dimanche 9 octobre 2022

Laisser le rêve distiller l'esprit

 Sous la chaleur douce de la couette, j'ouvre les yeux avec un sentiment de victoire. Cette nuit, j'ai triomphé sur l'insomnie. La cocotte a sonné vers 2h30 du matin, comme d'habitude, et je l'ai atomisée, à coups de poings fermés et d'auto-persuasion. La fatigue de ces derniers jours s'est avérée une belle alliée, je dois dire.

J'ouvre les yeux, je devine le soleil à travers le store, je regarde l'heure, sur le réveil, c'est indécent. 10h du matin.

J'ouvre les yeux, je tourne lentement la tête vers la gauche. Je vois double. Mince, toujours là, le truc.

Les grasses matinées, le petit théâtre de l'après-midi, le thé ou l'apéro avec les copines, le ciné le soir, les câlins de mes chats, les BD et livres que je dévore de façon boulimique... C'est comme des grandes vacances, en ce moment. A vrai dire, je me sens un peu dans le rôle de l'imposteur. Je suis arrêtée, en pause, mais ça va. Comme me l'a répété mon médecin, ce que j'ai est "bénin", "courant". Je vais guérir. Oui, j'ai mal au crâne souvent, oui, ça tourne pas mal, oui, je vois double, mais je me sens tellement plus reposée, plus créative, plus ouverte!

Aurais-je pris un ticket gagnant pour la loterie?

Les regards autour de moi n'en sont visiblement pas convaincus. Je sens parfois ce mélange de pitié et d'impuissance, lorsque l'on me demande pourquoi je me balade avec un pansement sur l'oeil, telle une pirate. Comme si le monde m'était tombé sur la tête et que j'étais la seule à ne pas m'en rendre compte. Ca va, je vous dis. C'est bénin.

Bénin, bénin, bénin... Mais pas rien, si je veux être parfaitement honnête.

Quand t'as un truc qui squatte dans ton crâne, cette boîte qui commande tout ton corps, tu te doutes bien que derrière la grosse promo que je viens de vous faire de mes vacances, il y a ce petit côté obscur. Les doutes, que tu balaies d'une main, mais qui reviennent avec la même cruauté que les insomnies, les questions, le spectre de la perte, cette sensation désagréable de l'avant/après. Comment ce sera, après? Aurai-je toujours la même énergie? Retrouverai-je mon autonomie (j'adôôôôôre être le boulet qu'on transporte de droite à gauche, interdiction de conduire oblige) Mon entreprise va-t-elle survivre?

Je balaie tous ces questionnements d'un revers. Ce que tu as es bénin.

Bénin, bénin, bénin.

C'est vrai que l'on relativise. Ce n'est pas cancéreux, je ne suis pas bloquée dans une chaise roulante, j'ai toute ma tête, je ris, j'ai de l'appétit, je repère encore les physiquement intelligents dans la foule, je savoure ces bribes de liberté retrouvée. Oui, c'est tout le paradoxe, je suis coincée chez moi, peu ou prou, mais je me sens plus libre, libérée de nombre d'obligations, de contraintes.

La petite voix dans ma tête me rappelle que ce n'est pas ça, la vie. Qu'il faudra retourner au charbon, un jour, quand ce truc bénin se dissipera dans ma mémoire, et même avant, quand les rayons auront fait leur oeuvre et brûlé l'invitée surprise.

Mais pourquoi la vie devrait n'être qu'une bataille? Je veux goûter les bons côtés de cette pause forcée et en tirer les enseignements. Après, je l'espère, je mettrai en oeuvre mon plan d'il y a longtemps. J'irai construire mon grand projet, là-bas, vers la Bretagne. Tout est en friche, évidemment, mais j'ai envie de dormir à poings fermés pour laisser mon rêve distiller et grandir dans mon esprit.

Donc, les insomnies, les doutes et la boule dans la tête, vous êtes gentils, mais faudrait voir à pas trop s'éterniser, d'accord? 

mercredi 28 septembre 2022

La bulle et le vertige

Ceux qui me connaissent savent combien je suis bordélique. Mais attention, c'est un bordel organisé. Si l'on excepte les clés, que je perds effectivement tout le temps, je retrouve toujours mes petits. 

