mercredi 1 septembre 2021

La profondeur abyssale du vide soudain

Nous étions fin octobre et il faisait plutôt chaud, je me souviens. Les heures passaient terriblement lentement et il se faisait attendre.

Nous étions en janvier, il avait trois mois, et son front était brûlant, je me souviens. Les heures passaient terriblement lentement et nous attendions le verdict, fébriles.

Nous étions en avril, il avait deux ans, et même s'il ne pouvait pas tout comprendre, je lui expliquais que notre vie allait un peu changer, maintenant, parce que son papa et moi, c'était fini et que la vie, c'était comme ça, que les ruptures jalonnaient aussi notre existence. 

Nous étions en septembre, il avait trois ans, et avec son petit sac à dos, il était fier de jouer au grand. Ignorant alors que l'école révèlerait chez lui un fonctionnement différent, dans un monde où sortir des rails complique d'emblée la donne.

Nous étions en février, il avait quatre ans, et je m'étais évanouie au pied de son lit, brûlante de fièvre, alors que je le veillais. On partageait tout, même la grippe.

Nous étions en août, il avait cinq ans, et il sirotait du jus d'ananas fraîchement pressé, dans la piscine et l'immensité des Caraïbes. Il savait se montrer si insouciant que je prenais à chaque fois une leçon.

Nous étions en décembre, il avait six ans, et il découvrait en tapant dans ses petites mains les cadeaux posés sous le sapin. Je crois qu'il savait déjà, pour le Père Noël, mais il avait envie d'y croire encore. Des moments d'émerveillement rares, chez lui, que j'ai connu ensuite souvent un peu (trop) blasé. Comme si ne rien l'affectait vraiment, alors qu'en fait, si. 

Nous étions en novembre, il avait sept ans, et je découvrais le plaisir d'aller le chercher à l'école à 16h30, n'ayant moi-même plus école à cette époque-là. On passait chez le meilleur artisans de la ville, il choisissait une glace à la violette, sous l'oeil étonné de la vendeuse, interloquée de ce choix venant d'un bout de chou comme lui.

Nous étions en septembre, il avait presque huit ans, et il me suppliait de ne pas quitter sa ville natale, pensant alors que sa tristesse demeurerait de laisser ainsi ses premiers souvenirs dans un coin de son esprit.

Nous étions en janvier, février, mars, avril, mai, juin, juillet, septembre, octobre, novembre, décembre et ces mois me semblent aujourd'hui appartenir à une période si ancienne que je me demande si tout ça a vraiment existé.

Hier soir, j'ai laissé ce petit être devenu si grand prendre les rênes de son existence. Il est resté là-bas, à 600 km de moi, pendant que je reprenais la route, les yeux embués. Toute une jeune vie qui revient à la surface, tous ces souvenirs qu'on a laissés de côté, accaparés que nous sommes par nos rythmes de dingue, toutes ces habitudes du quotidien qui, soudain, s'envolent et qui laissent une plaine rase dans mon coeur. 

On le sait tous, que nos enfants ne nous appartiennent pas. On rêve même parfois, quand les relations se durcissent, de les voir quitter un peu la maison. Pourtant, il y a bientôt 18 ans, en ce jour d'octobre, quand la sage-femme a posé mon fils sur moi, j'ai compris combien ma vie basculait, dans une sorte d'intensité abyssale. Dans la chambre de la maternité, enfin tous les deux, je me souviens avoir senti son odeur, de l'avoir adorée, de m'émerveiller de cette petite présence, là, soudain. D'avoir ressenti le merveilleux dans l'ordinaire -car après tout, quoi de plus naturel, voire "banal", que d'avoir un enfant?  Oui, je me souviens m'être délectée de cette magie.

Le quotidien nous rend amnésique, on oublie parfois un peu vite cette magie, ce lien si profond avec un être à qui on a donné la vie - mais que l'on doit laisser vivre sa vie, justement. Ces derniers jours, alors que j'accompagnais mon fils à Lyon pour qu'il y construise son avenir, ces images me sont revenues fortement, avec cette délicate mélancolie que j'aime tant. 

