jeudi 16 avril 2015

Le coeur au vent

Assis sur le siège passager, il rêvait. Complètement parti dans sa bulle, Loulou songeait à je ne sais quelle stratégie pour jouer à Clash of Clans plus de dix minutes par jour.
 
Ou, qui sait, peut-être réfléchissait-il à sa vie tout court.
 
Soudain, il s'est légèrement soulevé pour humer l'air. La fenêtre était grande ouverte, invitant le soleil à nous réchauffer. Et puis, il a dû enlever sa ceinture, car je l'ai vu soudain passer son torse dehors. Ses cheveux vrillaient au vent et un large sourire a détendu tout son visage.
 
Il était seul au monde et heureux.
 
Nous arrivions à la maison et je roulais lentement, alors je n'ai rien dit, face à cette entorse à la sécurité la plus basique. Trop attendrie par cet éclat de bonheur, par ce sentiment de liberté qui se dégageait, soudain.

Loulou est comme moi, je crois. Epris de liberté jusqu'à braver certains interdits, qui ne portent jamais vraiment à conséquence, finalement. Je crois qu'on se met pas mal de grillages autour de nous, et que l'enserrement quotidien que l'on s'inflige nous rappelle qu'on fait partie d'un tout, d'une société, ce quelque chose que l'on réprouve souvent, qui nous ennuie, mais qui nous donne ce sentiment d'exister, d'être là dans le regard de l'autre.
 
Des grosses joues et déjà l'envie de me faire la malle...
 
 
C'est drôle. Je me sens vivre, en ce moment, alors même que je suis dans ma bulle. Alors que je passe ma vie dans un espace réduit et souvent encombré nommé "cuisine". Ma cuisine.
 
Si, si, c'est rangé.
 
Je potasse, je prépare une cartouchière, et puis une bavaroise, et puis une pâte levée. J'essaie pour la dix millième fois de sortir des croissants feuilletés et pas briochés, ça ne marche pas. Je recommence. Je me fais mes dialogues intérieurs. Je sens bien que ma sérénité dépend aussi d'un bon feuilletage, d'une écriture au cornet réussie, d'une charlotte régulière. Au moindre défaut - et il y en a tellement - c'est l'éternel recommencement, les doutes... mais pas le découragement.
 
Etrange? Non, pas tant que ça, finalement. Je touche tellement à ce que j'aime faire que multiplier les échecs ne me donne pas envie de renoncer. Pourtant, la raison voudrait que j'arrête là. Je tire trop le diable par la queue depuis quelques mois pour ne pas envisager de retourner à la vraie vie, celle où tu cherches un boulot correctement payé... Et qui va t'emmener direct vers le burn out, soit.
 
Mais le cœur, lui, palpite. Cette sensation de progresser, doucement, de réaliser des choses dont je me sentais incapable, tout ça me donne un sentiment de liberté intense, l'impression que le temps m'appartient et qu'il m'accorde un répit, encore, pour boucler ce que j'ai commencé.
 
Le combat intérieur, c'est de vouloir à la fois faire son petit bonhomme de chemin, tranquillement, pour construire ce que l'on a toujours rêvé d'accomplir, en acceptant de s'exclure un peu du mouvement. De ne pas plonger dans ce drôle de truc qui consiste à aller travailler et, accessoirement, de vivre de son activité.
 
A refuser de rentrer dans une case, on sort forcément du moule. Ce ne serait pas si gênant si j'étais complètement autonome, si je n'avais pas à régler quelques détails matériels qui me poussent à garder un pied dans cette fameuse "vraie vie". Le loyer, la cantine scolaire, toussa toussa.
 
Je sais, il s'agit de ces questionnements et de ces risques auxquels nombre d'entre nous sont soumis, sans doute plus encore une fois le cap des 40 ans passés. Tout n'est pas forcément binaire, et qui dit travailler "normalement" (avec les fameux collègues et les tickets restau) ne signifie pas systématiquement ennui, n'est pas forcément incompatible avec la sacro-sainte liberté. Celle-là, on peut la tuer aussi à force de s'entêter, seul, et s'obliger à soulever des montagnes pour continuer.
 
"On", "on" et "on". Oui, c'est vrai je généralise, je refuse l'évidence, sans doute. On est un con et ce qui compte, c'est ce qu'on ressent, ce que je ressens, alors, dans mon cas (parce que soyons clairs, ce que je ressens, le reste du monde s'en contrebalance et je trouve ça juste normal). Pour tout vous dire, j'ai le sentiment de dessiner une voie, mais que je devrais baliser en pointillés, histoire qu'elle ne soit pas définitive... Histoire, peut-être aussi, de pouvoir rebondir sans m'enfermer dans une impasse.

Vous voyez le genre?