Pourtant, même une bordélique comme moi aime ranger, trier, organiser, parfois. Quand je partais en déplacement, lorsque j'étais journaliste, ou même en vacances, j'aimais bien le faire l'esprit serein, en rangeant chaque chose à sa place.

Eh bien, en ce moment, c'est pareil. Chaque chose à sa place avant le grand départ vers... ce que j'entrevois comme ma bulle. Avant d'entamer un parcours de soin aussi sympathique qu'un dimanche soir à Roubaix sous la pluie (je parle en connaissance de cause), je pose tout, je répertorie, règle les affaires courantes, sans vraiment me concentrer sur ma pomme. Je veux sauver mon entreprise, mon bébé, et je fais tout pour éviter de voir couler à pic le fruit de mes efforts depuis plus de six ans, juste pour une sombre histoire de tumeur mal placée.

Pourtant, je ne suis pas dupe. Il est un moment où, une fois tout ça réglé, il me faudra bien regarder la réalité en face. Je ne me sens pas vraiment malade, mais il paraît que je le suis.

Quand je me lève le matin, certes, c'est flou tout autour. Certes, je ne peux plus conduire et je vis avec l'un ou l'autre oeil couvert d'un pansement - appelez-moi pirate. Certes, je vois double et ça tourne pas mal : je sens bien que, au niveau équilibre et démarche, je pourrais rivaliser avec quelques imbibés à 3 grammes d'alcool dans le sang, si j'ouvrais les deux yeux en même temps.

Mais je peux danser en pilou dans mon salon, me concocter un petit smoothie maison, aller au restau, prendre une douche à 15h, écouter ce qui me chante, bouquiner tranquillou, regarder un film entier sans m'endormir - exploit pour moi, depuis trop longtemps.

Je peux prendre le temps, tout simplement, faire toutes ces choses si simples dont je me sentais privée, ensevelie par la charge mentale de ces dernières années.

Pas si mal, non?

Pourtant, je sens poindre l'angoisse, le soir. Une sorte de vertige, sans doute parce que je ne sais pas encore à quelle sauce je vais être mangée. Laissée dans la nature, j'attends qu'un neurochirurgien daigne me recevoir. Je sais juste que je vais recevoir des rayons, mais quand, alors là...

Difficile, alors, de trouver le sommeil, cette chose qui m'a tant manquée et dont je pensais me délecter. Mes nuits sont agitées, tout s'entremêle. Cette nuit, je me dédoublais: j'étais, semble-t-il, le traiteur du mariage auquel j'étais invitée. Et alors que je buvais en songe du Champagne, je faisais voler en éclat une assiette en porcelaine.

J'en ai eu aussitôt la conviction, en me réveillant en sueur. Cette assiette qui se brisait en mille morceaux, c'est le symbole de cette voie que je suivais et qui vient d'exploser en plein vol. Elle n'a pas détruit toutes mes illusions, mais je sens que mon corps s'en trouve un rien ébréché. Charge à ma bulle de le protéger suffisamment pour revenir plus fort, quand tout sera derrière moi.

Cette manie que j'ai d'en mettre partout, aussi :)

dimanche 25 septembre 2022

Le vertige d'un voile qui se pose

 Le ciel est bas, gris. Quelques jours plus tôt, sur une plage bretonne, je savourais encore les derniers rayons du soleil sur ma peau tiède. Une parenthèse dans cette rentrée un peu folle, le jour, aussi, où j'ai senti que ça flanchait.

J'attends. Je cherche l'éclaircie. J'espère vite sortir, je me sens comme un lion en cage, je ne cesse de répéter que ma place n'est pas ici, même si la petite voix là-haut me le suggère sans cesse depuis quelques jours. Je ne suis pas ici par hasard.

Pourquoi il fait si moche, aujourd'hui? C'était tellement lumineux, il y a peu, sur cette même plage. La réverbération du soleil sur l'eau m'avait même aveuglée, jusqu'à ce que je vois double.

Ce dimanche, je nageais un peu au large dans l'eau fraîche du Golfe. J'ai frotté mes yeux une fois, deux fois, dix fois. J'ai respiré un coup, J'ai mis la tête sous l'eau, comme si ça allait tout effacer, comme si j'allais retrouver aussitôt une vision claire.