Oui, il est né fin octobre avec du retard et la sage-femme m'avait assuré que ce bébé-là avait juste envie de passer plus de temps au chaud.

Oui, j'ai cru le perdre lorsqu'il fut hospitalisé en janvier, à 3 mois. Et perdre pied, comme si ma vie perdait son sens, soudainement.

Oui, il a dû apprendre à vivre avec des parents séparés et rester fils unique.

Oui, il a dû composer avec une personnalité atypique.

Oui, il a grandi plus vite que je ne l'aurais imaginé. Avec cette envie, malgré tout, de ne pas trop grandir. Parce que maman le couvait trop? Ou par envie de rester dans son cocon? Sans doute un peu des deux.

Mea culpa, mon fils.

On se raisonne, on balaie d'un geste cette nostalgie vaine. Et puis, on accepte. On accepte ce vide soudain, parce que c'est ainsi, parce que, oui, admettons-le, on a vieilli et que s'offrent à nous des perspectives autres, désormais. Fini le maternage, il est temps d'aborder la vie telle qu'elle se présente. L'amour entre une mère et son fils me semble aujourd'hui si puissant que je n'ai pas de raison de douter qu'il s'effrite.

Alors, oui, j'ai senti les larmes couler lorsque, dans le couloir de la résidence universitaire, j'ai compris qu'il "m'échappait" (et je trouve ça tellement excessif, à l'écrire, que je ne peux le faire qu'avec des guillemets). Oui, mes yeux se sont de nouveau brouillés au moment du grand au revoir. Oui, à écrire ces quelques mots, l'émotion subsiste, la mélancolie m'envahit.

Mais la confiance que j'ai en mon fils me permet d'imaginer des lendemains sereins. Même si ça passe par un épisode de tristesse irrépressible, que mon esprit n'a même pas envie de chasser à cet instant.

dimanche 18 juillet 2021

Poupées de chiffon


 Mais qu'est-ce que je croyais? Que j'étais plus forte que les autres? Que moi, je pourrais passer outre? 

J'ai un peu les boules, ce soir. Le soleil est pourtant revenu, j'ai plus de 3 heures de sommeil à mon actif - luxe suprême, le sommeil, parole d'une quadra fatiguée. Quoi d'autre? Le business est reparti, mon fils est bachelier, la vie va, globalement (je n'ai pas de vie sociale, mais ça, ça n'a pas beaucoup changé) (merci l'entreprenariat) (me voilà repartie avec ma manie des parenthèses) (bref).

Alors, quoi? Rien. J'ai mal au bras. Eh oui, j'ai, comme tout le monde, bêlé un peu et j'ai eu droit à ma première piqûre, ce midi. Et cette douleur qui s'immisce dans mon corps au fil des minutes qui passent me rappelle ma naïveté, mon sentiment de surpuissance, peut-être, aussi, celle d'avoir joué les rebelles quand tout le monde me traitait d'irresponsable ou d'égoïste, à demi-mots ou franchement.

Double peine, j'ai eu le covid mais j'aurai droit à ma deuxième piquouse, dans trois semaines, "parce qu'il n'y a pas de preuve" m'a dit le médecin du centre, tout content. Eh oui, en février 2020, je n'ai pas signalé à la Sécu avoir eu le covid. A l'époque, on en était encore à la grippette, et si mon médecin a reconsidéré mon cas deux mois plus tard en confirmant mes doutes, je n'ai pas eu le test positif qui m'aurait libérée de cette injonction; injection, pardon.

Je me sens confuse. D'ailleurs, quelqu'un y voit-il clair, dans cette pénombre? Ce sentiment d'être à ce point manipulé, traité comme des marionnettes, d'être réduit à des poupées de chiffon, l'avez-vous? Je ne suis pas du genre à crier au complot, je ne compare pas notre sort à toutes les victimes de dictature, non. Simplement, je sens le glissement, je ne supporte pas cette hypocrisie. Tu peux ne pas te faire vacciner, oui, bien sûr, tu en as le droit. Par contre, si tu ne peux plus rien faire, si tu perds ton taf, si tu es cloîtré chez toi, ce sera ta décision, parce que tu sais, rien n'est obligatoire, il l'a dit, le monsieur que je ne veux même plus regarder. 

