samedi 6 décembre 2014

Le petit moment de solitude

Aujourd'hui, j'ai renvoyé ça:

Pour le plaisir d'être encore étudiante...


Oui, je me suis inscrite au CAP Pâtisserie en tant que candidat libre.

Je n'allais pas m'arrêter en si bon chemin, hum?

...

Vieux doutes.

...

Bon, je ne suis plus à ça près et puis, je ne veux pas vivre avec des regrets, alors advienne que pourra. Dans la foulée, petit passage à la boulangerie de mon bourg. C'est le patron qui me sert. J'en profite, je lui demande au débotté s'il prend des stagiaires, en fabrication:

"Ah non... C'est pour votre fils qui est en 3e?"

...

Je vous laisse imaginer la tête qu'il a fait lorsque je lui ai répondu que c'était pour moi, en fait.

vendredi 5 décembre 2014

Du sang, des larmes ou ma vie en cuisine, part 2

Après la claque infligée vendredi dernier, vous imaginez bien comme je planais dans un ciel cotonneux, pour démarrer le week-end...
 
Un modèle de zenitude (Oh, Sego, ça va maintenant, hein).
 
Comment chasser l'angoisse lorsque, en guise de conclusion, le chef m'a indiqué que je passais de nouveau un examen blanc le mardi?
 
Alors, à défaut de faire le petit chien ou de me prendre un rail de coke, j'ai suivi les conseils du chef. Je me suis détendue avec des amis (qui ont eu, en outre, l'idée géniale de m'offrir de quoi me shooter au chocolat à l'espagnole pour un bon moment, j'aime ce genre de réconfort), avec Clark (faites-moi penser, hein), Loulou.
 
J'ai regardé mon chat et j'ai imaginé que la vie ne pouvait pas être aussi dure.
 
Là, il est un peu tendu, je devrais peut-être penser à lui donner un peu de Lexomil.
 
 
Ensuite, je me suis souvenu que mon chat relevait plus de l'ordre de la peluche et que j'avais, a priori, un cerveau plus volumineux que le sien et donc, davantage de raisons de ne pas me laisser aller.
 
J'ai donc demandé à mon cerveau de mémoriser en express la somme d'informations que je lui transmettais. La veille de ce deuxième examen blanc, je me suis concentrée sur des tas de vidéos que j'avais visionnées trop vite, auparavant, sans y prêter, sans doute, assez d'importance.
 
Mon cerveau a un peu râlé, parce qu'il n'est plus trop habitué, je crois, à tant d'efforts. Je me suis demandé comment je faisais pour apprendre par cœur, il y a très, très longtemps. Après, j'ai compris : c'est en pratiquant que je saurai.
 
Un peu apaisée, je suis retournée au charbon le lendemain. Au menu cette fois, tarte aux poireaux, poulet rôti et son jus, pommes cocotte (plantage de cuisson la veille), jardinière de légumes, choux au café.
 
Oui, je sais, je vous donne l'eau à la bouche, ah ah ah. N'empêche que j'ai mis de côté mon peu d'enthousiasme pour ce genre de mets (quoique bons) peu funky et j'ai tenté de remettre les choses dans l'ordre.
 
Pas simple dans mon cas, je vous assure. Pour vous situer, j'ai la sensation d'images qui s'envolent, d'idées fugaces qui, sitôt sur un neurone, filent de nouveau sans me laisser le temps de les capter (logique pour des idées fugaces, on est d'accord). (Soyez indulgents, je me suis cogné des heures de vidéos d'un monsieur à l'accent sudiste prononcé dans le somptueux décor d'une cuisine de CFA) (je précise que j'adore l'accent chantant du Sud, ça n'a rien à voir).
 
Bref, quatre heures plus tard, le corps tendu et les joues toujours rouges, je m'attelais à ma sauce hollandaise, demandée en sus, après avoir rendu les plats. Et là, le drame, ma sauce vire. Non, pas encore!
 
Que s'est-il passé, je n'en sais rien (j'ai réfléchi deux secondes, peut-être?), mais j'ai pu la rattraper et au final, elle est sortie nickel. Et lorsque je me suis assise devant le chef, j'ai compris que tout n'était pas perdu.
 
"- C'est pas mal. On se rapproche de la vérité."
 
...
 
"- Allez, demain, rebelote."
 