C'est long, vraiment. J'entends le bruit des chariots, les pas parfois un peu lourds et surtout las des brancardiers, les bribes de conversation des aides-soignantes. Je ferme les yeux, je repense à ce sentiment contradictoire de bien-être ce dimanche soir, les pieds dans le sable à déguster des huîtres, et d'inquiétude, parce que j'ai eu beau frotter les yeux et respirer, la vue est restée trouble et double.

La porte s'ouvre. Des blouses blanches. Il y a le professeur, je distingue tout de suite son espièglerie et son expérience. Il a de grosses lunettes noires et le regard assuré. Je vois aussi l'interne, jeune femme déterminée et studieuse, qui m'a déjà longuement consultée. Je reconnais l'externe, qui s'était excusée deux jours plus tôt, de se transformer en inspectrice, au vu de son interrogatoire poussé, qui me scrute avec un mélange de douceur et d'inquiétude. Je me tourne vers la gauche, j'ai l'impression de voir une douzaine d'externes supplémentaires - l'effet de ma vue double. Ils sont en fait six, je pense.

Ils se postent devant mon lit. Je plaisante sur le fait qu'ils arrivent en force, mais en vrai, je n'en mène pas large. Ca s'apparente à un cas d'école... Je dois expliquer, pour la millième fois, je pense, ce qui m'a amenée sur ce lit d'hôpital en service neurovasculaire. Une sorte de paralysie faciale quinze jours plus tôt, une vue qui se trouble, un voile qui se pose, soudainement, en pleine journée de travail. La sensation de tournis permanent, comme une gueule de bois qui n'en finirait pas. La vision double, sur cette plage, qui persiste et ne me quitte plus. Un premier passage aux urgences, un deuxième, un scanner passé, un samedi soir si froid, un nouveau passage aux urgences et l'arrivée dans ce service où, malheureusement, les patients mutiques ou invalides sont bien plus nombreux qu'un repas digne au CHU.

Le professeur me fixe, questionne l'interne, annonce presque triomphant: "oui, bah, c'est la 5 et la 6!". L'interne, acquiesce, le ponte a deviné sans même avoir vu l'IRM. Il se tourne vers moi et m'annonce: "vous avez un méningiome."

...

Devant mon regard ahuri, il précise: "ne vous inquiétez pas, c'est une tumeur bénigne située à l'extérieur du cerveau."

Tumeur... Cerveau... Comme lorsque je me frottais les yeux pour dissiper le malaise, je voudrais me pincer pour me réveiller. Le professeur le sent, il me saisit le bras doucement, me demande si ça va.

Impeccable.

...

"Oui, je balbutie, je crois que j'aurais espéré que ce soit juste du surmenage, du stress..."

"Vous savez, le stress génère tellement de maladies qu'on ne maîtrise pas! Au moins, ça, c'est carré, la médecine connaît et sait faire, on va vous soigner!'

Partagée une nouvelle fois entre un sentiment de soulagement et d'inquiétude, j'ai soufflé. J'ai regardé la fameuse tumeur sur les clichés, cette masse blanche qui a fait basculer mon quotidien depuis peu.

Je crois que j'ai haussé les épaules. C'est pas la première fois de ma vie où une bataille se présente. Ce truc dans ma tête, on va le dégommer.

Je n'avais pas besoin de cet épisode pour prendre conscience de l'importance de vivre le temps présent. Mais puisqu'il en est ainsi, eh bien, je vais vivre plus que jamais mes intuitions, inspirations et envies. Pour déchirer ce voile qui s'est posé et qui a mis en pause une vie parfois survoltée.

dimanche 23 janvier 2022

Confession d'un mouton

 Aaaaaaaaaaaaaah!!!!!!!!

Rrrrrrrrrrrrrrrrrr....

Oooooooooooooooooooh!

Non, je n'ai pas Tourette. J'essaie juste de décrire ce qui se passe dans ma tête, là, à 12h39. Une bonne demi-heure que je patine sur cet état vain, que je vais laisser passer tranquillement, ne vous inquiétez pas pour ma santé mentale.

C'est juste que là, aujourd'hui, j'avais rendez-vous pour la 3e dose... Oui. Je ne suis pas fière.