C'est quoi le but? Nous sortir de la pandémie? Sans doute, bien sûr, il faudrait être particulièrement cynique pour penser autre chose, non?

Nous diviser? Là, c'est bien joué, en tout cas. Jamais vu autant de leçons de morale en si peu de temps. Perso, j'ai eu envie de répondre "oui, papa, oui maman" chaque fois que l'on me parlait de mon "irresponsabilité".

A ceux qui ne voient qu'un refus égoïste, j'ai eu envie de leur rappeler leurs propres errements. Mais les juger, je n'en ai pas envie. Trop d'énergie perdue. Oui, la solidarité collective est primordiale pour s'en sortir, bien sûr. Mais elle est valable pour tous, les vaccinés aussi. Alors, pense à coller ton masque sur ton pif avant de me postillonner à la tronche et arrête la bise avec ton tissu tout souillé. Vous voyez? Je juge aussi. Je dois être un peu énervée, finalement.

Soyons clairs: personne n'est libre de son corps, au fond. Cette douleur, qui s'intensifie encore à l'instant où j'écris, me le rappelle. Oui, j'aurais pu passer outre, jouer la surpuissante et résister à la pression. Je n'aurai pas pu accueillir de clients en septembre. C'est un peu plus gênant que le reste, même si l'idée d'être privée de toute sortie ne m'enchantait pas. Mais enfin, je ne sacrifiais pas grand-chose, soyons honnête, tant mes loisirs se résument à peau de chagrin actuellement.

En revanche, être empêchée de travailler, alors que j'ai un peu sué sang et eau pour en arriver à ce stade de mon activité, là, non.

J'ai les boules, ce soir, oui. Cette douleur à l'épaule n'est pas dramatique, bien sûr. Elle est même insignifiante. Simplement, elle me rappelle ma vulnérabilité, ma docilité face à un ordre décrété, dans une civilisation dite démocratique. Si je me regardais dans le miroir, j'aurais l'impression de voir une poupée de chiffon. Toute molle, toute fragile.

Et ça, j'aime pas trop, à vrai dire.

lundi 2 novembre 2020

Créer ou crever

 Vous allez me prendre pour une folle - en même temps, que celui qui n'a pas pété un câble au moins une fois en 2020 m'asperge de gel hydroalcoolique - mais je sentirais presque une forme de nostalgie. Au Printemps, c'était inédit, un peu effrayant, certes, mais une forme de frisson nous traversait l'échine à chaque fois que l'on osait mettre le nez dehors. Ces grandes allées désertes, ce ciel bleu, le chant des oiseaux, le silence, tout ça était incroyablement beau et poignant.

Oh, évidemment, la situation était difficile et je me souviens des visages marqués, à l'hôpital. Je n'oublie pas non plus mes propres inquiétudes, relatives à mon entreprise, ni la fatigue que le covid m'avait léguée, très généreusement.

Mais il y avait de l'humanité. De la bienveillance, de la solidarité, un élan de générosité qui rassurait. Notre monde se transformerait peut-être, après ça. Il allait y avoir des prises de conscience, une envie de ralentir la cadence, d'écouter davantage la nature. Ca n'allait pas être tout rose, non, mais on espérait un après-covid. Un monde où chacun écouterait l'autre, le prendrait en considération, le laisserait exister.

Excusez-moi, j'avais dû bouffer un bisounours, quand j'ai pensé ça. Je n'étais pas seule, on mâchait tous de l'utopie en barre, on était nombreux à imaginer la béatitude persister au delà de la pandémie.