Si, si, rebelote.
 
Mercredi, j'ai donc remis ça, au milieu de douze stagiaires (le service continue, non, on n'arrête pas tout juste pour remettre sur les rails la mouette, eh!), me faufilant entre des corps obstruants, enjambant, me baissant sous les apprentis cuistots, suppliant "pardon, pardon, chaud, chaud" et autres implorations du genre, pour respecter le timing. Une petite alarme incendie et la sortie réglementaire de la cuisine ont clos la liste des obstacles et, finalement, m'ont un peu blindée. Les conditions ne pourront pas être pires, le jour de l'examen, a priori.
 
Le cœur battant, j'ai rejoint les chefs pour le nouveau débriefing. Alleluia, ai-je pensé, ils ont été satisfaits du résultat et de ma progression. Et j'ai senti, de mon côté, que les choses avançaient.
 
Il n'y a rien de gagné et le titre n'est absolument pas acquis. J'ai encore beaucoup à travailler. Mais j'ai l'impression d'avoir retrouvé le bon chemin, d'y voir un peu plus clair.
 
Tant mieux parce que, pour ma dernière semaine, je vais avoir... trois nouvelles situations.
 
Comment on dit déjà? Etre soumis à rude épreuve? Mais non, pensez donc...

jeudi 4 décembre 2014

Du sang, des larmes, ou ma vie en cuisine, part 1

Scène de crime n°1...
 
 
Les gars, les filles, je reviens de loin.
 
... n°2...
 
Mais de très loin, je veux dire.
 
... N°3. Attention, ces images sont déconseillées à un jeune public
(prévient-elle une fois les photos publiées)
 
Il y a eu du sang en cuisine.
 
Ne prenez pas mes mots au pied de la lettre, quand je parle de sang, je métaphorise (Ségo, sors de ce corps). Là, ma cuisine digne de celle d'un serial-killer qui n'aurait pas appliqué le code de Dexter, c'est juste le résultat d'un coulis de griottes réalisé un soir, un peu tard, et qui a eu le mérite de provoquer quelques éclats de rire à la maison. Allez savoir pourquoi, Clark a trouvé le pestacle assez drôle (faites-moi penser à vous parler de Clark, pas celui de Lois, non, celui, plus noble, de Scarlett).
 
Je vois pas ce qu'il y avait de marrant, franchement.
 
Non, je n'ai pas eu une poussée acnéique subite, ni la scarlatine ou la rougeole. On peut parler de "coulis gicleur" pour expliquer un portrait aussi macabre - le flou n'a rien à voir, Clark ne maîtrise pas le zoom de mon portable, semble-t-il, à moins qu'il ait eu la délicatesse de flouter la réalité, trop choquante.
 
Non, ce soir-là, aucune escalope de la main n'a été réservée pour un usage ultérieur. C'est bien au centre de formation que j'ai commis un meurtre. Ou au moins une tentative, pour éliminer le mal en moi.
 
Le doute.
 
La semaine passée a très, très mal démarré en cuisine. Mais quand je dis très mal, je n'exagère pas. Sur les deux jours de service que j'ai vécus, j'ai eu envie à chaque fois de balancer ma spatule et de me barrer. Vraiment. Le cauchemar total.
 
Le premier jour, on s'est emmêlé les pinceaux, avec mon binôme. Le lendemain, sur les mêmes plats chauds, malgré une mise en place nickel, on a trouvé le moyen, avec un autre camarade, cette fois, de foirer nos sauces. Enfin, non. Une sur trois était réussie: elle a fini dans l'eau du bain-marie. Pratique, en plein service. C'est pas comme si cette sauce était à base d'une réduction d'échalotes, nécessitant donc un rien de temps, hein...
 
Pendant que mon acolyte plantait son beurre blanc, j'avais quant à moi fait virer ma Choron (sauce béarnaise avec une concassée de tomates). Allez savoir pourquoi, tous les clients avaient en outre choisi l'entrecôte, délaissant choucroute de la mer et gibelotte de lapin qui auraient pu -je dis bien "auraient pu", hein, ne nous emballons pas - nous sauver la mise.

Pas de sauce, pas d'envoi. Eh eh eh, elle est où, la sortie?