Le débat, ça fait des mois qu'il agite mon cerveau. Je voulais pas me faire vacciner, je voulais pas non plus cesser mon activité pro, j'ai cédé, une fois, deux fois. "Pas le choix", ai-je pensé comme un bon mouton.

 J'avais dit "pas de 3e dose" et tu parles, comme un bon mouton, j'ai pris RDV il y a un ou deux mois, sans savoir à l'époque que le pass vaccinal passerait le lendemain de ma piqûre, t'obligeant à avoir tes trois doses juste pour vivre normalement, en gros.

Ce matin, quand j'ai pris le volant pour aller VOLONTAIREMENT (Hum, on en parle, de la prétendue volonté, philosophiquement parlant?) me faire injecter du poison dans mon sang de mouton, j'ai eu un flash. Et si je faisais demi-tour? Et si je réagissais? Et si j'arrêtais de suivre les obligations, oups, pardon, les prescriptions gouvernementales? On le sait, pourtant, que le vaccin ne peut rien contre le Omicron. Je vais me faire piquer alors que j'ai pas envie et surtout que ça ne sert à rien?

WTF, comme ils disent, les Américains.

Le petit cirque a donc repris dans ma tête. Rappelle-toi pourquoi tu y vas. Le boulot, avec obligation de dégainer ton blanc-seing lors de certaines livraisons. Ta prochaine virée à Paris en février, en train, avec le sésame pour accéder aux expos dont tu rêves depuis trop longtemps. L'envie qu'on te foute la paix...

Mais aussi l'impression de rester dans le système, bien docilement, accepter la volonté étatique, obéir à un "homme" qui souhaite "avoir envie d'emmerder les non-vaccinés". L'impression d'être un bon mouton, encore une fois.

Je vous jure, intérieurement, ça bouillait. J'étais sur le parking et j'attendais, les mains sur le volant, qu'une illumination m'aide à sortir de ce grand traquenard.

Et tel un mouton, j'y suis allée. Le pas sûr, alors que tout me disait d'y renoncer. Et là, petit coup du destin: impossible de retrouver ma carte vitale. Oubliée. Le vieil acte manqué.

"Sans votre carte vitale, vous ne pourrez pas être vaccinée".

Alleluia.

Et là, rebelote, le discours du petit mouton qui raisonne mon envie de prendre mes jambes à mon cou et de voir dans cet oubli le petit miracle de la vie.

"Bon, si vous connaissez votre numéro de carte de sécurité sociale, vous devriez quand même pouvoir vous faire vacciner. Allez-y."

Même topo à l'accueil suivant, puis au suivant encore.

Finalement, l'infirmière m'a demandé "bras gauche ou droit?", j'ai remonté ma manche et j'ai laissé faire. Lâchement. Faiblement. 



J'ai attendu quelques minutes, on m'a délivré ce papier, là. 3/3, score parfait. Même joueur joue encore... pour la 4e dose, qui finira bien par arriver. Même si le deuxième document donné indique clairement : "son cycle infernal vaccinal est terminé".

C'est cela, oui.

En pensant à ce gouvernement si hypocrite, j'ai eu envie de vomir. Ils ont eu ce qu'ils voulaient, encore un tas de petits moutons vaccinés aujourd'hui. Sans doute nous considèrent-ils comme des "bons citoyens". Mais je n'ai pas envie qu'on fasse la distinction entre les "bons" et les "mauvais". Je ne veux pas de leur "bon point", ce petit bout de papier que la maîtresse nous décernait lorsqu'on l'avait réussi plusieurs exercices. Je me souviens de la joie et la fierté que je ressentais à l'époque, dans ma classe, quand elle approchait de mon pupitre et qu'elle me donnait ce bon point (je suis née il y a longtemps, je vous le rappelle :) ).

Là, les émotions sont remplacées par des choses moins nobles, du dégoût, de la haine, de l'agacement. De la rage, aussi, contre toutes ces mesures qui ont été mises en places et contre lesquelles peu de personnes réagissent vraiment. Hormis les quelques 10% concernés par cette "déchéance de citoyenneté", combien se sentent un minimum révoltés par ce qui se passe? Tant qu'on a notre vie, que l'on peut bosser, prendre notre train ou notre avion, aller au ciné ou au restau, on se fait bipper et hop, ça va. Oui, c'est pas fou, comme situation, mais on s'adapte tellement que l'on finit par trouver cela presque normal.

