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mardi 22 septembre 2009

Comment l'extraction a failli avoir ma peau

Voilà quelques jours, j'ai écouté un message sur mon répondeur.

"Salut Steph, c'est B., j'étais rue de la Galère aujourd'hui et j'ai pensé à toi."

Rue de la galère? Moi? Comment ça, vous voyez le rapport entre les deux ?

En fait, la copine en question se faisait messagère. Cherchant elle-même un fonds de commerce pour une autre activité que la mienne, elle m'avait déjà fait visiter un local, afin de connaître mon avis, me mettant du même coup en relation avec un agent immobilier zélé.

C'est cette même personne qui lui a signalé que j'étais peut-être tombée dans la gueule du loup. Ouh, encore une histoire qui fait peurrrrrr...

En l'occurrence, B. me prévenait que le local que je visais était dénué d'extraction (un conduit que les vilaines mauvaises odeurs empruntent, plutôt que de s'installer sur les fringues des clients, condamnés, en l'absence de sortie d'air, à sentir le graillon toute l'après-midi. Vous voyez le principe). Mais surtout, que la copropriété s'opposait à une telle installation. Un peu comme une tuile, en somme. Comme si on vous collait le job de vos rêves à portée de main en le retirant aussitôt en disant: "hop, pas touche."

Vous dire que j'étais sereine après ce coup de fil serait mentir, mais enfin, j'osais croire que le problème serait résolu rapidement. En attendant d'obtenir une réponse à la DSV (services vétérinaires), j'avais écumé tous les sites possibles et imaginables sur la question. Puis sondé une restauratrice de la ville, qui vit très bien sans extraction. Les jours passaient et je n'avais plus que ce mot à la bouche. Le vendeur du local aussi, lui qui avait installé une petite hotte pour se prémunir, et qui s'inquiétait de voir l'histoire prendre de telles proportions.

C'est donc avec une impatience non feinte que je suis rentrée dans ce petit bureau, cet après-midi. L'inspecteur, la cinquantaine débonnaire, m'a semblé d'emblée du genre direct.

Et bien, tout faux. Il l'a joué à la normande. Oui et non. Ce que j'ai retenu, c'est qu'a priori, la direction des services vétérinaires, intransigeante sur la température des aliments ou les étiquettes de traçabilité de la viande, s'avère moins regardante sur les installations. Et tous ces services n'ont maintenant qu'un pouvoir consultatif. On peut les écouter et faire tout le contraire, a priori, on n'aura pas à fermer boutique du jour au lendemain, si j'en crois ce monsieur. Ensuite, comme il ne semblait pas très sûr de ce qu'il avançait, il a détourné le sujet en m'expliquant toutes les normes d'hygiène et de sécurité.

Et sinon, je fais comment pour mon histoire d'extraction? Je fais la morte ou j'installe tout?

Je l'ai senti gêné car de fait, ils n'ont aucune réponse officielle. C'est un peu du cas par cas et il était capable de me dire dans la même phrase que personne n'y verrait du feu et que j'allais avoir du souci avec le voisinage. Que je faisais bien comme je l'entendais mais qu'il se souvenait d'affaires qui avaient dû mettre la clé sous la porte. Qu'une extraction, c'était bien, mais qu'une bonne hotte, croyez-moi ma p'tite dame, ça pouvait bien tromper l'ennemi. Limite s'il n'allait pas me balancer un p'tit clin d'oeil complice.

Moi qui m'attendais à une réponse bien carrée... Si même les inspecteurs doutent, comment puis-je être certaine d'exploiter le local?

Finalement, je vais donc aller à la chasse à la hotte de compét' et espérer que ma cuisine n'empeste pas à dix kilomètres à la ronde. Tout ça pour ça, me direz-vous. Mais le point de détail s'avérait crucial pour la suite. A priori, donc, le problème est résolu et la journée aura été par ailleurs très fructueuse avec des rencontres et des entretiens à la chaîne. Avec au final l'impression que tous les maillons se mettent en place.

Et si ça finissait par aboutir?

jeudi 28 mai 2009

Le grand méchant loup

Drôle de journée. Ce midi, j'étais partie déjeuner avec une amie, vite fait pendant la courte pause généreusement octroyée par la CCI. On voulait un lieu où manger rapidement et bien, hop hop hop, nous voilà chez l'un de mes potentiels concurrents (ah ah ah, ça y est, je m'y crois totalement). Je ne suis pas fan d'un des deux associés mais bon, nous voilà parties. On s'installe, le bonhomme en question me regarde un peu de travers mais je n'y prête pas spécialement attention, plutôt concentrée sur notre conversation. Et puis, au moment de quitter les lieux, il me toise de son air le plus condescendant - il ne peut pas trop me prendre de haut, c'est un nabot- et crache son venin:

"- Alors, ça avance bien, votre projet?"
Moi : ".........."
Lui: "Surtout, si vous avez besoin de conseils, n'hésitez pas!

