal au bras droit...

"Mal au bras droit? Des courbatures?"

"Ah!" Le mou du genou se redresse d'un bond sur son siège, farfouille dans une boîte, vite, il enfile un bec en papier qui lui donne l'air d'un canard risible - mais blanc, pas jaune, le canard - et jette un masque à mon loulou, un rien surpris.

"Non, vous comprenez, je dois me protéger", qu'il se justifie, le monsieur.

" Euh, il a été vacciné contre la Grippe A, vous savez..." je lui dis, rassurante.

"QUAND? Hein, QUAND?"

C'est marrant, je le sens affolé.

Il s'avère que c'était une rhino-pharyngite. Y'a pas que la Roselyne pour être à côté de la plaque.

mercredi 13 janvier 2010

Histoire d'échelle

Il s'appelait Joseph et regardait distraitement dans le rétro - tenant par je ne sais quel miracle au pare-brise, sans plier sous le poids des multiples grigris accrochés.

Il s'appelait Paul et lui était plus attentif, âme solitaire mais ouverte, prêt à me faire visiter Big Apple.

Jean-Philippe était mélancolique, Henri s'était résigné et avait fait sa vie ici, à New York, parce que sa famille restée au pays avait besoin de ses émoluments. Toussaint soupirait mais gardait le sourire, poussant plus fort le son de la radio créole. Jean tapotait sa poche, d'un air complice, montrant les bons côtés de la vie américaine.

New York est plein de ces taxi drivers haïtiens, en transit forcé, au départ, qui finissent par rester, vivre et mourir dans cette ville tellement éloignée de leurs racines.

Il fallait les écouter parler de leur village, de leur misère quotidienne, de leur espoir, aussi, qu'un jour, les choses changent, que leurs enfants puissent découvrir leurs origines et eux, retourner sur leur île. Qu'ils n'aient plus à s'exiler pour simplement survivre.

J'ai repensé à tous ces visages un jour, alors que loulou avait dans sa classe un ressortissant d'Haïti, qui accrochait les mots et qui, par sa violence et sa suractivité, énervait instit, parents et élèves. Il a fini par s'habituer à cette nouvelle vie, loin de chez lui, en France. Il a apprivoisé la langue française, s'est assagi, et la douceur de ses traits a peu à peu atténué la dureté initiale de son visage.

L'été dernier, avec loulou, on a croisé ces mêmes traits, en République Dominicaine, où les Haïtiens viennent chercher refuge. Là-bas, ils sont vus comme des pestiférés et le racisme entre les deux peuples voisins n'est pas qu'une vue de l'esprit. Haïti est l'un des pays les plus pauvres du monde et tous les moyens sont bons pour fuir la misère.

J'ai hésité à allumer la télé, ce soir, car loulou se souvenait que son copain, cet enfant si attachant, était né là-bas. Plus de 100.000 morts après le séisme, il ne réalise pas vraiment. Mais il sait que la maman biologique de son camarade était, elle, sur place. Moi, j'ai pensé aux familles de Joseph, Paul, Jean-Philippe, Henri... Tous ces déracinés qui, peut-être, ont continué aujourd'hui de prendre des clients à Manhattant, plus mélancoliques que jamais, les mains sur le volant, mais le coeur plus que jamais ailleurs.

On n'y peut rien. Demain, on parlera d'autre chose, bien sûr. Mais, je sais pas, d'un coup, je me trouvais moyennement décente d'évoquer mes petits états d'âme d'occidentale gâtée.

Une histoire d'échelle, j'imagine.

jeudi 7 janvier 2010

Pas mécontente de la placer, celle-là!

Je sens déjà que le débat vous passionne, au vu du nombre impressionnant de réactions. C'est mou, c'est tout mou, ça! Alors, que les lecteurs qui iront jusqu'au bout de ce post soient salués, je promets de l'imbuvable... Vous jugerez de vous-mêmes.

En pleine recherche, pour écrire ce dossier sur les basketteuses et le sport, j'ai découvert le travail de Claire Carrier, psychiatre et ancienne de l'INSEP. J'ai lu l'un de ses ouvrages et elle m'est apparue comme la personne idoine pour répondre à toutes les interrogations sur les effets du sport sur le corps féminin.