En y songeant un peu, je blablate sur une théorie, sans pouvoir donner de biscuit pour l'alimenter, en fait. Parce que, pour l'instant, j'en suis juste à poser des jalons, sans vraiment déterminer l'objectif final.
 
Enfin, je veux dire, hormis la liberté, évidemment.

jeudi 9 avril 2015

En attendant Michalak (l'histoire d'une boucherie et d'une once de magie)

Pendant que mon pré-pré ado joue au grand sur la toile, moi, vous le savez, je m'improvise écolière. C'est donc dans un mélange de joie et d'effroi que j'ai découvert ma convocation, aujourd'hui.
 
Un CAP? OK, je ne vous vends pas du rêve, mais pour moi, pourtant, c'est une sorte de Graal...
 
Au moment d'ouvrir fébrilement l'enveloppe, j'ai senti comme un truc glacé en moi. Genre, comme si je réalisais qu'en fait, je suis quand même une grande malade d'imaginer que je vais passer et - rêvons ! - obtenir mon cap pâtissier, moi l'apprentie aux mains carrées (je vous jure, ça aide pas, notamment au niveau des finitions).
 
Deux épreuves écrites les 11 et 12 juin. L'épreuve pratique, celle de tous les dangers, le 15 juin. Le truc qui dure sept heures "maximum", précise la convocation, la journée qui te fait perdre 15 000 litres de sueur à la seconde et qui multiplie les accidents cardiaques par mille, pour une stressée de la vie comme moi.
 
Comment ça, j'exagère? Je ne vois même pas de quoi vous parlez.
 
Le 15 juin, c'est donc... bah oui, j'ai jamais été une crack en maths, mais enfin là, inutile de vous préciser que je sens bien l'imminence de l'échéance. Dans deux mois, je serai complètement sous l'eau, voire sous le sucre, qui sait, invoquant je ne sais quels dieux (quitte à ne pas savoir, autant multiplier les chances en implorant la grâce de toutes les divinités possibles) pour réussir, enfin, tous ces petits trucs qui me manquent.
 
Un peu de finesse, en priorité. Parce que l'opéra, le fraisier, la charlotte, le pécher mignon, le baba au rhum et tous ces grands classiques de la pâtisserie, au final, j'arrive à les sortir mais alors, dans quel état... Hum.
 
Voilà un fraisier que n'aurait pas renié... Shrek, non ?
 
 
On n'est pas chez Michalak, hein, et je vous vois venir, ce n'est pas ce que l'on me demande. Non, mais je n'ai aucune ambition dans la boucherie et c'est pourtant ce que je réussis le mieux, actuellement, quand il s'agit de déco.
 
Sanguinolente à souhait, cette tarte au chocolat & framboises...
Quitte à jouer au boucher, autant y aller à fond, hum?
 
 
Pourtant, à force d'essayer, de réessayer, encore et encore, la magie prend parfois. Un petit tour sur les photos publiées sur ce blog me conforte dans l'idée que, quand même, j'ai progressé (y'avait une sacrée marge, faut dire).
 
En tentant l'avant / après de ma tarte au citron meringuée, j'ai envie de crier au génie du relooking (où tu fais de l'esbrouffe sans même changer tes mains, qui peuvent rester carrées). "Mais tu es magnifïïïïïque, ma chériiiiiiiiiiiiiiiie" (Cristina Cordula, sors de ce corps, obrigada).
 
Où j'empêche Loulou de mettre sa grosse papatte dans la chantilly du baba... (si, si, la gousse de vanille fait office de panneau stop)
 
Et puis, il y a les encouragements amicaux aussi, la tarte qu'on apporte à une soirée et qui incite untel à passer commande, unetelle à envisager la chose. Le téléphone sonne et c'est une bonne connaissance qui voudrait vous faire travailler... Les surprises arrivent, une sorte d'élan qui me pousse et me fait revivre la p'tite madeleine de l'époque, quand je bricolais dans ma cuisine mancelle.
 
A quoi cela va-t-il me mener? A la fortune ? (ah, ah) A l'obésité? Ah oui, plutôt. Non, ni l'un ni l'autre - enfin normalement. Je n'en sais rien, à vrai dire, j'ai mes idées, je place deux, trois pions, mais sans calcul tant j'ai envie de laisser la voie ouverte à l'exploration. Je me sens tenaillée entre l'urgence d'apprendre vite et celle d'apprendre, tout simplement, ce qui suppose plus de temps... alors même que je n'ai plus beaucoup d'unités disponibles.
 
Non, je ne suis pas en phase terminale... juste (bientôt, à mon échelle) en fin de droits. Un gros mot, je ne sais pas, mais une réalité que je ne dois pas occulter, simplement.

lundi 6 avril 2015

Le jour où mon fils a créé sa chaîne youtube

A quel moment nos rejetons deviennent-ils wild?...
 