Au lieu de me poser deux secondes, de faire le petit chien, de respirer par le ventre, de penser à je ne sais quelle image positive (quelle idée, aussi), j'ai paniqué. Je me suis énervée sur une jeune stagiaire qui ne comprenait pas vraiment ce qui se passait, j'ai lancé les plats comme j'ai pu, totalement insatisfaite du rendu et surtout, je me suis demandé ce que je faisais ici.
 
Je suis partie me réfugier à la plonge, dès la fin du service. Oui, la plonge peut avoir ses bons côtés, même si elle ronge les mains et vous laisse aussi mouillé qu'un curieux venu admirer les côtes bretonnes un jour de pleine tempête.
 
La réaction a été immédiate. Le chef m'a appelée et m'a prévenue:
 
"- Demain, vous êtes en situation."
 
Comprenez, en examen blanc.
 
Ça tombe bien, j'étais en pleine confiance.
 
J'ai essayé de faire le petit chien, de respirer par le ventre, de penser à je ne sais quelle image positive. Mais rien. J'ai juste senti l'angoisse.
 
L'angoisse de celle qui ne sait pas, qui ne sait plus, qui est perdue. Je suis rentrée, le visage baigné de larmes, sans pouvoir les contenir davantage.
 
Le lendemain matin, la boule au ventre, j'ai donc eu mon sujet. Macédoine de légumes, poulet sauté déglacé, pommes cocotte, légumes de mon choix et tarte aux pommes, rien que du très classique. Comment ça, ça ne vous fait pas triper? Ah bon?
 
Sans déconner?
 
Sachez que si l'on cuisine de façon contemporaine au centre, le référentiel du titre professionnel, lui, demeure centré sur les bases de la cuisine française, avec toutes les techniques que cela suppose, évidemment (c'est bien l'intérêt) mais, du coup, le jour de l'examen, on est jugé sur une entrée, un plat et un dessert aux airs des années 60.
 
Attention, je ne cherche pas d'excuse. J'explique.
 
Me voilà donc partie pour quatre heures, sans pouvoir évacuer le stress latent. Au début, ça va. Rapidement, je perds les pédales. J'essaie de me rassurer à l'envoi de mon dernier plat en me disant que tout est parti, dans les temps. Allez, respiration du petit chien, on y croit, je suis peut-être pas si mal...
 
"- Stéphaniiiiiiiiiiiiiiie!"
 
OK, respire par le ventre, Steph. C'est le chef qui te fait signe de rappliquer.
 
Je m'asseois. Il me regarde. Il est atterré.
 
Non, je ne me fais pas de film. C'est bien de la consternation.
 
Il me demande ce que je pense de ma production, je n'ai pas besoin de sortir le fouet, je l'ai intégré depuis un moment dans ma panoplie, de façon automatique. Pourtant, je suis malheureusement dans le vrai, cette fois, quand je me flagelle.
 
"- Pour moi", commence le chef, "vous êtes une énigme."
 
J'ai foiré mon examen blanc, il ne valide rien. Même pas la tarte aux pommes, le truc qui me semblait quand même le plus basique.
 
"Vous êtes une énigme", répète-t-il, levant les yeux au ciel. "L'énigme Stéphanie."
 
Je n'en mène pas large mais je sais qu'il a raison.
 
"Vous êtes perdue."
 
Bingo. Les larmes,  que je retiens depuis quelques minutes, glissent sur mes joues, rougies par l'effort.
 
"Vous allez me faire baisser mes stats!"
 
Il finit de m'assassiner avec cette dernière réflexion. Car oui, le chef peut se targuer de 100% de réussite au titre...
 
A suivre...
 
 
 
 
 
 

lundi 24 novembre 2014

L'étoffe de l'apprentie

Ranger ma caboche, disais-je, la dernière fois...
 
A l'impossible, nul n'est tenu. Disons que j'ai retrouvé de la sérénité, mais pour ce qui est du flou, le brouillard ne s'est pas vraiment dissipé.
 
Dans trois semaines, ma formation sera finie. J'ai repris le chemin du centre depuis une dizaine de jours, à l'issue d'un stage ô combien instructif sur tous les plans. J'ai joué la carte Charles Barkley, et décidé d'y aller tranquille, sans (trop de) pression. Mes plats n'en sont pas meilleurs, il y a même eu, encore, de sérieuses plantades, mais j'essaie de voir au-delà de tout ça.
 