"On" est un con. "On" est un mouton. Et je m'inclus dedans.


lundi 3 janvier 2022

Hystérie collective

Le tube de la saison, y'a pas à dire.

Elle est partout, ici et là. C'est notre nouvelle compagne et elle n'épargne personne.

Elle, c'est l'hystérie collective. Au moins aussi contagieuse que le omicron, peut-être plus dangereuse, même. Attention, hein, je ne suis pas médecin, je ne veux faire aucune comparaison ni me prononcer sur la gravité d'un variant. C'est juste qu'en termes d'ambiance, bon, c'est pas la fête du slip actuellement. Et ce n'est pas juste de la faute du masque qui cacherait des sourires, non.

On est tous devenus tarés. Hystériques. Frappadingues. Mais comme tout le monde l'est, à un degré plus ou moins avancé, ça nous paraît peut-être moins fou. Question de relativité, j'imagine.

Prenez ce matin, par exemple. La SNCF ayant annulé le samedi soir le train que devait prendre mon loulou le lendemain, dimanche, à 6h30, elle devait se douter que le risque de pagaille était haut, le lundi - ben oui, y'avait pas d'autres trains dispos le dimanche, c'te blague. Nous, naïvement, on se pointe sans songer que Loulou n'était pas la seule victime collatérale de cette annulation (due au manque de personnel, touché par le COVID). Et donc pas la seule personne énervée de ce léger contretemps.

On aurait dû anticiper la cohue et la cohorte de pass sanitaires exigés pour accéder au quai. Se préparer comme si on partait faire les magasins le premier jour des soldes (dans un monde où on aurait encore eu le temps, l'argent et l'énergie pour le faire, mais ceci est un autre sujet). En mode warrior, les coudes en avant, les quadriceps affûtés, les rotules au taquet, prêts à se frayer un chemin dans la foule en mode digne, mais combattant.

Pourtant, on s'est fait surprendre. Tout le monde nous est un peu passé dessus devant, nous laissant une sensation d'être piétinés, balayés, en tout cas bien secoués. Vous connaissez mon stoïcisme. Je me suis dit :" Fais un pas de côté, pas de panique, tout le monde aura son train."

Mais c'est là que l'hystérie collective s'infiltre, de façon très ambivalente.

D'un côté, si je me fie à leur attitude "collés-serrés", je me dis que les gens, là, n'ont peur de rien. Alors que je donne du corps à mon hystérie, en imaginant des gouttelettes forcément covidées partout, les voyageurs la jouent Kassav, tranquillement, sans s'émouvoir davantage de devoir dégainer un code-barre pour voyager.

De l'autre, lorsque Loulou et moi décidons de monter dans un ascenseur pour accéder aux quais, une dame nous barre le chemin d'un revers de la main menaçant, nous prenant clairement pour des pestiférés. Elle a peur, elle devient hystérique, la bouche sèche, les yeux exorbités jusqu'à ce que l'on recule.

La peur est partout et nulle part. On craint l'autre, on n'hésite pas à hausser le ton à la moindre contestation, le repli sur soi est plus prégnant que jamais et à côté de ça, chacun vaque, le nez sur son portable dans le hall de gare, le masque raz-le-nez, sans un regard pour personne. Mais allez éternuer et là, ouh, l'hystérie repointe le bout de son nez.

Tu veux te faire remarquer quelque part? Pas besoin de sortir la kala et la ceinture de kamizake, un éternuement et hop, tu auras l'attention maximale.

Clairement, ça sert à rien, mais si tu es un peu con-con ou que tu as une chaîne YouTube, ça peut faire le buzz (je suis affligée par la vacuité de certains contenus, sur Instagram notamment, mais on en parlera une autre fois).

Attention, je ne jette la pierre à personne (quoique. Y'a quand même du lourd). Je suis moi-même touchée par ce mal (des mauvaises langues diraient que dans mon cas, l'hystérie est une compagne de longue date) (mais ceci est un autre sujet) (décidément, il y en aurait, des dossiers, à traiter) (voilà que je recommence avec cette manie de la parenthèse). 