Je l'ai donc sollicitée pour une interview. Autant l'avouer, cela n'a pas été simple de la convaincre. Elle avait déjà été échaudée par un journaliste, auparavant, à qui elle avait accordé beaucoup de temps, et qui avait lapidé ses propos. Je lui ai expliqué que cela serait différent, blablabla... Et un jour, j'ai fini par obtenir cet entretien qui me semblait si fondamental.

L'interview, si elle s'est avérée passionnante, m'a laissé un goût amer. Tout semblait couler comme de l'eau de roche, tant cette spécialiste sait vulgariser l'information. En retranscrivant ses propos, j'ai néanmoins dû élaguer, un peu, car tout cela était fourni, informatif, exaltant, mais l'intégralité aurait pris une bonne vingtaine de pages. C'est donc une interview largement raccourcie que j'ai présentée à mon boss.

Clairement mal à l'aise avec le sujet majeur - l'homosexualité supposée des sportives -, le boss en question a botté en touche. Pas assez vulgarisé à son goût, trop compliqué pour nos lecteurs qui, c'est bien connu, ne pouvaient mettre en route plus de deux neurones simultanément. Ce qui me semblait l'élément-phare du dossier a donc purement et simplement été supprimé...

Lorsque j'ai quitté le magazine, j'ai fait le tri dans mes dossiers, mais j'ai conservé cette interview. Et puisque je suis ici chez moi, eh bien, je la diffuse. Je trouve qu'elle donne un bon éclairage de l'homosexualité dans le sport. Même si, je le concède, elle demande un peu de concentration. Soit.

J'espère juste que Claire Carrier m'a pardonnée, depuis...

Allez, merci aux courageux qui iront au bout.

Claire Carrier
"Ne pas les cataloguer comme homosexuelles"


Psychiatre, auteur de "Le sportif, sa vie, sa mort" (Edition Bayard), Claire Carrier dresse un portrait très noir du haut niveau sportif au féminin. Elle nous en explique les dangers et la façon de s'en prémunir.

Comment expliquer la présence de l'homosexualité au sein de certains sports féminins ?

" D'abord, pour moi, l'homosexualité, ce n'est pas un comportement, c'est une position psychique. C'est être attiré par le même sexe que soi-même. Or, l'attraction, ce n'est pas un comportement ! Le passage à l'acte est autre chose que l'homosexualité, c'est une identité sociale par un comportement. Il y a des gens qui ont des pratiques hétérosexuelles et qui sont très homosexuels. L'adolescence est caractérisée par une période où, garçon comme fille, il y a une perplexité par rapport au développement sexué du corps et lors du premier stade de l'adolescence, on est dans une période de refus de la sexuation physiologique. Dans ce refus intervient une période homosexuelle normale. On préfère être attiré par les personnes du même sexe, on est rassuré. La plupart des filles qui se tournent vers le haut niveau traversent cette période-là alors qu'elles sont dans un contexte où elles sont entourées de filles qui sont non seulement perplexes par rapport à leur corps qui devient femme, mais qui est détourné de son projet féminin par le sport. Et en plus, elles sont grandes. Jusqu'où vont-elles continuer à grandir, quand cette histoire va donc s'arrêter, qu'est-ce que je vais faire et pouvoir faire une fois que j'aurais ma longueur de jambes et de bras définitive ? Mieux vaut retrouver les autres qui sont comme moi, pensent-elles.

Et d'un point de vue physiologique ?