Ai-je besoin de préciser son ton sarcastiquissime? (oui, quoi, j'ai envie)

Moi : "- Je ne comprends pas... Comment savez-vous ?" (Inutile de nier, en plus je ne suis coupable de rien, a priori)

Lui: "- Pff, au Mans, tout se sait"
Moi: " - Oui, enfin, quand même"
Lui : "Vous faites une grave erreur, oui, une grave erreur!"

Là, j'ai l'impression d'assister à une tragédie de Racine, nous sommes en plein mélo et il s'insurge. L'agression est en règle, je suis abasourdie. Déjà que l'expert-comptable nous explique la gestion dans un mélange de chinois-serbo-croate depuis ce matin, qu'est-ce qu'ils ont tous à utiliser des langues que je ne connais pas?

Lui : "Nous sommes déjà quinze au Mans, qu'avez-vous besoin d'aller monter un salon de thé, hein?"

S'il pouvait m'étriper, il le ferait.
Lui (c'est un peu un monologue, pour tout dire, j'ai du mal à en placer une tellement il est enragé) : "J'en ai assez, tous les concurrents sont venus nous voir, j'en peux plus de ce cirque."

Mon amie et moi en restons bouche bée. Mais quelle idée aussi d'aller déjeuner chez un psychopathe pareil? Hein? J'oubliais que, tel James Bond (ou Mata-Hari, je suis pas sectaire, je vous l'ai déjà dit), je suis venue espionner son lieu ce midi et que j'ai placé en douce des micros et même tenté de coucher avec le cuisinier pour l'amadouer. Suis-je bête.

On lui explique. Calmement. Que le midi, nous, ben on a faim. Que l'on voulait juste apaiser la guerre qu'il y avait dans nos estomacs. Que l'on n'a jamais songé susciter (et affronter...) un tel courroux, que l'on n'a d'ailleurs jamais imaginé pareil scénario. Soudain, le soufflé retombe, il se montre confus.

"- Ah, euh, bah, euh, au temps pour moi alors, enfin. Vous savez quoi ?"

Je sais quoi? Qu'il a inventé le concept du salon de thé, que personne n'avait le droit d'ouvrir un tel commerce dans la même ville, parce que c'était son idée, au départ, de servir du thé aux femmes - des êtres qu'il semble détester par dessus tout, ironie du sort ? Qu'il mord? Qu'il n'est pas serein et qu'il voit d'autant plus d'un mauvais oeil la concurrence que ses affaires sont couci-couça ? Ce dernier point, je l'ignorais, mais son agressivité me laisse supposer que tout ne doit pas tourner rond pour qu'il s'inquiète de l'arrivée d'un nouvel établissement...

Pour le reste, il sait. Que le salon de thé, donc, ça ne marche pas ici, que les animations pour les enfants, bah pas plus, que de toute façon, les gens ne viennent que pour déjeuner ("Ouvrez donc plutôt un restaurant, alors!" ose-t-il) et que l'après-midi, depuis un an et demi, avec son associé, "ils se tournent les pouces."

Dois-je à mon tour l'attaquer parce qu'il vient de rajouter à ses services l'apéro dînatoire, une suggestion qu'il a pu voir sur mon questionnaire, que j'ai osé - rendez-vous compte - déposer à l'école de mon fils (et qu'il a donc intercepté) ? Un truc auquel, bien sûr, personne n'avait jamais songé ?

Dois-je lui dire que si les clients ne reviennent pas forcément dans son restaurant, au cadre pourtant très, très agréable et ses plats plutôt bons, c'est parce qu'il est d'une amabilité à faire passer, en comparaison, un agent du fisc pour le plus doux des agneaux, et que sa condescendance n'a d'égale que sa connerie?

Non. Je l'ai laissé sortir tout son fiel. J'ai décidé de prendre ça d'où ça venait. J'avoue que je ne sais pas vraiment comment il m'a identifiée, mais peu importe. Il me considère comme une ennemie, comme s'il n'y avait pas de place pour tous. Finalement, il m'a donné une bonne leçon de tout ce qu'il faut éviter. Je ne prétends pas être la meilleure, je n'en ai aucune légitimité, mais j'ose croire que je peux exister. Il n'arrêtait plus de répéter "Au temps pour moi". C'est ça, enfonce-toi. Je suis repartie la boule au ventre, parce que ce n'est jamais agréable de se faire agresser. Je me suis dit que les temps devaient être bien durs pour que ce "pionnier" des salons de thé s'inquiète de mon éventuelle présence sur le marché, alors qu'il ne me connaît pas.

Je suis retournée au stage. L'expert-comptable avait visiblement ajouté le hongrois à son langage initial. J'avais envie de me défouler. Un regard vers le dormeur et le malaise s'est estompé. Lui qui avait ouvert son compteur ce matin (contraint et forcé, il a lâché deux mots, avant de refermer les yeux) piquait de nouveau du nez et s'est pris la tête entre les mains, pour dormir, comme si de rien n'était. Je ne pourrai jamais faire comme si de rien n'était. Je dois bien me rendre à l'évidence : l'histoire de l'homme qui est un loup pour l'homme, j'en ai eu une parfaite illustration aujourd'hui. Mais le petit chaperon rouge, très peu pour moi.