 
Hier encore, il était sur ma poitrine, cherchant mon sein, un 30 octobre 2003.
 
Il y a peu, je prenais un coup de vieux parce qu'il faisait sa première rentrée. Celle de maternelle. Puis de primaire.
 
Le dernier coup de massue est arrivé en septembre dernier, lorsqu'il a franchi les grilles du collège.
 
Loulou, c'est encore mon bébé, la chair de ma chair, cet enfant que j'appelle toujours "mon canard" même si, quand même, je lui évite la honte ultime en ne l'embrassant qu'une fois dans la voiture, lorsque je passe le récupérer à la sortie des cours.
 
Quand je l'appelle, il a toujours cette voix de bébé, même si les conversations se sont allongées, depuis les premiers coups de fil, le week-end, lorsque nous étions loin l'un de l'autre.
 
Le matin, il joue au gros dur mais discrètement, il vient se lover contre moi dans la cuisine, avant de partir au collège.
 
L'après-midi, il revient souvent l'œil brillant, le sourire aux lèvres et aime partager avec moi ses récits potaches. Il grogne au moment des devoirs mais n'attend qu'une chose, finalement, c'est de s'y plier parce que c'est autant de temps passé ensemble, pour lui.
 
Le soir, il adore que je lui parle de l'esprit de la couette, des moutons qui ont mal digéré ou de toutes ces histoires qui n'appartiennent qu'à nous et qui l'aident à s'endormir.
 
La nuit, je passe parfois le voir alors qu'il dort d'un profond sommeil et j'observe avec émerveillement cette bouille ronde et encore si innocente respirer doucement, sans imaginer le milliard de questions que je me pose à son sujet.
 
Oui, Loulou a onze passés mais il reste encore un enfant, à mes yeux. Même les soupirs, les haussements d'épaule, les mouvements d'humeur qui, ça et là, émaillent parfois ses gestes et mouvements, ne peuvent atténuer la tendresse que je ressens pour lui et ce sentiment qu'il a encore terriblement besoin de sa môman.
 
D'où le choc, aujourd'hui.
 
Tout fier et totalement excité au bout du fil, il m'annonce qu'il a fait "un truc énorme" chez son papa. Me voilà déjà à l'imaginer allant chercher un brevet quelconque de Géo Trouvetou, en m'interrogeant néanmoins sur ce truc si génial qui réveille l'enthousiasme parfois endormi de mon Loulou (l'air blasé, il maîtrise pas mal depuis quelques temps).
 
C'est comme ça que j'ai appris que mon fils, la chair de ma chair, cet être si jeune et innocent... avait créé sa chaîne sur YouTube.
 
Oui, oui.
 
Pas de journal intime ni de quelconques réflexions forcément philosophiques, Loulou consacre ses premiers pas sur le net à l'un de ses jeux favoris, clash of clans.
 
Autant vous dire que c'est du high level...
 
Bon, par curiosité, et histoire de pouvoir échanger avec lui sur la question, je me suis farci les dix minutes de cette première vidéo.
 
Où j'apprends que mon fils...
 
... qui ne veut pas conjuguer le verbe "avoir" en anglais quand on fait ses devoirs, a un accent de la mort qui tue quand il s'agit de parler de son clan, Golden Force
 
... aime l'or
 
... ne se mouche pas vraiment quand il est chez son père (n'y voyez aucun règlement de compte, je constate juste)
 
... emploie des termes marketing et ricane lorsqu'il parle de "placement de produit"
 
... fait son chef de base, prévenant les courageux postulants qui souhaiteraient le rejoindre d'une effrayante injonction : "ne faites pas n'importe quoi, sinon je vous rétrograde".
 
Il a créé "son" truc sur le oueb, qu'il entend bien développer, tout simplement.
 
Cela devait arriver un jour, j'imagine, et il y aura dix mille autres situations où je sentirais que mon fils m'échappe un peu plus. A vrai dire, je trouve ça plutôt mignon, malgré tout. Et le fait que mon Loulou ait envie de créer son propre univers me donne plutôt le sourire.
 
Même s'il s'agit de parler tout seul devant son écran, avec le nez bouché sur clash of clans...
 
Après tout, je raconte bien ma vie ici, pourquoi devrait-il se censurer, lui, hein? :)
 
 

mardi 24 mars 2015

L'histoire des facturettes et de l'immersion supposée

Ce mois-ci, j'ai fait un peu de shopping. J'étais là :
 
Il faut se baisser pour dégoter les rares exemplaires... Pas de quoi arranger mon balai, tiens.
 