Bref, mon envie de rester dans ce nid à microbes qu'est la gare devait être trop forte, que voulez-vous. Mon côté "amour du risque et de l'expérimentation absolue", sans doute. Car oui, passer deux heures dans un lieu public peut se transformer en aventure de l'extrême, désormais. C'est juste moyennement drôle, mais on a l'adrénaline.

Le déclic, ça a été ce centre de dépistage installé dans le hall. Ayant appris que j'étais cas contact quelques heures plus tôt, j'ai donc décidé de faire un test, plutôt que d'attendre le rdv fixé trois jours plus tard. Au bout d'une heure d'attente, j'ai bien senti monter en moi une sorte de vilain poison (l'impatience est une copine de longue date). Mais je suis restée zen, promis.

L'effort est devenu plus rude lorsqu'une jeune femme nous est passée devant car elle avait RDV.  Elle était donc prioritaire, ce que je ne conteste absolument pas. Non, le truc qui a fait office de détonateur, c'est son attitude nonchalante. En avançant vers nous, que dis-je, en nous frôlant, elle s'est mise à renifler avant d'éternuer, sans émotion aucune - OK, quand t'es malade, t'es pas forcément à ton max, mais enfin, on était sur la tension à 6, là.

Et là, madame hystérie s'est emparée de nous, ma voisine de file d'attente et moi. On l'a regardée, on s'est regardé, outrées, et, sérieusement, on n'aurait pas dépareillé dans un jeu-vidéo. Mais si, vous savez, l'un de ces jeux où tu peux éliminer tes adversaires d'un coup-de-savate-qui-se-transforme-en-bombe.

Mais le pire était à venir, avec une petite fille de 8-9 ans, le masque sous le nez, qui devait avoir très chaud pour que sa scrogneugneu#@ (vous voyez l'esprit Tourette, hein) de mère la ventile avec une feuille de papier, histoire de bien disperser ces fameuses gouttelettes.

Je vous jure, j'avais envie de l'exploser. Ma voisine bouillait aussi. Et quand une dame a tenté de resquiller en disant qu'elle avait la flemme de faire la queue (c'est vrai que nous, on aime bien), elle a bien compris à mon regard que là, non, ça n'allait pas être possible.

Une vraie folle. Pas la dame. Moi.

Et là, j'ai respiré (doucement, dans mon masque, je vous rassure). L'hystérie, elle n'aime pas ça, que l'on respire, que l'on se pose, que l'on réfléchisse. Elle a besoin d'immédiateté, d'agressivité latente, d'agacement, de lassitude, de peur, d'incertitude. Tous ces éléments que nos gouvernants - et nombre de médias - entretiennent goulûment et distillent à nos esprits malades et de plus en plus vulnérables. Dans quel but ? L'hystérique que je suis pourrait envisager un complot, mais je crois que c'est malvenu, actuellement et que, en fait, j'ai l'esprit tellement embrouillé que je ne sais plus où j'habite.

La seule chose dont je sois sûre, c'est que si on cohabite actuellement avec cette hystérie collective, je n'ai aucune envie de m'y habituer.

vendredi 19 novembre 2021

Moi Tarzan, toi Jane

Dimanche dernier, dans un élan de désœuvrement spontané, j'ai commis, non pas l'irréparable mais du moins, le truc que je ne pensais jamais faire.

Roulements de tambour...

Vous allez voir, c'est d'un banal...

Oui, je me suis inscrite sur un site de rencontres. Je crois que c'était juste pour voir, en fait, mais je sais pas, il y a eu ce moment où j'ai imaginé le frisson me parcourir l'échine, ce moment d'ivresse lorsque le prince m'écrirait ses mots doux, mon côté fleur bleu qui ressortirait.

Au lieu de ça, "Amour sensible" - le sosie de Mr Bean -, Jeannot, 53 ans de Palavas-les-Ploucs, Ben et son regard de satyre, Boboss qui a l'air trois fois plus vieux que mon père ou Gilbert, 57 ans, de Montigné St Mauges (j'invente à peine) ont "liké" mon profil. Jean-Pierre m'a proposé, je cite: "j’aimerais beaucoup échanger avec vous et pourquoi pas découvrir un chemin commun se dessiner avec simplicité et complicité pour ces prochaines années 🙂"

On est sur des perspectives d'avenir immédiates, là, non? L'idée qu'un homme s'engage avec moi n'est pas pour me déplaire, mais sans même avoir échangé la moindre conversation, euh, comment dire, ça va pas un peu vite, là?