Parce que clairement, là, la bienveillance, la générosité, la solidarité, l'entraide, toussa toussa, pffff... Tout ça a été rangé dans un placard dont on a jeté la clé. Et vas-y que je râle après tout, que je me révolte sans bouger le petit orteil. Que j'incendie l'Etat pour son inconséquence à propos des masques mais que je mette le feu-Graal bleu en tissu sous le nez "parce que c'est trop dur de respirer avec". Ben oui. Le masque, ça pue la couche pour bébé, ça t'oblige à ouvrir la bouche plus que de raison, comme un chien qui chercherait de l'air après une course à l'os. C'est chiant, clairement. Et?

Perso, si ça doit permettre de nous protéger, je prends mon mal en patience. Bon, visiblement, ça ne nous a pas suffi et à l'heure de la deuxième vague, tellement redoutée et aussi bien préparée (le sarcasme, tu sors), le masque a au moins le mérite de cacher les lèvres serrées, les visages crispés - et les boutons qu'il engendre, au passage. Il agit aussi comme une arme de défense. Avec, la peur se dissipe. Et puis, honnêtement, le masque, c'est vachement pratique contre les postillons.

Mais c'est vrai, je ne suis pas fâchée de rester chez moi, parfois, pour faire comme si de rien n'était. Le bonheur suprême, ça reste de se parer de sa plus belle tenue. Je me suis payé ce luxe, ce matin, en enfilant mon armure. Comprenez que c'était la fête du pilou. Oh, je vous vois venir, vous allez me prévenir des méfaits du jogging sur la décence en général, et les capitons en particulier. Mais loin de me laisser aller, j'avais au contraire réfléchi à ma stratégie - tu crées ou tu crèves. Comme j'ai moyen envie de crever, rapport qu'entre deux confinements, j'aimerais bien revoir mes proches et revivre cette incroyable sensation que la liberté nous apporte, j'ai créé. Autant le faire à l'aise, non?

J'avoue, c'est plus constructif que d'enfourcher Arthur et moins déprimant que de passer sa journée à se lamenter sous son plaid. Et surtout, ça permet d'oublier les incohérences actuelles. Sortez dans la rue, rentrez dans un supermarché ou même, traversez une rue piétonne, vous vous ferez la même réflexion: il est où, le bon gros effort de confinement? Tout le monde vaque à ses occupations, lui le boulot, elle l'école, cet autre qui fait ses courses, et elle son footing. Chacun aura sa justification, son excuse. Pourtant, chaque fois que je remplis mon attestation - quatre fois par jour a minima, boulot oblige - je me souviens avec une nostalgie tout à fait légitime, cette fois, du temps où on sortait le nez à l'air sans se poser de questions.

Pour l'instant, je n'ai même pas tenté le tour de pâté de maison - trop occupée, un comble - mais sincèrement, combien de temps on va pouvoir supporter ça sans péter un câble?

Finalement, ça a du bon, l'expérience, même si ça génère toujours des comparaisons avec un temps que l'on regrette, parce qu'il est passé, évidemment, parce qu'on l'a idéalisé, sans doute. Aujourd'hui, on a un peu l'expérience d'un confinement, de cette privation de liberté qui nous semblait - globalement, à quelques exceptions près - difficile mais parfaitement pragmatique au printemps, qui l'est peut-être encore aujourd'hui mais qui, chaque jour, grignote notre équilibre intérieur.

Attention, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. S'il faut concéder un effort collectif, je ferais le parfait petit soldat. Mais expliquez-moi juste pourquoi on ne peut pas se balader à plus d'un kilomètre de chez soi (j'ai regardé le rayon. C'est ce qui, je crois, m'a découragée, tant les perspectives sont maigres) tandis qu'il est parfaitement possible de s'attrouper dans un bus, une cour de lycée ou dans les rayons de supermarché. Ce que j'écris est digne du café du commerce - RIP les cafés. RIP les commerces aussi, d'ailleurs, soit dit en passant - j'en ai parfaitement conscience mais j'ai l'impression d'avoir loupé un épisode. Et je ne cesse de me poser la question: à qui profite le crime?

Sincèrement, la situation est plus opaque que les collants que j'ai lâchement achetés ce soir, à l'arrache, je l'avoue. Avec une mauvaise conscience certaine, mais la satisfaction d'avoir autre chose que du tissu filé sur les jambes.