La pratique sportive intensive développe l'appareil musculaire et l'appareil locomoteur, ce qui est une orientation du corps pré-sexuée, qui n'est pas concernée par la différence de sexe. Un cm3 de muscle examiné sous microscope a exactement la même structure chez l'homme et chez la femme. C'est pour cela que je dis que la pratique sportive est un investissement pré-sexué. En tant que tel, cela concerne aussi bien l'homme que la femme. En outre, le développement musculaire, de la puissance et de la force musculaires, est une qualité qui ressort de la virilité. A partir du moment où on développe le muscle et sa puissance, ce qui est le cas dans toutes les disciplines de combat et de ballon, on met l'accent sur la virilisation du corps. Une fois que le corps est virilisé, c'est un atout pour le sexe masculin, et une énigme pour le sexe féminin. Il faut que les femmes restent femmes dans un corps qui a une qualité virile. C'est ça l'enjeu de la sportive. Certaines disciplines ajoutent à cette virilisation, d'autres paramètres qui la renforcent avec des attributs sexués habituels: le rapport à la pilosité - de manière générale, les hommes sont plus poilus que les femmes - et la taille - en général, les hommes sont plus grands que les femmes. Une femme, par sa discipline sportive, voit valoriser deux attributs sexués masculins comme la grande taille et la force physique. De plus, avec le développement musculaire, le corps est inondé d'hormones mâles - d'où une augmentation de la pilosité: même si elles n'étaient pas poilues avant, elles ont un peu de duvet au-dessus des lèvres, parfois les poils du duvet des joues un peu plus développé, elles n'ont pas de barbe, bien sûr, mais elles doivent passer chez l'esthéticienne plus souvent, elles ont la peau plus grasse, des poils pubiens répartis en losange comme les hommes. Ce sont des petits signes d'imprégnation hormonale virile qui sont des signes physiologiques. L'inondation par les hormones du stress et de l'efficacité sportive viennent étouffer l'hormonologie spontanée sexuée. A partir du moment où physiologiquement, le corps dit que cette transformation physique, c'est à dire virile, commence à inhiber la transformation sexuée hormonale naturelle, c'est là qu'il faut dire à tout le monde: attention! Quand cet accaparement de l'hormonologie sexuée par l'hormonologie sportive va jusqu'à arrêter le cycle des règles chez la femme, là, on va trop loin. Mes chers confrères, comme les entraîneurs, trouvent cela génial, estimant qu'il faut leur donner la pilule pour prolonger cet effet. Mais en fait, cela détourne complètement le rapport à la contraception, elles ne savent plus du tout ce que la contraception veut dire, par rapport à la fertilité et les possibilités d'être fécondée. Elles vivent la pilule comme une sorte de dopage. Et c'est une distorsion de l'appréciation de la féminité. Et c'est là que c'est grave. Et dans cette distorsion de cette connaissance du féminin en soi, les sportives ne sont plus des femmes comme avant et évoluent vers une structure d'homme qui leur fait très peur et qu'elles refusent. Qu'ont-elles comme solution affective ? La seule, c'est de se retrouver avec une femme qui vit la même expérience qu'elle et de fonctionner ensemble à un niveau pré-sexué. Donc, on ne peut pas dire qu'elles sont homosexuelles, ce n'est pas vrai, elles sont pré-sexuées! Les jeux érotico-sexuels qu'elles ont ensemble, ce sont exactement les jeux de touche-pipi que les enfants ont avant de découvrir qu'ils sont un petit garçon ou une petite fille. Au moins y a-t-il quelque chose de leur outil féminin qui fonctionne. Il ne faut surtout pas les cataloguer comme homosexuelles parce que sinon, vous leur fixez une identité et du coup, elles vont vraiment le devenir.

Mais les basketteuses sont-elles concernées par l'aménorrhée et tous ces signes virils ?

Elles n'ont peut-être pas d'aménorrhée mais on ne peut pas le voir puisqu'elles sont toutes sous pilule (créant ainsi des règles artificielles). Et en général, elles prennent Diane, qui permet de régler les sécrétions et de freiner la pilosité. Elles sont sous traitement hormonal substitutif. C'est un médicament, la pilule, et c'est pour cela que c'est un équivalent de dopage.

Mais c'est un bouleversement terrible, de subir ces transformations corporelles et d'être taxée en outre dans le même cas d'homosexualité…

C'est beaucoup plus infantile que cela et ce n'est pas immature non plus. C'est adapté aux exigences de la pratique sportive. Une femme grande a énormément de mal à vivre son côté accueillant du féminin parce qu'elle est un peu encombrée par son corps. Elles sont perdues, isolées et ne peuvent avoir de réassurance affective et maternelle qu'en se lovant dans les bras l'une de l'autre. Elles ont besoin de tendresse, que leur corps soit caressé, et pas bousculé, moqué etc. "T'as vu la grande bringue?" "T'as vu celle-là?" On ne peut pas faire un bisou ou caresser la joue de quelqu'un qui vous dépasse comme on le fait dans la vie courante, avec son enfant par exemple.

Les filles ont-elles alors tendance à se refermer sur elles-mêmes ?

Il y a toujours une période de régression et de déni. Et puis, les gens ne sont pas tendres. C'est très dur à vivre mais toujours moins que de se retrouver avec une grande taille dans la nature où tout est problème.