Où cela va-t-il me mener? Plus que jamais, je réalise à quel point la cuisine et la pâtisserie sont pour moi comme des traits d'union vers l'autre, une façon de créer un lien, une envie de partager. Ce n'est pas nouveau, on est d'accord, et c'est d'ailleurs pour cette raison que les grands pontes avaient retoqué mon projet, dans une autre vie. Trop de rêves, dans cette caboche, pas assez de réalisme...
 
Car oui, la cuisine, c'est faire. J'en ai pleinement pris conscience lors de mon dernier stage. Pas question d'enrober l'information, d'expliquer longuement, de partir dans des discussions infinies. Non, en cuisine, on te donne l'info, tu dois réagir aussitôt, sans tergiverser.
 
Dans mon travail de journaliste, j'amadouais mon interlocuteur. Je sacrifiais une question, la première. Je la lançais juste pour amorcer l'échange, pour que mon vis-à- vis comprenne qu'il pouvait me faire confiance, qu'il avait en face de lui une personne qui ne chercherait pas à le piéger (pas toujours facile à imaginer pour l'interviewé, tant la méfiance envers la presse est grande), mais qui, au contraire, saurait l'écouter et véhiculer ses propos fidèlement.
 
Désormais, c'est action-réaction. D'où cette impression d'avoir les deux pieds dans le même sabot. Je vous jure, le temps que tout ça monte à mon cerveau, le mec en face a déjà dégainé sa douille et vanné deux sauces.
 
J'ai réalisé, aussi, à quel point je craignais toujours d'être jugée. Or, lorsqu'on se retrouve simple stagiaire, on l'est logiquement, sans doute avec plus d'indulgence, certes, mais les conclusions tombent vite, sans appel.
 
J'ai essayé de me rassurer, parfois. Il était normal que je ne maîtrise pas tout, les gens ne pouvaient pas se montrer si durs que je l'imaginais à mon égard, je progressais... Il en ressort néanmoins un sentiment latent de découragement et, curieusement, d'une forme d'excitation, sans doute parce que, malgré tout, j'apprends.
 
J'apprends chaque jour, y compris sur moi-même. Mes limites, mes ressources, mes envies, mes dégoûts...
 
Si quelqu'un se pointait devant moi en me disant vouloir se reconvertir professionnellement, à un âge aussi avancé (!) que le mien, je serais mitigée. Bien sûr, la tendance ne va faire que s'accroître, dans cette société en évolution permanente, où les ancrages d'hier ont perdu tant de sens, où les repères s'amenuisent chaque jour, où chacun rêve et imagine un avenir autre.
 
J'aurais envie de l'encourager, parce que, c'est vrai, changer radicalement de voie, en tant qu'adulte, c'est comme prendre un shoot quotidien. Rien ne ressemble à ce que l'on connaissait avant, chaque jour offre son lot de surprises - bonnes ou mauvaises - et puis, oui, il y a cette petite fierté que l'on ressent, au fond, de bousculer son existence pour apprendre.
 
J'aurais aussi envie de l'alerter sur la solidité mentale nécessaire à pareil bouleversement. Je comprends mieux, vraiment, les grands discours sur la création d'entreprise, sur le soutien des proches à son projet, sur ses ressources propres... Il faut être fort dans sa tête pour se lever chaque matin et ne penser qu'aux jolies choses, en évacuant le malaise latent, ce sentiment de ne pas être à sa place, les échecs répétés, la sensation de n'être, décidément, pas grand chose.
 
Surtout, il faut mettre de côté certains questionnements. Depuis quelques mois, j'ai été moins présente pour mon loulou, mine de rien. Il y a sans doute gagné en autonomie et ça ne va sans doute pas le perturber outre-mesure mais je dois chasser certaines idées. Pourquoi de tels sacrifices? A quoi cela va-t-il me mener? Ai-je vraiment l'étoffe?
 
Oui, je continue de trop réfléchir. Sans doute parce que j'ai besoin de me poser quelque part, d'être un rien rassurée, au lieu de marcher sur des sables mouvants.
 
Je sais aussi que j'ai besoin de ce mouvement. Alors, je vais continuer d'affronter les vagues, sans me laisser submerger.

lundi 10 novembre 2014

En bas de l'échelle

Voilà très longtemps que je n'avais pas pris le temps de venir ici. Voilà très longtemps que je n'avais pas pris le temps, tout court.