 
L'occasion de constater que les CAP sont vraiment les parents pauvres en matière de livres scolaires. Du bouquin pour passer ton brevet, ça, il n'en manque pas, des annales de seconde, première etc., il y en a à la pelle mais quand il s'agit de passer ton CAP, en gros, tu as le choix de commander, parce qu'en rayon, niente, nada, ça n'existe pas.
 
Ainsi me suis-je résolue à réserver deux monuments de la littérature capesque:
 
De la grande littérature, incontestablement.
 
L'occasion de bien rigoler, parfois. Le niveau est... basique, disons, et les auteurs se sont bien amusés lorsqu'il s'est agi de rédiger les QCM. Du genre:
 
- "Que doit faire l'employeur en cas d'accident du travail?"
Proposition n°2 :
- "Licencier le salarié avant la fin de son arrêt de travail"
 
Oui, c'est une proposition, un rien cynique, mais au moins, ça me permet de restée éveillée.
 
Vous l'aurez compris, je potasse les épreuves écrites, qui vont concerner la santé, la prévention, les règles d'hygiène élémentaires (non, on ne met pas ses doigts dans le nez avant de pétrir sa pâte), histoire d'avancer dans mon programme, de ne pas trop squatter la cuisine non plus.
 
Rien n'est plus beau que l'échec, on est d'accord, il permet d'avancer et c'est en comprenant nos erreurs qu'on triomphe de notre médiocrité. En même temps, c'est un peu lassant, à mon niveau; si je pouvais réussir au moins quelques essais, je serais moins inquiète quant à l'échéance de l'examen.
 
Parfois, comme touchée par la grâce, je réussis néanmoins quelques éléments mais en général, c'est le tout qui chancelle.
 
Premier royal, premier miroir de ma vie et pour une fois, une légère auto-satisfaction, vite balayée par les boulettes multiples...
 
 
Les murs (et Clark) se souviennent encore de ma dernière tentative de déco au cornet, sur ma charlotte. Y'a pas que le chocolat à tempérer, je crois...
 
Alors, lasse de cet isolement un rien vain, j'ai sauté sur l'occasion lorsqu'on m'a proposé un stage dans un restaurant récent, à Nantes, où je pourrais m'entraîner en pâtisserie.
 
Toujours confiante, je suis donc passée ce matin chez Popol, histoire de régler les détails administratifs. Une seule personne devant moi, ça sentait bon. Bon, après, ça s'est un peu délité, au niveau du rythme.
 
Déjà, mon interlocutrice m'a assuré que le numéro d'allocataire que je lui indiquais était faux, pour répéter strictement le même dès qu'elle a tapé mon nom sur son ordi. Bref.
 
Ensuite, elle a regardé son fichier, "blablablacuisinetoussa", ah d'accord. Elle a relevé la tête, de façon un peu dédaigneuse, avait-elle imaginé que j'étais ingénieur ou, que sais-je, journaliste (je sais, j'ai des idées de grandeur, parfois) ? En tout cas, elle n'a pas caché sa déception.
 
Elle m'a dit de m'asseoir, qu'on allait me recevoir. J'ai dit au soupir que je sentais venir de rester à sa maison, ça ferait mauvais genre, mais que je comprenais très bien qu'il ait eu envie de s'exprimer.
 
Je me suis donc assise. Au début, je suis allée checker mes mails, et puis Facebook. Au bout d'un moment, j'avais fait le tour de la question. Que faire pour tromper l'ennui? Heureusement, j'avais pris mon portefeuille avec moi et j'ai ainsi pu... faire le tri de toutes mes facturettes de carte bleue, recensé les billets qui auraient pu être cachés dedans (bilan négatif, hélas), et salué ma réticence habituelle à ranger tout ça.
 
Au moins, les facturettes m'ont bien occupée (j'ai une vie passionnante, décidément).
 
Pendant ce temps, les gens grommelaient autour de moi, las qu'on leur réponde sept fois la même phrase (j'ai compté), convaincus de leur bon droit sans, en revanche, convaincre leur propre soupir de la mettre en sourdine.

C'est vrai que ça fait mauvais genre.
 
Une autre personne voulait retravailler à 80%, visait bien les aides complémentaires mais ne voyait pas l'intérêt de s'inscrire à Pôle Emploi. Je ne sais pas à quel moment je l'ai perdue mais je crois que l'ordre dans lequel je remettais mes facturettes m'a pas mal sollicitée.
 
Finalement, à l'issue d'un espace-temps que je ne saurais préciser, j'ai été reçue par une conseillère. Qui m'a appris que l'EMT, ce fameux dispositif qui permet de faire un stage de deux semaines maxi chez un employeur pour se tester, n'existait plus, remplacé par le PMSMP.
 
A vos souhaits.
 
PMSMP pour Période de Mise en Situation En Milieu Professionnel. Ah d'accord.
 