Avez-vous connu également des cas de désordre alimentaire chez les basketteuses ?

Oui, elles font des excès et elles s'en foutent. Elles ne font pas attention à leur séduction par leur ligne, elles sont attentives à l'efficacité de leur ligne musculaire. Leur corps est un instrument et ce n'est pas forcément un objet de désir. Elles-mêmes ne se désirent pas. Elles n'ont pas le dorloter, à le décorer et le cocooner comme les autres femmes peuvent le faire. Elles ont peur de leur séduction entre femmes. Parce qu'il y a des femmes qui ont vraiment la structure homosexuelle, c'est à dire qu'elles sont attirées par les autres femmes. Et il suffit qu'il y en ait une autre qui soit un peu plus féminine pour qu'elles soient la proie des autres, les Atalantes (des Don Juan au féminin). Les stratégies des femelles homosexuelles, quand elles sont attirées par une autre femelle, sont très dangereuses. L'appartenance à un groupe de femme ne se fait pas comme ça. Plus les exigences de rentabilité, de cohésion, du groupe sont importantes, plus les moments de vie ensemble sont denses, intenses et répétés, plus le risque d'interpénétration homosexuée devient évident.

Comment permettre à ces basketteuses qui arrivent au haut niveau d'être préparées à tous les bouleversements qui les attendent ?

Il faut que leur entourage les reconnaisse femme et qu'elle puisse avoir un petit copain en dehors de la pratique sportive. Il faut aussi que les autres acceptent qu'elle ait un petit copain, car il y a parfois une pression épouvantable entre les filles. (…) Pour les filles qui veulent faire du basket à haut niveau, c'est très risqué sur le plan du féminin. Il faut que la fille, mais aussi les parents, le copain, soient avisés et si c'est la passion de la jeune fille, pourquoi pas, mais il ne faut surtout pas l'abandonner dans ce milieu-là. "

mercredi 6 janvier 2010

Affronter les préjugés

Lorsque, jeune journaliste, je suis arrivée à la rédaction de mon magazine, j'ai été rapidement briefée: "dans le basket féminin, toutes les filles sont lesbiennes".

Un a priori? Pensez donc.

Moi, je tombais des nues. On m'a expliqué que la proximité des vestiaires, la vie de groupe, tout ça, ça incitait ces jeunes demoiselles à tomber dans les bras les unes des autres.

C'est marrant, j'ai joué au basket pendant des années, ça ne m'avait jamais traversé l'esprit. Ah oui, mon niveau n'était pas non plus formidable et j'ai donc échappé à cette vie orgiaque - parce que, dès que l'on parle d'homosexualité, c'est forcément ainsi, paraît-il. Hum.

Je ne voyais pas non plus quel intérêt on devait porter à une donnée personnelle (ça fait bien partie de la vie privée, hein? Rassurez-moi) et j'ai donc passé les premières années à couvrir du basket féminin sans m'interroger davantage sur ce fait.

Et puis, un jour, j'ai eu l'occasion - et le bonheur, parce que le sujet était passionnant - de parler de la femme et du sport. Quelles incidences la pratique du basket avaient sur leur vie, comment vivaient-elles leur corps (paru en deux volets, sous les intitulés "Du muscle et du style" et "Le corps à rude épreuve", que ceux qui sont intéressés par une copie m'écrivent sur ma boîte perso!) et ce genre d'interrogations. Et là, je me suis demandé si je devais, ou pas, aborder, la question de l'homosexualité.

Je le devais. Cela fait partie de l'identité de certaines de ces femmes et le nier aurait été hypocrite. Je me souviens de la réaction d'un collègue, qui frétillait d'excitation à l'idée de lire des révélations sur ces basketteuses qu'il côtoyait. J'ai soupiré et en même temps, j'ai compris sa réaction tant les rumeurs circulaient sur le compte de telle ou telle joueuse. Fasciné et curieux, il avait besoin de savoir.

Avant d'évoquer le sujet avec des basketteuses - homos et hétéros, d'ailleurs - j'ai rencontré une psychiatre, Claire Carrier, spécialiste en médecine et biologie du sport, qui a travaillé à l'INSEP -le laboratoire national des meilleurs sportifs français. Son discours et ses théories m'ont offert un nouveau point de vue sur la question et ont éloigné cette peur que j'avais de marcher sur des oeufs. Car, aujourd'hui encore, l'homosexualité dans le sport reste taboue.