Pour une fois, je ne me couche pas avec les poules, car demain, c'est repos, alors j'en profite pour retrouver une activité normale. Enfin, à peu près.
 
On va pas s'emballer non plus, j'ai pas sorti la boule à facettes. Je vais juste passer la barre des 22 heures, ce soir, quelle folie.

J'aurais eu tant de choses à vous raconter, je crois, et pourtant, je n'ai pas trouvé la force de coucher toutes ces anecdotes, petites boulettes, vrais doutes et encouragements épars. Trop lasse.

Le stage se passe bien. Je travaille, j'en prends plein les yeux, j'apprends, surtout. Pour cette dernière semaine, je suis au "froid", là où on prépare toutes les entrées, amuse-bouche et autres joyeusetés. Après une semaine au "chaud", j'avais enchaîné à la pâtisserie, labo qui se charge aussi du salé dès lors que l'on parle de bouchées à la reine, feuilletés multiples et autres... croque-monsieur. Ce sont d'ailleurs ces derniers qui sonnaient le début de ma journée. Prendre le pain de mie, le beurrer de béchamel, le garnir de jambon, recouvrir, beurrer de béchamel, parsemer d'emmenthal... Enfantin, oui.

Rajoutez-y l'envie de bien faire, vite, sous le regard de quelques âmes sans doute un rien amusées (et agacées, hum) et votre spatule déborde, les gestes deviennent hésitants, la main pas assez généreuse sur le fromage, puis trop, puis...

Ou comment avoir l'impression d'avoir deux mains gauches. Sans doute aurais-je dû penser plus souvent à la réflexion de Charles Barkley, grand basketteur que j'ai tant aimé, avec sa gueule de nounours et ses réflexions pas piquées des vers:

"La pression, c'est ce qu'on met dans les pneus."

Oui. Ma jante à moi, elle est juste un peu trop visible.

Voilà. Je me suis fait 52 kg de pommes au pèle-pommes, un matin, afin de garnir 280 tartes individuelles (j'ai dû, en réalité, en faire 80 et le chef, 200, hum...), j'ai goûté des épinards, de la ratatouille et des salades à base d'avocats-crevettes-sauce cocktail à 7 heures du mat', bu des cafés sans ne plus avoir aucune notion de l'heure, au moment de la pause matinale, dressé des réductions par centaines, apprivoisé la douille de façon ferme, si si, raclé le sol, observé avec émerveillement le montage de bûches élégantes...

J'ai souvent tenté de chasser de mon esprit les idées parasites, pour me concentrer, à l'image de toutes ces personnes en cuisine, si précises, si rapides, si expérimentées.

De quoi m'en remettre une couche sur le fait que je suis en bas de l'échelle.

De quoi réfléchir à l'idée de grimper les marches, peut-être, sans doute, d'une manière détournée, dans ce milieu si particulier, où chaque faux pas se paie au centuple, où la moindre imprécision me plonge dans un gouffre de questions, alors que je voudrais juste vivre l'instant, savourer ces derniers moments passés dans ces labos.

J'ai 40 ans, l'impression d'en avoir 17 et d'être une apprentie mal dégrossie. Oui, j'ai le sentiment de faire mon Pierre Richard en cuisine et pourtant, loin devant, il y a forcément quelque chose qui se profile. Forcément.

Vous voyez que je ne passe pas mon temps à m'auto-flageller. Je sais que demain est un autre jour.

Scarlett, sors de ce corps.

...

Ou pas, d'ailleurs, quand j'y pense. Après tout, avec son foutu caractère, l'héroïne de Margaret Mitchell, elle a pas lâché l'affaire. Et même si je n'ai pas mon Clark Gable à disposition (on fait avec les moyens du bord, y'en avait plus en rayon, quand on parle de pénurie, je vous jure, ce ne sont pas de vains mots) (mais je m'égare, je n'avais pas prévu d'aborder cet aspect sentimental) (Bref).

Même si je n'ai pas mon Clark Gable à disposition, disais-je, je sens en moi une rage d'y arriver, parce que, quand même, je ne veux pas avoir fait tout ça pour rien.

Je ne peux pas avoir fait tout ça pour rien.