J'ai pris peur, aussitôt.

Encore plus quand j'ai cliqué sur un bouton, pensant aller juste sur un profil, et que le site m'a affiché: "Coup de coeur partagé". Aïe, boulette, comment on efface? 

J'aurais dû m'en douter en voyant s'afficher le placard de portraits, comme si j'allais sélectionner mes produits dans un drive. Poussée par ma vilaine curiosité, j'ai voulu découvrir ce qui se cachait derrière ces cases. Eh bien, comment vous dire... De vraies têtes de vainqueur. Le poil rêche ou la bedaine prégnante, le repris de justice ou l'alcoolique repenti, le punk à chien ou le cadre sup au sourire pincé, ces hommes ont engendré chez moi un léger sentiment de malaise. 

Pour tout vous dire, j'ai eu l'impression d'un ramassis de gens tout décatis, de vieux beaux ratatinés ou de vrais moches vraiment abîmés. Et exigeants avec ça! Sur le physique de leur princesse, sur ses goûts, son poids... Entre Michel, niaiserie incarnée et regard tout mou, Juste (oui, Juste) (oui, j'ai pensé au Dîner de Cons) qui a l'air d'avoir 70 ans et Régis et ses 15 fautes d'orthographe à la ligne, j'ai vite compris que non, vraiment, ça n'allait pas être possible.

Ma première réaction, ça a été de me dire: mais pourquoi les hommes de mon âge ont-ils l'air si vieux? J'avoue que ça m'a fait flipper. Je me suis dit que j'avais peut-être l'air vieux, moi aussi. Mais mon visage n'est vraiment pas buriné comme ces messieurs, en toute objectivité.

Et puis, sérieusement, je me suis posé des questions sur ces hommes. L'idée, a priori, c'est de séduire, j'imagine. Alors, pourquoi, mais pourquoi te prendre en photo d'en bas? Pour prouver que tu peux avoir plus de plis qu'un bouledogue au niveau du menton? Pourquoi prendre juste ton oreille en photo? Tu penses vraiment que je peux flasher sur un lobe? Pourquoi te prendre en photo de nuit/flou/avec des lunettes de soleil/de dos?

Ah, pour que l'on ne te reconnaisse pas, peut-être? Mais du coup, j'ai pas envie de te connaître du tout, bizarre, non? En fait, j'ai trouvé que tout ça manquait d'humour, de spontanéité, de vrai, tout simplement. C'est premier degré. "Moi, Tarzan, toi Jane". Vous allez peut-être me trouver un peu méprisante - je crois que je le suis, en fait, à chaque fois que je découvre le profil du dernier qui m'a likée - mais je ne peux me résoudre à taper dans le stock des invendus pour me redonner un peu de baume au coeur et me sentir désirée.

Je réalise qu'en allant sur un site comme celui-ci, je me sens comme un bout de viande que je proposerais à l'étal, de façon un peu vulgaire à mes yeux. Je n'ai pas envie de me sentir comme une chose, comme un produit. J'imagine que plein de personnes ayant rencontré leur moitié ainsi trouveront mon discours fermé, borné, stupide. Je respecte pleinement le choix de chacun et je crois que j'aurais aimé y trouver mon compte et clouer le bec à mes aprioris. Mais non. Je n'y arrive pas. 

Bref, ce soir, j'ai fait jouer mon droit de rétractation. L'expérience aura été courte, décevante... et amusante, quand même (je me suis tapé quelques barres de rire à découvrir les profils "intéressés"). Mais, justement, c'est mon jugement teinté de malveillance à leur encontre qui m'a poussé à renoncer à cette expérience en ligne pour laquelle, décidément, je ne me sens pas prête.

Hey, Michel, tu peux rester, hein. Y'aura sans doute, un jour, un coeur à prendre. Le mien va passer son chemin, en tout cas. En ayant pris un bon shoot de rire jaune.


dimanche 19 septembre 2021

La petite souris (de l'intérêt de ne rien comparer)


 Hier, je me suis pris deux claques. Oui, deux.

