dimanche 5 avril 2020

L'absurde devient normal, le surréalisme émouvant

L'autre soir, sur une chaîne de télé, j'écoutais une chercheuse expliquer les trois phases du confinement. Pour caricaturer , sidération, rébellion, acceptation.

Je crois être passée dans les deux premières phases simultanément, avant de tomber dans la troisième... sans chasser totalement les deux premiers sentiments.

Les insomnies, puis la migraine, à chaque réveil, me rappellent que je ne suis pas totalement zen. Pourtant, dire que le confinement est une horreur, non, je ne pourrai pas. Je vais m'engouffrer dans un lieu commun mais l'horreur, c'est ce qui se passe dans les hôpitaux. L'horreur, c'est ce qui se passe pour celles (ou ceux?) qui sont enfermés avec une personne violente. L'horreur, c'est le quotidien des SDF et des plus démunis qui n'ont même pas ce toit requis pour être confiné. L'horreur, c'est le sort de tous ceux que j'oublie et qui sont confrontés directement au virus.

Mais sincèrement, si je mets évidemment à part le sort de ma petite entreprise - ce serait comme une mutilation de la voir disparaître, je ne vous le cache pas - et mon inquiétude chronique qui en découle; si j'oublie l'égoïsme de l'adolescent - mais enfin, le confinement ne fait que mettre en relief ce doux comportement et n'en est pas le générateur - je vis le confinement chaque jour plus sereinement.

En vidant ma cagette, j'ai trouvé cette inscription. Indispensable... ou pas, finalement, de vivre ça et de le comprendre?


Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. On est d'accord que rien n'est normal. L'absurde devient normal et le surréalisme émouvant. Sur le web ou à la télé, je suis frappée par la soudaine promiscuité et la fragilité de ces personnes en visio, qui dévoilent - souvent dans une étonnante pudeur, paradoxalement - un peu de leur intimité. Je suis touchée de les voir, dépouillées de leur armure sociale, tomber le masque (enfin, si on veut!), de les sentir vulnérables ou simplement avec cette envie de se rapprocher. C'est le chanteur qui offre un p'tit concert, l'humoriste qui prépare sans le savoir son prochain spectacle, le psychologue expliquant les impacts du confinement, l'infirmière qui raconte son douloureux quotidien, le malade guéri... Avec ce mélange, souvent, de simplicité, d'une extrême gravité et d'une envie de légèreté. Comme pour oublier, un instant.

Oublier quoi? La tragédie que l'on vit, bien sûr. L'enfermement inhabituel que l'on "subit", évidemment. Le caractère absurde de la normalité, aussi.

Par exemple, il est moyennement normal que je kiffe certains moments un peu... euh, improbables, dirais-je. Profiter de sortir la poubelle pour sentir les doux rayons du soleil, devant ma porte d'entrée, alors que, globalement, je côtoie deux conteneurs à poubelles, un gros frelon qui squatte le lieu depuis deux jours et un jardin absolument pas entretenu. Bah, que voulez-vous, j'aime.

Moyennement normal de me retrouver à 15 heures en legging sur mon stepper rose, pendant que mon fils fait des crunchs là-haut. Et d'aimer ça, aussi.

Moyennement normal, pour moi en tout cas, de considérer comme un acte fondateur le fait d'être à jour dans ses lessives et d'avoir lavé toutes ses vitres.

Moyennement normal de passer plus de temps au téléphone avec son assureur et sa conseillère bancaire qu'avec sa propre famille.

Moyennement normal de regarder la télé, moi qui avais fini par la considérer comme un objet mort.

Moyennement normal de sentir cet écœurement à la vue de gens qui se font la bise, qui se frottent les uns aux autres, qui se touchent comme si de rien n'était, dans tout film ou reportage avant mars 2020. Beurk.

Moyennement normal de souhaiter bannir à vie la bise.

Moyennement normal de vouloir porter un masque.

Moyennement normal de considérer ta journée déjà pleine pour avoir enfilé un jean.

Moyennement normal de vouloir se faire tester, en espérant un résultat positif quand tu penses avoir eu le covid, évidemment, pour t'assurer de ton immunisation (c'est mon cas, merci la grippe du 15 février).

Moyennement normal de se préparer psychologiquement pour sortir, sachant que ta sortie se fera en voiture et que tu ne croiseras personne, a priori. 48 heures avant, je me sens déjà toute chose, comme si le virus allait m'attaquer de toutes parts, comme s'il n'attendait que moi pour piquer ses fourches microscopiques sur ma peau (alors que je suis à peu près sûre d'être immunisée, merci la grippe du 15 février).

Moyennement normal de ressentir la sortie de la semaine - récupérer un panier de légumes et des oeufs - comme un exploit historique.

Moyennement normal d'appeler pôpa-môman tous les deux jours et d'avoir envie de pleurer d'être passée à quelques centaines de mètres de chez eux sans pouvoir t'arrêter.

Moyennement normal d'envier tes chats qui peuvent vaquer à leurs occupations, les voir sauter au-dessus du grillage et te sentir horrifiée de les voir ainsi outrepasser la règle. Avant de te souvenir que eux peuvent (et que de toute façon, tu abîmerais le grillage en les imitant).

Moyennement normal de refuser de sortir. Alors qu'on me dit que "j'ai le droit". "J'ai le droit" ne veut pas dire: "Tu dois". (c'est mon côté ayatollah, je sais).

Vous savez quoi? C'est peut-être le fait que rien ne soit normal qui finit par me rassurer, dans ce confinement. Plus rien n'est étonnant, plus rien n'est lisse, on découvre chaque jour de nouvelles ressources en soi. "Il ne faut pas blâmer une contrariété", dit-on souvent, en rigolant, avec mon apprentie, en gros, chaque fois que l'on a foiré un truc et que l'on s'en sort bien. Je n'irais pas jusqu'à affirmer que ce qui nous arrive est un mal pour un bien. Mais si on essayait de le vivre comme un moment à part, tout simplement? Un moment pour juste respirer? Faire le point?

Et réaliser que notre "normal" d'avant ne l'était pas tant que ça?

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