On sait jamais, peut-être viendra le jour où on pourra enfiler une robe et sortir pour de vrai. On peut rêver, non?

jeudi 29 octobre 2020

C'est reparti pour un tour (5 conseils pour survivre)

 Eh bien voilà, nous y sommes. Le confinement, deuxième épisode, est imminent, officiellement lancé à minuit ce soir. Forcément, on a un mini-vécu dont nous étions dépourvus, en mars dernier, et de quoi nous donner envie d'en profiter un maximum avec le couperet.

Pourtant, soyons raisonnables: on n'a pas vraiment le temps d'aller piquer une tête, manger une glace et lézarder au soleil, winter is coming et on fait moins les malins. Dès les premières fuites, bien orchestrées, de l'Elysée, j'ai pensé à ma façon de mieux vivre ce confinement. Voilà mes cinq petits conseils.

1- Sourire

Euh, hein, quoi? Je suis la première à me lamenter, j'ai le trouillomètre à fond pour le sort de ma petite entreprise et pourtant, j'insiste: sourions. Ce truc que nous vivons est tel que l'on peut au moins s'offrir ce petit luxe, sorte de pied-de-nez à la morosité ambiante - tellement logique. Et puis vu que l'on va rester plus que de raison chez nous, on pourra retirer notre masque et faire profiter à notre chat de notre plus joli rictus, pardon, sourire.

2 - Manger 

Euh, hein, quoi? J'ai pris 5kg dans les trois premières semaines de confinement, que  j'ai eu toutes les peines du monde à perdre, et je vous dis de manger? Oui. Mais bien manger. Faites-vous plaisir, mais rappelez-vous qu'un kilo pris en deux secondes = deux mois pour le dégager de là. Je viens d'en faire la cruelle expérience. Au moment où je me déleste péniblement du dernier, voilà que l'on nous reconfine. Les bons petits plats chauds de réconfort, oui, mais de loin.

3- Sortir

Euh, hein, quoi? Le principe du confinement n'est-il pas de rester justement chez soi et de ne pas sortir? Oui, bien sûr. N'empêche que la respiration d'une heure dont je me suis privé au printemps dernier, sous prétexte qu'on me dit de ne pas sortir, eh bien, cette fois, je vais la prendre, histoire d'éviter un nouveau carnage mental à la maison et dans ma tête. Oh, j'irai pas bien loin, évidemment. Mais un poil hors de mes murs, pour se souvenir de la réalité de la nature - et pour quitter mon jogging informe quelques minutes.

4 - Travailler

Euh, hein, quoi? Oui, c'est pas comme si je travaillais dans l'événementiel et que tout avait été annulé. Je vais bosser, autrement, forcément, mais je garde la boutique ouverte et l'espoir que les gens y entrent. Je crois que j'avais peur, en mars dernier, de choper le virus partout. On a appris à vivre avec, me semble-t-il, et puis, de toute façon, de nouveaux mois à zéro de chiffre d'affaires signeraient la fin de ma petite entreprise.

5 - Dormir

Euh, hein, quoi? Les nuits ne te suffisent plus? Disons que si les nuits ne sont plus entrecoupées d'immenses plages de solitude interne, ce sera parfait et peut-être suffisant, effectivement, pour restaurer corps et esprit. Mais là, j'ai un petit déficit de bon gros sommeil qu'il me tarde de combler.

Vous le voyez, rien de bien exceptionnel, je ne prends pas des résolutions de malade. J'essaie juste de rester pragmatique, de vivre, certes sans beaucoup de projet, mais de vivre, en attendant... En attendant quoi? Qui a cru que ça allait redevenir normal? Plus personne n'est surpris de voir des armadas de masqués dans les rues ou de se coller à chaque magasin du gel qui colle dans les mains. On s'habitue (presque) à tout. On n'est jamais content mais n'empêche, parfois, on a juste envie de retrouver nos vies d'avant. Celles où on n'avait pas besoin d'attestations pour sortir, celles où on pouvait se faire des hugs de fou juste parce qu'on en avait l'envie. Celles où on pouvait juste prendre la voiture et filer, droit devant, avec le sentiment incroyable de la liberté retrouvée.

