mercredi 12 août 2026

Le blues sur une place ensoleillée


14 heures et des poussières. Le thermomètre affiche 35 degrés, mais sous ce grand arbre, nous avons encore la force, l'énergie et l'envie de profiter d'un déjeuner haut en couleurs, créatif et original. Là, au Café de la place, charmant restaurant niché dans un coin de Charente Maritime, je ferme les yeux un instant en sirotant doucement mon allongé. 

J'entends le cliquetis des couverts, les bribes de conversation. Ce cycliste visiblement en PLS venu prendre un café avec sa comparse, se moquant de lui-même parce qu'il fait du sport intense en pleine canicule... Et réalise à quel point ce n'était pas l'idée du siècle. Cette famille venue fêter l'anniversaire de l'un d'entre eux, qui parle d'assurance et de location. Cette petite fille colérique qui semble mener la vie dure à ses parents, si je m'en fie à leur mine déconfite et leurs soupirs. Ce groupe d'amis qui trinquent. Ce couple... Ces couples, qui semblent profiter de cette halte gourmande en toute quiétude.

Je me sens emportée dans une forme de tourbillon. Dans mon esprit, j'entends William Sheller chanter "Les gens heureux" et la mélancolie me prend. Je me lève, je vais aller régler l'addition. Quitter ce lieu joyeux et animé, parce que là, ça devient trop pour moi. Au comptoir, une silhouette familière. Même taille, même barbe, même physionomie. L'homme se tourne vers moi et me sourit ; Évidemment que ce n'est pas lui, qu'est-ce que j'imaginais... 

Voilà deux mois, jour pour jour, que j'ai renoncé à une vie que, elle aussi, j'imaginais. J'ai quitté l'homme que j'aimais et fais une croix sur tout ce que j'avais envisagé avec lui. Un beau projet, une vie partagée, de la douceur... laquelle s'était transformée en douleur. Encore un deuil, après celui vécu et toujours d'actualité depuis octobre et le décès de mon papa. 

De l'extérieur, on ne prend pas forcément la mesure de ce qu'est une rupture amoureuse. C'est si banal... Un mal pour un bien, un de perdu, dix de retrouvés... Tous ces poncifs censés réconforter les âmes tristes et perdues. Certains jours, on respire de ne plus s'imposer certains schémas dans lesquels on s'était enfermé. On vit pour soi. Plus de reproches, plus de contrariétés, plus l'impression de marcher sur des oeufs.

 D'autres jours nous font vivre un enfer, un sentiment de manque absurde, la sensation d'avoir fait la plus grosse boulette de sa vie. "On ne meurt pas d'amour", comme le rappelle le roman que je suis en train de lire. Mais l'amour, ou son manque, peut tellement consumer ! Et sur cette terrasse ombragée, dans cette ambiance si paisible d'un été où le rythme s'est considérablement ralenti, oui, au milieu de toute cette vie, le sentiment de solitude éclot et grignote l'âme. 

L'existence est ainsi faite que les choix parfois les plus cruels s'imposent. Chaque jour, quand je pense à mon père, c'est comme une piqûre de rappel. Vivre, vivre pleinement et vivre heureuse, parce que lui ne le peut plus. Respecter ma promesse envers lui. J'ai aussi conscience que, derrière les sourires et les embrassades se cachent aussi, parfois, des faux semblants. Dans mon couple, n'avons-nous pas, nous mêmes, respiré le bonheur, en apparence, alors que nous pouvions être sous tension?

Avancer. Accepter le changement et considérer le présent comme un cadeau immense, avant même de supposer un avenir souriant. Ne pas se comparer. Vivre pour soi, ressentir chacun de ses pas comme autant d'élan vers la suite. Voilà mes mantras. Cela n'empêchera pas madame la tristesse de pointer le bout de son encombrant nez par moment, j'en conviens. Cet état qui m'habite reste d'autant plus perturbant qu'il survient l'été, en pleine trêve, lorsque le cerveau est censé débrancher un peu et nous laisser du répit. Lorsque l'on est censé vivre la dolce vita, loin de chez soi, sans la pression du quotidien.

Quel autre choix que de s'en accommoder ? Je ne cherche plus à remplir le vide, pourtant abyssal. Je saisis chaque parcelle de vie et reste confiante. Après tout, la mélancolie a toujours fait partie de mes gènes. Là, j'ai clairement matière à la nourrir, d'autant que j'ai décidé, moi, de cette rupture, qui me fait si mal. 

L'amour ne tue pas, non, mais ne suffit pas toujours. Il soulève des montagnes, nous fait croire aux miracles, crée l'illusion d'une complicité innée et sublime l'imaginaire. Mais il se frotte aussi aux dures réalités de deux êtres dont la connexion ne peut effacer les incompréhensions, voire l'incompatibilité.

Et au soleil, ce constat fait paradoxalement d'autant plus mal.


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