dimanche 22 mars 2020

Sophia, les orphelines et nous

Rassurez-vous, les chaises renversées dans le jardin, c'était avant la fin du monde.


Cinquième jour plein de confinement et cette réflexion qui revient tous les matins:

"Ah oui, c'est vrai!"

Ah oui, c'est vrai, le monde est à l'arrêt.
Ah oui, c'est vrai, le virus continue son invasion et les services hospitaliers n'ont plus de masques ni de gants.
Ah oui, c'est vrai, des caissières se font insulter parce que les rayons sont vides, des livreurs prennent des risques chaque jour pour faire juste leur job.
Ah oui, c'est vrai, je reste des heures bloquée sur Facebook et l'actu au lieu de m'occuper.
Ah oui, c'est vrai, c'est tout calme à dehors.
Ah oui, c'est vrai, ça bout à l'intérieur.

Cinquième jour de confinement et la sensation, peu à peu, d'ouvrir les yeux, le matin, sans vraiment mesurer ce qui se passe. Ce que nous racontaient il y a peu les Italiens n'est plus seulement un terrible témoignage, il est notre réalité.

Cinquième jour de confinement et l'impression d'avoir un peu relâché la pression. Je sais que j'ai plus de quinze jours pour faire tout ce que j'ai à faire, maintenant. C'est triste mais c'est ainsi. Je me refuse à sortir, sauf cas de force majeure. Je m'imagine un nuage toxique, dehors, et je veux nous en préserver, mon fils, son grain de beauté tombé, et moi.

Cinquième jour de confinement. C'est important de compter, pour rester ancré dans le réel. J'ai peur d'oublier les jours, les dates, le rythme tel qu'il est censé être. On est dimanche. Je fais quoi le dimanche, normalement?

Depuis peu, et mon besoin de lâcher du lest, j'essayais de me reposer, prendre l'air parfois, un thé souvent, et puis, le soir venu, je faisais ma compta, mes commandes, mon point sur la semaine à venir. J'avais besoin de ce cadre. Il y a quelques jours, je regardais encore mon planning pro avec un point d'interrogation et la prochaine date un peu challenge - il y avait toujours un petit événement un peu nouveau, que je n'avais exploré, et je le vivais comme tel. Aujourd'hui, tout a été annulé (ah, si, j'ai une date en septembre et quelques-unes cet été... Formidable) et le cadre a explosé.

Alors, ce dimanche n'a ressemblé à aucun autre. D'abord, alors que je m'étais motivée pour une séance de sport en ligne, j'ai plutôt répondu à l'appel de loulou qui me demandait de l'aide sur son devoir d'anglais. Un truc un peu inédit, à vrai dire, car je ne l'ai jamais assisté dans son suivi scolaire. Il s'est toujours débrouillé seul (comprenez qu'il y a encore un an, il n'avait aucune notion du travail à domicile) (oui, je culpabilise un peu) (je ne plaide pas coupable pour autant, c'est ainsi, c'est tout) (voilà que je recommence avec mes parenthèses) (Bref). Dire que j'étais très à l'aise ce matin, serait exagéré mais après tout, j'aime l'aventure, alors je suis allée préparer un thé et on a commencé ensemble le devoir.

Il s'agissait d'un texte de Stephen Hawking, sceptique à l'encontre des robots et de l'intelligence artificielle, à comparer avec un autre évoquant l'enthousiasme de Mark Zuckerberg pour les machines. Si je suis habituellement plutôt sceptique à l'usage de ces créations redoutablement douées, mais également consternée par la disparition de la main humaine dans nombre de tâches du quotidien, je me suis posé la question: "Et si des robots étaient capables de livrer à notre place, d'encaisser les courses, de recevoir le public, de gérer tous les services indispensables, voire de soigner, l'humanité ne serait-elle pas sauvée, supprimant ainsi (presque) tout risque de contagion d'humain à humain? Drôle de paradoxe.

Loulou m'a alors montré une vidéo présentant Sophia, un robot aux traits féminins. Puis une autre, plus incroyable encore, mettant en scène un robot ressemblant à s'y méprendre à une jeune femme, sorte d'intendante d'une famille anglaise ou américaine, que sais-je, au rictus troublant.

Je me suis dit que mieux valait finalement rester sur notre modèle imparfait, et penser sans doute autrement le travail, plutôt que de s'en remettre à ces créatures flippantes. Cette Sophia et cet autre "personnage", en vrai, m'ont glacé le sang.

On y a passé quelques heures, derrière ce bureau, parce que notre esprit vaquant ça et là, on s'est laissé déconcentrer, moi par un texto de ma soeur me conseillant d'écouter le dernier opus d'Izia - pourquoi attendre, écoutons donc -, mon fils par les notifications régulières qu'il recevait. Finalement plus discipliné que moi, il m'a ramenée plusieurs choix sur le droit chemin (du devoir), quand je me laissais distraire.

Au fond, pour l'instant, le temps n'a plus trop de prise. Dans l'urgence, il n'y a plus d'urgence.

On finit même par se satisfaire de peu, de savourer ces petits moments passés, calmement et simplement, parce que la vie et le sentiment de respirer encore librement nous emplissent. Et c'est comme ça que j'en suis arrivée à une forme d'extase, comme je ne l'aurais jamais imaginé auparavant. Prise d'un soudain élan, je suis montée dans ma chambre et j'ai... trié mes chaussettes. Et je ne vous dis pas le bonheur absolu à chaque paire reconstituée. J'ai fait se retrouver des orphelines et le pliage de chacune n'en a été que plus jouissif.

Hum. Cinquième jour de confinement? Je n'ose imaginer mon état de délabrement intellectuel dans une vingtaine de jours.

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