lundi 6 juillet 2015

Quand je suçais mon pouce (et autres histoires de sorcière)

J'avais 6 ans. Avec mes parents et ma sœur, nous étions en Normandie, où nous avions de la famille. Totalement insouciante, j'adorais courir après les poules et ramasser leurs œufs, avec, aux pieds, ces bottes que je ne mettais jamais dans mon quotidien.
 
Il faut dire que nous étions plutôt des citadins, à la maison. Nous avions passé les premières années de ma vie à Paris, nous venions d'arriver à Nantes... Alors, à chaque fois que nous arrivions dans cette ferme à Condé-sur-Noireau, j'avais en tête ce refrain que j'adorais, "on dirait que ça t'gêne de marcher dans la boue" de la chanson de Michel Delpech, "Le Loir et Cher".
 
De fait, je me sentais à la fois libre pour courir dans les pâturages et un rien intimidée par l'ambiance rurale, austère et en même temps décomplexée, les visages très ridés que l'on croisait (la famille en question était la sœur aînée de ma grand-mère, et son mari), les échanges et les regards parfois rudes. Du coup, dans cet entre-deux, du haut de mes 6 ans, je suçais plus que jamais mon pouce, cherchant du réconfort dans un environnement ni hostile, certes, ni vraiment rassurant.
 
Un jour, alors que nous étions chez une vieille dame qui me faisait penser à une sorcière, j'ai eu un choc. Cette dernière, me voyant mettre ce pouce à la bouche, me regarda sévèrement. Elle s'approcha de moi et me raconta une histoire. Celle de ce petit garçon qui, comme moi, avait pris cette sale habitude et à qui, m'assura-t-elle, on finit par couper le doigt.
 
Ma réaction fut immédiate. J'enlevais mon pouce de la bouche et je ne le remis plus jamais.
 
Je n'avais pas mesuré les conséquences d'un tel sevrage et de sa brusquerie. Parce que ce pouce, il me rassurait. Or, je suis de ces personnes qui ont constamment besoin d'être rassurées. Je vous jure, ça me tue, ça tue mon entourage, aussi. Mais qu' est-ce que j'y peux?
 
Travailler ma caboche?
 
Hum, oui, bon, d'accord. Mais sinon? Sucer mon pouce? (la sorcière était une mytho, mais j'ai un peu patiné avant de comprendre que mon doigt ne craignait rien, c'te blague). Depuis ce jour où j'ai craint l'amputation, j'ai dû trouver nombre de substituts pour me rassurer.
 
Une bonne façon de faire un banc d'essai de toutes les saletés de maladies qui traînent, du genre anorexie, boulimie, compulsion acheteuse...
 
Je vous rassure, aujourd'hui, j'ai grandi. Marre de maltraiter mon corps et mon compte bancaire, entre autres. Alors, lorsque j'ai besoin d'être rassurée, j'essaie de le faire de façon rationnelle, en réfléchissant le plus posément possible, en cherchant des solutions concrètes ou... en allant faire du sport (je suis tellement fatiguée et détendue après que tout finit par glisser).
 
Mince, je réalise que je deviens raisonnable. Limite chiante. Pffff...
 
Pourquoi je vous parle de ça? Parce que je me rends compte, ces derniers jours, de cette ambivalence que je vis. Mon besoin d'être rassurée est toujours présent, d'un côté. Mais je me sens aussi exaltée par toutes les surprises que je rencontre, ces derniers jours, et je ne me suis jamais sentie aussi vivante que lorsque j'affronte l'inconnu, avec son lot d'incertitudes.
 
Un exemple?
 
Eh bien, demain matin, à 6 heures, je démarrerai ainsi une journée qui s'annonce agitée et, je l'espère, joyeuse. Avant les résultats du CAP, que je découvrirai dans l'après-midi, j'aurais passé un essai chez un pâtissier renommé pour, peut-être, y travailler cet été.
 
Je n'ai aucune idée de la façon dont ça va se passer. Mais, vous savez quoi? Je suis sûre que, loin des angoisses et de la peur qui m'ont trop longtemps envahie, je n'aurai cette fois aucune envie de sucer mon pouce, tant ce rythme haletant me porte et m'emporte.

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