La nuance, selon Pôle Emploi: c'est une prestation d'évaluation, pas un stage. Une façon, quand même, de chasser le travail déguisé.
 
En gros, tu ne peux même plus convaincre les employeurs potentiels de te prendre en stage gratos, moyennant quoi ils étaient un peu indemnisés. Pour qu'ils te laissent une chance, va falloir leur faire pitié, maintenant.
 
Ou alors envie, je ne sais plus.
 
(A suivre...)
 

jeudi 12 mars 2015

La kamizake de la pâtoche

Je redoute le moment où mes goûteurs maison vont me reprocher de les gaver dès le matin...
 
 
Je vous avais promis de vous en parler, je m'explique donc sur cette fameuse fiche de liaison. Vous le savez (ou pas?), je suis dingue de pâtisserie depuis toute petite.
 
On est d'accord, à 10 ans, ça volait pas bien haut. Quand je m'ennuyais, le mercredi après-midi, avant d'aller jouer au basket, je me préparais des pommes au four. Cette odeur de beurre dans la cuisine, mon dieu, c'était déjà l'extase. Après, il y a eu les tartes aux pommes, les cakes au chocolat... Et puis, la charlotte chocolat-café, une tuerie, mais je croyais à l'époque que les biscuits cuiller, on n'en trouvait qu'en magasin. J'ignorais qu'on pouvait les faire soi-même, tout bêtement.
 
Dans les magazines, je découpais et je collectionnais les recettes, aussi, que j'ai retrouvées, cachées dans un tiroir, une quinzaine d'années plus tard. J'ai tout jeté. Croyez-le ou non, tout me paraissait daté.
 
Pourtant, il y avait là des intemporels dont le souvenir vient me frapper aujourd'hui.
 
Loin de la pâtisserie "moderne", il y a tous ces basiques, les entremets, bavarois et autres Royal, pêcher mignon ou moka. Moi qui suis fan des petits biscuits, et qui en ai même fait commerce un temps (cannelés, madeleines, macarons, financiers...), moi qui affectionne les pâtisseries anglo-saxonnes... me voilà plongée dans les recettes de crème au beurre, crème mousseline, crème pâtissière et autres bombes caloriques.
 
Premier millefeuille de ma vie. Pour le glaçage, soyons honnête, entre chic et simple, j'ai choisi le deuxième. Faudra repasser pour le chic.
 
 
Des desserts qui ne me font pas forcément rêver, de prime abord. Mais, comme pour la cuisine (une pensée pour le poulet en crapaudine), il s'agit d'acquérir les bases, tout simplement. Libre à chacun, ensuite, de s'amuser ensuite avec des Jocondes, des Dacquoises ou des génoises...
 
Premier Paris-Brest réalisé de ma vie... et goûté, à vrai dire, tant ce genre de douceurs me laisse souvent indifférente. En fait, c'est bon. Il paraît qu'il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis, hum...
 
 
Oui, cette fois, je suis bien rentrée dans l'aventure du CAP Pâtissier. Je le passe en candidat libre, en juin, avec un esprit kamikaze assez évident. A peine quatre mois de préparation pour un examen que les gens "normaux" et un peu disciplinés préparent en dix, avouez qu'il y a challenge.
 
Comme j'aime le risque mais que je n'ignore pas mon côté Gaston Lagaffe (mais, surtout, les sommets que je dois gravir pour atteindre un seuil minimum, c'est dire), je joue une seconde cartouche.
 
Je vous en avais parlé, j'ai donc repris contact avec le responsable de la formation pâtisserie adultes à la chambre des métiers nantaise. Chaque année, huit candidats sont sélectionnés, sur une quarantaine de postulants, pour suivre un parcours sur une année scolaire. Les places sont chères. D'où la nécessité de constituer un dossier, en y joignant la fameuse fiche de liaison. Vous savez tout.
 
Comme je ne doute de rien (!), j'espère bien en faire partie. Comme ça, je passe mon exam dès juin et si je me plante - ce qui n'aurait absolument rien d'impossible vu le retard et le niveau demandé - hop, je me donne une deuxième chance, cette fois en juin 2016, d'obtenir ce diplôme sur lequel je louche depuis si longtemps...
 
Là, un miracle, ça a marché du premier coup...

... J'espère que ce n'est pas la chance du débutant.
 
 
Comment relâcher la pression en douceur, eh eh eh... Bon, je ne perds pas de vue mon objectif prioritaire, l'obtention du CAP en juin, alors, je m'entraîne... Je passe par des états d'euphorie, lorsque mes brioches à tête ont vraiment une tête, à une mine lasse et déconfite quand je m'énerve sur ce fucking chocolat que j'ai voulu tempérer mais qui a durci le temps que je le mette dans le cornet... Je n'en peux plus de ces croissants qui ne poussent pas, de ces biscuits cuiller qui s'aplatissent...
 