Je vais ranger ma caboche et je reviens, ok?

mardi 28 octobre 2014

Du gore en cuisine

Tout est parti d'une proposition alléchante. On m'a demandé si je voulais avoir les mains douces. Et comment! Si elles sont écorchées et privées d'une longueur d'ongles décente pour ressembler à des membres féminissimes, mes menottes n'allaient quand même pas refuser pareille opportunité.
 
Dans la minute, j'avais les mains... dans la graisse. Pas de cambouis ni de moteur à démonter, non, j'étais un peu désespérée la semaine dernière, mais pas au point d'embrayer un virage en mécanique.

Non, non, de la graisse d'oie. Qu'il fallait séparer du gésier, après avoir enlevé le meilleur, aka les boyaux. Le petit côté granuleux, ça et là? Ah, les derniers repas des bêtes, des céréales, haricots et des grains de maïs même pas prémâchés (pauvres oies, comme si elles avaient un dentier, aussi).
 
Miam.
 
Bon, vous devez vous poser des questions. Je devrais peut-être reprendre au commencement, c'est-à-dire à lundi matin.
 
Je me réveille en sursaut après un drôle de rêve (des histoires de couteaux qui se déplacent tout seuls) (j'ai renoncé à chercher) (et non, je n'irai pas voir de psy pour en parler). Un coup d'œil au réveil. 5h33. Oh, je peux me rendor... Mais oh, non! Je dois être à 6h pour mon premier jour de stage chez un traiteur, c'est-à-dire, oui c'est ça, dans 27 minutes.
 
J'avais bien programmé le réveil. Mais juste oublié d'enclencher le bouton. Le vieil acte manqué.
 
Telle une furie, j'ai donc sauté dans mes vêtements et j'étais finalement en tenue à l'heure dite, contente d'être là, pour ce dernier stage de ma formation, chez un traiteur, vous disais-je, réputé sur la place nantaise.
 
Après une première journée sans histoire, le rythme s'est accéléré aujourd'hui, avec cette opération coup de poing d'oie et de canards: le chef est allé en chercher 3 tonnes dans le Sud de la France, ce lundi, et c'est donc tout le personnel qui s'est concentré sur le dépiautage de ces drôles de bêtes bien grasses.
 
Et c'est comme ça que, bien appâtée par cette promesse d'avoir les mains plus douces que si j'avais passé quinze jours dans un bain d'aloé vera, j'ai pu prendre un malin plaisir à diviser l'appareil digestif des oies en trois parties, la graisse, les gésiers et les boyaux remplis de miam-miam.
 
Impossible de prendre une photo et je n'ai pas trouvé grand-chose de parlant sur la toile. Mais croyez-moi, en termes de gore, l'exercice est plutôt intéressant. Niveau dangerosité aussi, si je m'en réfère aux deux glissades qui auraient pu me propulser direct "stagiaire Gaston Lagaffe du mois", si je ne m'étais pas rattrapée à l'arrache, après avoir rippé sur des boyaux et autres bouts de tête qui traînaient, sur le sol sanguinolent.
 
Tout ça pour avoir les mains douces... Je sens que je vais encore rêver de couteaux qui se déplacent tout seuls, moi. Pas de quoi s'inquiéter. Non, ma préoccupation est ailleurs. Je me demande juste s'il est normal d'adorer avoir ainsi les mains dans la gadoue. Une petite régression, peut-être?

...

Le premier qui me parle d'aller voir un docteur de la tête, je lui sépare les gésiers de sa graisse, il fera moins son malin.

Non, mais oh.

dimanche 26 octobre 2014

L'histoire de la tête bof bof bien rangée

Autant vous le dire, fallait pas me causer, mardi soir. J'étais en train de brûler dans les flammes de l'enfer, celles du désespoir, de l'incompréhension, du chaos.
 
OK, je revenais de Marseille, ceci peut expliquer cette légère hyperbole.
 
N'empêche. J'étais au fond du trou.
 
Le week-end précédent, sous le soleil du sud, je maudissais mon balai qui, cette teigne, ne me quittait plus. Et puis, prise de conscience le dimanche matin, alors que j'étais entourée d'amis, dans un cadre idyllique et une température estivale... Oui, alors que ça aurait dû aller, ça n'allait pas. Je me suis un peu effondrée. Quelques seaux de larmes plus tard, à peu près assez pour remplir la piscine dans laquelle nous nous étions par ailleurs prélassé la veille, je demandais la note à mes amies, pour cette thérapie improvisée. Et surtout, j'avais avoué.
 
