30 octobre. Le plus beau jour de ma vie, voilà 23 ans de cela, lorsque mon fils a pointé le bout de son nez et a grimpé jusqu'à mon sein pour téter.
30 octobre. Le pire jour de ma vie, quand mon père est parti, voilà un an.
Drôle de synchronicité entre un homme et son petit-fils.
Sacré clin d'oeil, entre les deux hommes de ma vie.
Voilà, ce 30 octobre arrive, marquant le premier anniversaire de la mort de mon papa. J'ai l'impression que c'est à la fois si proche et si lointain... Il s'est passé tant de choses depuis, je me suis sentie traversée par tellement de tempêtes émotionnelles!
Passé les premiers mois, je répondais à ceux qui savaient, et qui demandaient comment j'allais: "ça va, des hauts et des bas, la vie continue..."
Bullshit.
Je me sentais comme cet arbre, foudroyé un soir d'orage, qui tient debout en apparence et qui, au fond, se sent si vide à l'intérieur. Ce qui est étonnant, c'est que je ne cherchais même pas à remplir ce vide. Parce que mon père était là. Je le sentais tout en moi et il prenait tellement d'espace que je ne savais plus quoi faire de ma carapace.
Un dimanche de février, cette espèce d'angoisse a frappé mon thorax. J'ai cru que je faisais une angine de poitrine. Au même âge que lui. Encore une synchronicité, avec ce père si présent qui voulait toujours m'aider, être toujours là pour moi. Comment faire avec l'absence?
Je savais que ça ferait mal, je m'y étais préparée depuis deux ans et demi, lorsqu'il était tombé brusquement malade.
Je savais que ça arriverait. C'est dans l'ordre naturel des choses, qu'un parent parte avant son enfant.
Pourtant.
Pourtant, je ne m'y résolvais pas du tout. Je ne cherchais même pas à lutter. Je ne pouvais pas. C'était tout simplement trop dur, inconcevable. Aussi peut-être parce que je le sentais, là, avec moi. Certains me prendront pour une folle, sans doute. Pourtant, dorénavant, je ne pourrais jamais croire qu'il n'y a pas de vie après la mort, que tout s'éteint le jour où l'enveloppe corporelle est détruite, brûlée, ou enterrée.
Il était là, je le sentais. Peut-être avait-il un message? Ou pas? Il n'avait peut-être pas suffisamment confiance en moi pour croire que je pouvais m'en sortir toute seule. Il n'avait pas complètement tort. Sans lui, les choses ont eu soudain moins de sens et, au cœur de ce long hiver, j'étais comme une chiffe molle, sorte de poupée désarticulée que l'on met de côté, sans savoir trop quoi en faire.
Je me suis fait et refait tellement de fois le film de tous ces événements, depuis deux ans et demi. Et même ensuite, depuis la cérémonie. Qu'est-ce que j'avais loupé? Où est-ce que j'aurais pu mieux faire? Chasser la culpabilité, prégnante, forcément, essayer de passer à autre chose. Comment est-ce possible?
Et c'est comme ça que j'ai senti une oppression thoracique violente et que je me suis retrouvée branchée de partout aux urgences, ce drôle de dimanche. Les médecins ont exploré les voies médicales. Logique. Ils n'ont même pas abordé la question du stress ou de l'angoisse. Et moi-même, je ne faisais pas la maligne, pensant vraiment à un accident cardiaque. Et si finalement tout ça n'était pas dû à un surplus d'angoisse, de stress que je n'arrivais plus à gérer? Comment allais-je faire, avec ça? Parce que mon père, il ne va pas revenir demain. Et c'est ça qui m'a terriblement fait souffrir, toute cette année.
Eprouver le manque et l'absence. Survivre. Un seul mot, l'acceptation, oui, c'est ça, l'acceptation, mais j'ai l'impression... Enfin, je ne sais pas, ai-je accepté son départ, encore aujourd'hui ?
J'ai beaucoup écrit au passé, dans les lignes ci-dessus, comme si j'avais tourné la page, comme si c'était digéré. Je pense que l'on finit par assimiler la perte, par la supporter, malgré la brutalité du concept. Mais le cœur n'oublie pas. Jamais.
Est-ce la peine qui a ravagé mon coeur? Le chagrin a bousculé toute mon existence, il a fallu, me semble-t-il, que je l'intègre dans la matrice comme faisant partie pleinement de mon âme et de ma chair.
Je sentais mon père, vous disais-je. Avec le temps, j'ai eu la sensation que sa présence s'estompait, qu'il faisait davantage d'aller-retour, s'amusant de petits signes pour me signifier qu'il était bien là, ça et là. Mais qu'il me laissait vivre, respirer, rire, de nouveau, et savourer plus que jamais la Vie.
J'ai marché, marché et marché, pour laisser infuser la funeste idée, intégrer cette perte. Je me suis surprise à vouloir passer le voir, après le travail, avant de réaliser que ce ne serait plus jamais possible. J'ai marché, encore, couru, beaucoup, écouté et lu des histoires de deuil.
La joie est revenue en moi, parfois si fort que j'ai vécu avec scrupule cet élan vital. Je me suis surprise à ne plus sentir systématiquement les larmes monter en moi à sa simple évocation. J'en ai eu presque honte. M'étais-je endurcie à ce point? Avais-je oublié?
Non. La vie, encore elle, m'a rattrapée. Et tant mieux, j'imagine. Je le sais, j'ai le droit de rire, de vibrer, c'est même un devoir! J'honore ainsi la promesse que je lui avais faite, alors qu'il n'était plus que cendres sur cette pelouse verte: être heureuse pour ce qu'il me reste à vivre. L'émotion reste intacte lorsque je songe à lui, à ses frasques, parfois, ses gestes tendres à d'autres.
Et je pense à mon fils, qui porte en lui un peu de son grand-père et qui a sa propre vie à construire, dans le cycle permanent de l'univers. Ce ne sera juste pas simple de lui souhaiter un joyeux anniversaire, ce 30 octobre.
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