On est d'accord, y'a une sacrée marge de progression. Pfffff...
 
Et pourtant, je sais que c'est en me trompant que je vais avancer. Je vous dis pas, je suis un recueil de boulettes à moi toute seule, demandez-moi tous les trucs à éviter, je vous les fais!
 
Evidemment, sans aucune objectivité, mes goûteurs apprécient la saveur de ces douceurs et peut-être Clark m'imagine-t-il trop exigeante avec moi-même. Malheureusement, cette fois, je me sens juste réaliste. Je suis à des années-lumière de ce qui me sera demandé.
 
"Ça fait trois jours que tu as commencé!" a observé Clark.
 
Ah oui, c'est vrai. Je crois que je manque un rien de patience. Mais ça, ce n'est pas un scoop :) .
 

vendredi 6 mars 2015

Où je redescends sur terre

La fameuse ligne de confidentialité de Pôle Emploi. Derrière, des âmes qui souffrent.
 
Mercredi soir, j'avais prévu une liste de tâches plus longue que le Chili, à laquelle je comptais bien m'attaquer dès le lendemain. Il faut dire que j'ai une énergie débordante, en ce moment, allez savoir pourquoi (l'impression d'être revenue de l'enfer, peut-être? Ah oui, c'est ça).
 
Donc, j'en profite pour agir et ne plus procrastiner. Autant vous dire que j'ai fait un sort au pilou et son démoniaque appel.
 
Donc, vous imaginez bien que chaque minute m'est comptée.
 
Pourtant, le matin venu, léger changement de programme, à la faveur d'un coup de fil ô combien encourageant (je vous raconterai). Je dois aller chercher une "fiche de liaison" chez Pôle Emploi. Ni une, ni deux, je fais une légère entorse à mon programme de ministre et je file donc chez mon employeur préféré. Avec un apriori plutôt favorable, à vrai dire, tant je suis tombée sur un conseiller sympa et compétent, la dernière fois (si, les choses évoluent, parfois, dans le bon sens).
 
10h45. Je rentre. Ouh. Y'a du monde. Enfin, quatre personnes devant moi, c'est pas le Pérou non plus, hein, on ne va pas s'enflammer.
 
En plus, y'a un écran plat, ça fait de la lecture. C'est écrit que, pour faire bonne impression en entretien d'embauche, déjà, il faut pas arriver en retard. Et là, apparaît un dessin où on voit le domicile du chômeur d'un côté, le lieu stratégique où il serait trop heureux de retourner, de l'autre. L'idée, c'est de prévoir le temps entre les deux pour arriver à l'heure. Ouh, c'est du lourd, là.
 
Vingt minutes plus tard, quand arrive mon tour, je trouve que c'est quand même un peu long, quatre personnes devant soi, mais le plus dur est passé. J'ai juste un document à récupérer, une formalité.
 
Ah, ah. Ma naïveté m'étonnera toujours. Mon interlocutrice m'explique qu'on va me recevoir, il y a juste une personne devant moi. Il est 11 heures 10.
 
Sur l'écran, ils disent aussi que pour optimiser ses chances d'être embauché, c'est mieux de proscrire tongs, casquette, short... Ah ouais, quand même.
 
Je me tourne vers les présentoirs. Je décortique TOUS les dépliants. Ça manque de glamour, mais on n'est pas là pour ça, on est d'accord.
 
J'avais lu "attente", j'ai cru que c'était un guide rigolo pour mieux supporter tout ça.
 
 
Je ne devrais pas me plaindre. Au moins, je suis assise. Et un sacré spectacle se joue devant moi: la comédie humaine.
 
Il y a ce jeune homme qui n'a visiblement pas lu les consignes de l'écran plat sur-comment-être-convaincant-en-entretien-d'embauche (ou alors, il s'auto-sabote, n'éliminons aucune hypothèse), si j'en crois sa coupe, long d'un côté, rasé de l'autre, trop stylé, comme dirait Loulou.
 
Il y a ce monsieur d'une soixantaine d'années qui tente de se persuader que si, il peut être embauché, retrouver du travail, d'ailleurs, on lui propose un stage non rémunéré, si ça, c'est pas un signe, je sais pas ce que c'est. La dame de Popol ne voit pas, elle.
 
Il y a cette jeune femme qui s'étonne de ne rien avoir reçu, depuis qu'elle a eu un trop perçu, mais qui n'a pas songé à envoyer ses feuilles de salaire depuis des mois. C'est moche.
 
Il y a ce jeune homme qui envoie paître la conseillère volante - celle qui va s'enquérir des besoins de chacun dans la file, histoire de rediriger tout le monde et de, normalement, gagner du temps - parce que lui, il est là pour le muguet, etpiscesttout. Je ris sous cape en pensant au Guignol de Philippe Lucas.
 