Enfin, "dans le sport" seulement? J'aimerais croire que oui, mais les stades et leurs spectateurs ne sont qu'un reflet de notre société intolérante...

A suivre...

mardi 5 janvier 2010

Toi, tu vas avoir des problèmes

Je regardais hier soir un documentaire que je vous conseille vivement, diffusé sur Canal plus : "Sports et homosexualités: c'est quoi le problème?"

Cela n'a fait que me confirmer que, en 2010, nous avions encore un sacré boulot pour faire avancer les mentalités, tant les clichés persistent. Ce qui dérange, en substance, c'est que des sportifs, supposés "virils", puissent être homosexuels, parce que c'est bien connu, les homos, ce sont des filles avec des poils. C'est "La Cage aux folles", avec les plumes, vous voyez. "Si on se dit homo, c'est une faille", assure l'un des témoins.

Pff.

Clovis Cornillac a d'ailleurs eu à ce propos une excellente répartie, perplexe après avoir entendu David Ginola affirmer qu'en "18 ans, il n'avait jamais rencontré d'homosexuels." L'acteur a simplement fait remarquer au footballeur interloqué que tous les homos n'étaient pas forcément efféminés, maniérés et qu'ils n'étaient pas excités de voir ses coéquipiers nus dans la douche. Non, un homosexuel n'équivaut pas à un pervers sexuel. Et une lesbienne n'est pas forcément un garçon manqué.

C'était l'un des grands mérites de ce documentaire. Mettre en évidence - à défaut de les faire voler en éclats - tous les préjugés sur des personnes à la sexualité différente de la "majorité", donner à la parole à des sportifs qui, loin de vouloir jouer les porte-drapeaux ou de revendiquer de façon agressive une appartenance à un groupe communautaire, ont juste envie de vivre comme les autres, sans avoir à se justifier, à se cacher.

Il est évidemment utopique de croire que la société va briller par sa tolérance du jour au lendemain. Qu'elle va accepter, sans sourciller, de vivre sans a priori auprès de personnes dites "différentes". D'ailleurs, il est terrible d'entendre ce terme, pour désigner les hétéros, en anglais: "straight". On est droit lorsqu'on est "dans la norme", forcément déviant autrement.

Ce qui ressort, c'est toute la souffrance que la différence génère. On parle de dissimuler des préférences sexuelles, comme si c'était une maladie. Si certains sportifs assument leur homosexualité, leur entourage, leurs sponsors, surtout, les enjoignent vivement à taire le "problème". Certains, comme la footballeuse Marinette Pichon, montrent une incroyable lucidité et affichent leur détachement. "Je n'oblige pas les gens à voir ce qu'ils n'ont pas envie de voir", affirme l'ancienne capitaine des Bleues, recordwoman des capes nationales.

Elle a compris la force de destruction que le jugement des autres peut représenter. Et a su s'en affranchir.

Pourquoi je vous parle de tout ça? Non, non, je ne fais pas mon coming out. Cela me touche, d'abord, bêtement. Mais cela me rappelle aussi pas mal de souvenirs, dans ma carrière d'avant, dans la presse sportive.

A suivre...

vendredi 11 décembre 2009

Aïe

Je voulais vous parler de l'ambiance étrange qui régnait hier soir dans un centre de vaccination, où loulou et moi avons eu le bonheur de nous rendre. Mais je suis un peu chamboulée, là.

Ce soir, y'avait pestacle de Noël, à l'école de loulou. Tout bien organisé, mon rejeton qui joue le rôle du monstre (bizarre), les chants, les parents émerveillés, tout ça... Une ambiance bon enfant, rien que du banal, en somme.

Et puis, parfois, les choses basculent. A la fin du spectacle, les enfants descendent de l'estrade, pour rejoindre leurs parents, déjà prêts à les féliciter naïvement. Certains chahutent un peu entre les chaises. Je croise le regard de l'un d'entre eux.

Stupeur. Je lis de l'effroi. Il balaie la salle, les yeux implorants, et les baisse vers son bras.

Retourné.

Je n'arrête pas de me repasser la scène et j'ai une pensée pour ce petit bonhomme qui doit encore être à l'hôpital, à cette heure. Et pour sa famille - que je connais - pour qui le spectacle de Noël restera tristement gravé dans les esprits.