Je vous situe le tableau. Grand soleil, route dégagée, je suis au volant de mon... Kangoo, camion frigorifique sans âge mais bien pratique. Je pars livrer.

Et j'arrive. Sur un mariage à domicile, le lieu est souvent beau, voire très beau. Tout est joli, à sa place, c'est net. Les sourires sont étincelants, les habits repassés, la piscine propre (oui, il y a énormément de piscine dans le coin, allez savoir pourquoi; ça se saurait si on avait la température pour. Bref, grand mystère) et en général, quand je suis là, la frange défaite, l'allure un peu chancelante, les baskets aux pieds,  je fais un peu tâche dans le décor. Je suis le traiteur, la seule personne qui travaille, en général, dans les trois cents mètres à la ronde (les jardins sont spacieux), hormis si d'autres larbins  personnes - entendez DJ, autres traiteurs, sous-traitants de je ne sais quoi) ont également été réquisitionnées.

Je suis un peu l'invisible de service, les petites mains qui doivent discrètement dresser le buffet parfait et s'éclipser discrètement au moment M.

J'effectue donc mon travail de petite souris, je dresse, je pose, je vérifie que tout est ok et hop, je quitte ce monde apparemment parfait, où les convives, une coupette à la main, dissertent dans une pose hollywoodienne, pour retourner dans mon Kangoo en enlevant mes gants. Le drame, ces gants poudrés, on n'en parle pas assez, ils vous laissent les mains pleines de talc, une horreur. Dans ce cas, la fausse bonne idée, c'est de s'asperger de gel hydroalcoolique. Ca fait des plis dignes d'un Shar pei et la sensation d'avoir soudainement 100 ans, un vrai bonheur.

Passant outre ces considérations purement esthétiques, je rentre à mon atelier et je me réjouis. Dans deux heures, je reprends mon carrosse et je pars dresser un autre buffet de mariage, avec des gens souriants, beaux, sur leur 31, dans leur cadre de vie nickel, du Roche Bobois comme s'il en pleuvait et des jolies couleurs sur les murs refaits.

Pourquoi  donc vous parler de claques, alors? C'est tout bête, vraiment. Je sais parfaitement qu'il ne faut pas se fier aux apparences, ni comparer des vies incomparables, que chacun traîne ses casseroles, que le type physiquement intelligent que je peux croiser à un mariage - et qui se trouve être le marié :) - a forcément des tas de défauts. Mais le gouffre entre l'image d'un bonheur, fusse-t-il furtif, de sa légèreté apparente, et la solitude que je ressens en remontant dans mon Kangoo si lourd, est si béant que je suis tombée dedans à deux reprises hier. En me posant la question:

Mais où ça a merdé pour moi pour que je n'y ai pas le droit?

Pour que je passe mes journées à suer sang et eau pour dresser des amuse-bouche avalés en deux secondes, sans même y prêter attention? Alors que moi aussi, j'aimerais jouer à la princesse et picorer des brochettes en toute quiétude?

Et puis, j'ai roulé un peu. J'ai regardé le ciel, clair. J'ai respiré. Et je me suis dit qu'après tout, il n'y avait pas qu'un seul bonheur. Pas une image unique d'un truc immaculé où on doit cocher toutes les cases pour être catalogué bienheureux. Il y a des bonheurs, multiples. Celui d'être en vie, en bonne santé, déjà. Celui de se sentir libre, malgré les chaînes du quotidien, libre de ses mouvements, libre de pouvoir dire oui, non, libre d'être, de ressentir.

Il y a le bonheur de ces moments de grâce, et pas seulement quand tu es en robe de princesse, pas seulement quand la piscine est à tes pieds, pas seulement quand ton mari physiquement intelligent te regarde.

Alors, oui, c'est vrai, j'ai remis ma veste de cuisine sale et j'ai rangé mon atelier dans la solitude, hier soir. Fin de journée, état poisseux, mains collantes, sueur en front et bras en charpie d'avoir tant donné pour le bonheur des autres.

Mais ce bonheur-là, il m'appartient aussi un peu, parce que la petite souris, mine de rien, elle était là pour leur apporter une petite touche d'amour supplémentaire, à tous ces gens beaux et heureux.

Et elle était libre, une fois rentrée, d'aller créer son propre bonheur.