Il y a cet homme qui est venu chercher un avis de situation, à qui la dame volante conseille d'aller directement sur Internet, là, derrière lui. Là, c'est le drame, l'homme, qui semble sortir tout droit des All Blacks (un cou pareil, c'est juste inimaginable), n'a pas compris le mot. Internet.
 
La dame volante ne se décourage pas. Elle peut l'aider, si si, il faut juste les codes d'identification. L'homme fait des yeux ronds qui, perso, me donnent envie de me terrer plus encore sous mon siège, mais elle, elle ne lâche pas l'affaire. "Vos codes, monsieur, vous avez besoin de vos codes pour obtenir votre attestation". Il s'avance vers elle, il n'est plus qu'à 50 cm d'elle, je commence à transpirer d'effroi, il la regarde, elle répète "vos codes, vos codes", je sens qu'il va la frapper et là... Il tourne les talons et, sans un mot, quitte l'agence.
 
Visiblement, personne ne semble s'en offusquer, sinon mon voisin, qui avait rendez-vous à 11h30 mais que personne ne semble décider à recevoir.
 
Il me regarde, amusé. "Bon, je vois que rien n'a changé, ici!"
 
Je lui dis que, pourtant, j'avais senti des prémices de... Il balaie l'idée de sa large main. "Je ne comprends pas pourquoi ils me convoquent, j'ai retrouvé du boulot depuis quatre mois!"
 
Là- dessus, une conseillère descend pour la troisième fois de son étage et réclame un demandeur fantôme. L'heure tourne, elle devrait recevoir mon voisin, me semble-t-il. D'ailleurs, sa collègue l'informe qu'il vaudrait mieux ne plus patiner sur l'absent mais passer aux gens qui attendent pour de vrai. Elle la regarde, hausse les épaules et remonte.
 
Une fan du step, sans doute.
 
Entre temps, un homme qui venait de rentrer, éparpille tous ses papiers par terre. Ça occupe, cela étant, de les ramasser.
 
Dans la file, ça n'avance pas beaucoup. Il faut dire que la jeune femme à l'accueil n'a visiblement pas tout compris de l'aspect "accueil" et redirection efficace. En fait, elle conseille une femme depuis vingt minutes, jusqu'à lui faire un plan manuscrit afin d'aller au salon de coiffure où elle pourrait aller postuler. Ben oui, la demandeuse n'a pas de GPS, faut dire.
 
Et puis, elle est exigeante, aussi. La jeune femme de Popol le lui dit que, quand même, même si elle ne fait pas de tresses africaines comme elle le souhaiterait, elle pourrait postuler dans des salons "traditionnels", en attendant. En face, pleine de dédain, la demandeuse ne cache pas son manque d'entrain et finit par quitter les lieux.
 
Je me tourne vers la file et croise le regard de l'homme qui avait éparpillé ses papiers.
 
Il fait tomber tous ses papiers.
 
Pas sûre que ce soit l'effet de mon charme saisissant, hum.
 
La jeune femme de Pôpol accueille maintenant l'homme au muguet. Il précise: "moi, hein, c'est que pour le muguet que je viens, hein!"
 
"Vous avez regardé les annonces sur le site?" ose-t-elle, l'inconsciente.
 
"Ben non, eh!" lui répond-il avec aplomb. Faudrait voir à pas pousser mémé dans les orties.
 
Il est 11h50, je commence à dépérir et je songe à la liste de ce qu'il me reste à faire, dans la journée. C'est pas comme si j'avais de l'énergie à utiliser.
 
...
 
Je ne me souvenais plus dans quel monde nous vivions. Sans vouloir défendre Pôle Emploi, il y a un paquet d'inadaptés sociaux qui traînent dans les parages et je ne parviens pas à les imaginer dans un poste, quel qu'il soit.
 
J'en étais à ces sombres pensées lorsque j'ai été appelée. Il était midi. Je suis sortie 30 minutes plus tard. Ben oui, je n'avais pas saisi que pour obtenir ce document, j'allais subir un petit entretien.
 
Une fois bien cuisinée, j'ai eu mon sésame.
 
Près de deux heures pour un papier. Waouh. On frôle la performance ultime.

jeudi 26 février 2015

Une journée particulière

Mercredi matin, mes deux mains gauches, mon pouce trop agité et mon cerveau brûlé au 2e degré (il me semble bien faire une inversion, mais qu'importe, ça ressemblait un peu à ça), on a pris notre courage à deux mains et on a filé. L'heure de vérité était arrivée.
 
Sur le chemin, ma nervosité a fait un peu des siennes lorsque j'ai vu le nombre de voitures stoppées, devant la mienne, comprenant que pour partir dans les meilleures conditions, c'était pas gagné. Ça bouchonnait, et plus encore dans mon là-haut.
 