Oui, j'étais en extrême difficulté. Non, je ne me sentais pas (plus?) à ma place, ni en cuisine, ni en pâtisserie. Je cherchais la fuite, un moyen de couper court à ce qui devenait un cauchemar.
 
Chaque jour, je me sentais glisser un peu plus vers les ténèbres...
 
Touchez le fond, qu'ils disaient, vous n'en remonterez que mieux.
 
Mouais. Lundi matin, j'étais à l'aéroport de Marseille, il n'était pas 6 h du matin et je cogitais déjà. A 8h30, comme par miracle, j'étais en tenue de cuisine pour démarrer la journée au centre. Au menu: éclairs au chocolat.
 
Au départ, j'ai pensé "Chouette, j'ai envie de faire un peu de pâte à chou, ça fait longtemps, toussa, toussa".
 
J'ai refait deux fois ma pâte. Et puis deux fois ma crème pâtissière. Le chef avait demandé des éclairs gourmands? J'ai inventé un concept, l'éclair-kebab, ou l'éclair-panini, selon les préférences culturelles.
 
Ce concept-là, sûre que personne ne me le piquera.
 
Vous l'aurez compris, je rêvais d'éclairs à la Christophe Adam (enfin, de très loin, on est d'accord, mais vous voyez bien le principe), dans ma grande naïveté, j'ai eu un espèce de truc moche et improbable... Ça ressemblait un peu à des croissants, en fait. Et pan dans ma pomme, eh eh eh (Adam... Pomme... OK, je sors)

(Oui, quelques jours après, je peux en rire. Enfin, un peu).
 
Heureusement, comme le chef, il est trop sympa, il nous a donné une seconde chance. Allez, le lendemain, chacun retournait au même poste.
 
Vous savez quoi? Je les ai encore foirés.
 
Vous imaginez un peu mon état. J'aurais été dans un avion s'écrasant sur le World Trade Center le jour du tsunami japonais, ça n'aurait pas été pire, sans vouloir en rajouter dans mon côté marseillais.
 
Convoquée par les deux chefs, je me suis assise face à eux et là, je me suis effondrée. Ils n'ont pas forcément été tendres, bien sûr, fort logiquement, mais je crois que personne ne pouvait se montrer plus dur avec moi, ce jour-là, que... moi-même.
 
On fait comment, lorsqu'on s'embarque dans une voie, contre l'avis de certaines âmes bien avisées, et qu'on se casse la gueule? On fait genre, "ça ira mieux demain?"
 
Il paraît que je me mets trop de pression, que je vise des objectifs inatteignables, que je suis très mal organisée, que j'intellectualise trop, que, que... Je sais (presque) tout ça. Je suis jugée par des professionnels, logique que la sanction tombe.
 
Si j'avais pu me réfugier chez les Yanomani ou les Papous, j'aurais pris un aller direct.
 
A la place, je les ai fixés et j'ai laissé couler les larmes sur mes joues, comme une gosse prise en faute qui lâcherait les vannes.
 
Que personne ne me parle de sécheresse, j'ai assuré la profondeur des nappes phréatiques nantaises pour quelques saisons.
 
"Enfin, il n'y a pas de raison que vous n'y arriviez pas", a repris l'un des chefs. "Vous avez deux bras, deux jambes, une tête qui fonctionne plutôt pas mal... Enfin, même si elle n'est pas très bien rangée en ce moment..."
 
Il a pointé là sur le hic. Ma tête, c'est le Bronx. Alors, j'ai décidé de les écouter, d'aller goûter de nouveau au plaisir de cuisiner sans pression, juste pour renouer avec les sensations perdues.
 
Je ne dis pas que c'est gagné, on est d'accord. Mais ce soir, un pot au feu de canard, un amuse-bouche et des samoussas de canard (oui, je l'ai fait à toutes les sauces, celui-là) plus tard, je n'ai plus envie de jeter mes couteaux, mes douilles et mon calot.
 
A moi de faire le tri et d'envisager la cuisine comme une immense salle de jeu...