Finalement, j'ai enfilé ma tenue de cuisine en deux minutes 12 et hop, un rien fébrile, j'ai pioché, comme mes trois autres camarades, un numéro de sujet. C'était le 2. Soit des œufs farcis Chimay, un navarin d'agneau, une ratatouille, un légume au choix et une tarte à l'alsacienne.
 
Le kif total. Du genre tout ce qu'on a envie de manger dans un restaurant contemporain, hum?
 
Peu importe, ce qui compte, ce n'est pas le glamour des plats, ce sont les techniques. Et puis, moi, j'étais bien contente d'avoir échappé à la crapaudine.
 
Après, je ne sais plus trop. Je me suis mise en mode automatique, je crois. J'ai torché la tarte, premier plat demandé, histoire de passer à autre chose. Ça partait bien. Ensuite, les taillages, l'envoi du ragoût, en tentant de me sortir l'infâme air de ma caboche (ragoutoutou, le ragoût de mon toutou), et puis un enchaînement de micro-gestes, l'un des jurés qui s'approche, fronce les sourcils et note un truc derrière votre dos.
 
Doute, soudain. Y'a que moi qui ait l'impression que ça marche?
 
Pas le temps de s'attarder, d'autant qu'à ma droite, la cuisinière venait de planter sa pâte à choux (l'autre sujet). Rester concentrée.
 
Même quand l'autre juré est arrivé, compatissant, en me voyant me dépatouiller avec la sauce Mornay et ses fils de gruyère dégoulinants et collants. "On se croirait en pleine fondue des Bronzés". Y manquait plus que Marius, de fait.
 
Un moment, j'ai dû louper un épisode car il était midi et je n'avais pas commencé ma ratatouille. Et, telle une voix off menaçante de Top chef, le premier juré, celui des notes, nous a fait comprendre fermement qu'à 12h30, fini ou pas, on devait tout arrêter.
 
Je me voyais déjà, les mains en l'air devant mon assiette pas finie, avec l'envie sérieuse de me suicider et de revenir, quand même, pour les résultats mais finalement, à 12h30, la table de la candidate n°3 était comme les autres, remplie de tous les plats demandés.
 
Une sorte de miracle, confirmé par cette sensation d'avoir fait de l'apnée pendant quatre heures.
 
Après, il a fallu goûter ses productions. Où j'ai constaté que si les œufs Chimay sont une totale hérésie diététique (des œufs farcis avec de la béchamel, qu'on gratine avec une sauce Mornay, donc béchamel enrichie d'œufs et de gruyère, plus du gruyère et du beurre fondu dessus, sinon c'est pas drôle) (Oui, on est d'accord, ça fait à peu près 120 000 calories la bouchée) (ça tombe bien, je n'ai rien mangé de la journée, remarquez), si l'entrée était donc une insulte à n'importe quelle obsédée de la ligne, elle avait bon goût, tout simplement. Et c'est avec surprise que j'ai pu faire le même constat sur tout ce que j'avais fait.
 
Croyez-moi, ça ne m'arrive pas souvent, moi la reine de l'auto-flagellation.
 
Après, il y a eu l'entretien, long, très long, où on vous pose des questions parfois très faciles ("que signifie DLC"?), parfois plus tordues, l'occasion d'imiter Stéphanie de Monaco et de faire rire les deux jurés, surpris, je crois.
 
Ensuite, il y a eu un questionnaire en anglais que je craignais plus ardu et, avant d'évoquer les desiderata personnels, pour la suite, l'évocation de la production.
 
Alors, j'ai cherché des trucs qui n'auraient pas trop collé, du genre un Navarin pas assez salé ou une tarte un peu trop dorée... Ils m'ont laissée parler avant de donner leur verdict.
 
"Franchement, vous avez nos félicitations. C'était parfait."
 
Euh, pardon. Vous pouvez répéter... (Steph de Monac', sors de ce corps).
 
Vous ne pouvez pas imaginer tout ce qui m'a traversé l'esprit, à cet instant. Les pleurs, les doutes, les sueurs, les crispations... Le sentiment que cette simple phrase a pu, d'un coup, balayer toutes ces sombres pensées.

Après la délibération, ils ont fait revenir tous les candidats, un par un. Ils m'ont annoncée que j'avais mon titre de cuisinière, en répétant une fois encore leurs félicitations.

J'ai eu l'impression de rêver. 
 
Rassurez-vous, je ne risque pas de m'enflammer. Bon, en toute modestie, vous pouvez m'appeler chef (!) mais en vrai, je sais combien il me reste à apprendre.

Après, une brosse à reluire, ça fait pas de mal à l'égo, de temps en temps, hum?