Allez, haut les coeurs, c'est reparti pour un tour et la bonne nouvelle, c'est qu'il y aura toujours matière à rire.

Si, si.


dimanche 10 mai 2020

55 jours

Hier matin, je me suis réveillée avec le pouce droit rouge et douloureux. Vous me direz, c'est pas comme si j'étais droitière, si je reprenais le boulot la semaine prochaine, et que j'avais un travail manuel.

Le truc, c'est que si, justement. Donc, le panaris, t'es gentil, mais tu dégages.

Comme j'avais un peu peur, en vrai, je lui ai parlé gentiment. Je l'ai trempé dans son petit verre de dakin et puis je suis partie à la pharmacie. Ni une ni deux (enfin, façon de parler, hein : si l'on passe la désormais traditionnelle file d'attente dans un silence terrifiant et la progression lente jusqu'au comptoir), j'ai eu le traitement nécessaire. J'étais déjà prête à dégainer ma sans-contact quand le monsieur m'a expliqué l'origine des panaris et m'a demandé: "Vous prenez des vitamines? Faites une cure de Berocca parce que vous devez être fatiguée".

Fatiguée. Comment dire. Voilà deux mois que je ne travaille plus, que mon corps ramolli l'a bien senti, que je dors (mal, certes) et récupère un déficit de sommeil important à coups de levers tardifs, que je prends le temps de ranger toutes mes affaires, à un rythme qu'un escargot ne renierait pas... et je serais fatiguée?

Sur le moment, j'ai trouvé ça cocasse. Mais finalement, j'ai l'impression d'avoir travaillé plus que prévu durant cette drôle de période. Moi qui rêvais de vrai chilling depuis longtemps, à coups de séquence canapé-plaid-séries-cerveau à zéro activité, j'ai l'impression de ne pas en avoir eu le temps! N'est-ce pas un comble d'avoir vu défiler aussi vite ces jours censés être vidés de toute substance?

Au contraire, le confinement m'aura paru d'une grande richesse. Bon, riche dans les assiettes, si j'en crois le gras qui s'est collé sur mon auguste personne... Mais riche humainement parlant, aussi.

J'ai en mémoire tous ces regards souriants (si, si, un regard peut sourire) (quelques mois tous masqués et on en sera tous convaincu), ces moments d'émotion dans un hall vide de CHU, ces larmes coulant toutes seules à la vue de gestes solidaires forts. Ces dons, de part et d'autre, dons de matériel, dons de temps, dons de soi. Je me souviens déjà, comme si c'était loin et proche à la fois, de ces dimanches passés à pâtisser pour les autres, de ces journées pleines où l'on doit prendre son cahier pour noter les priorités et être sûre de ne rien oublier. Ces conversations à rallonge avec les gens que l'on aime, mais aussi avec des interlocuteurs habituellement moins diserts, tantôt le monsieur de l'assurance, tantôt la dame de la banque ou de la compta, que l'on sent au bout du fil fragilisés, eux aussi. Je pense aussi à tous ces moments passés devant des conférences d'inconnus, tantôt passionnants, tantôt soporifiques, mais avec cette même envie de partager, de transmettre et de se tenir les coudes (enfin, de loin, hein, pas touche, les gens).

55 jours de vie entre parenthèses. Ou presque.

Que nous restera-t-il de cette période, dans un an, dans cinq ans, à la fin de notre vie? Qu'avons-nous appris? Que nous étions mortels? Nous le savions déjà. Pourtant, nous continuons à faire les mêmes conneries.

Les images fortes de ces rues vides, de la gravité ambiante, le chant si puissant des oiseaux, tout ça va sans doute se dissiper, au fur et à mesure. J'aimerais en dire autant de la bouée qui s'est incrustée autour de ma taille, d'autant qu'elle ne me servira pas cet été - j'irai pas nager.

La quête du Graal
Je crois, au fond, qu'il est trop tôt pour refermer cette sorte de parenthèse dans nos vies. Nous aimerions tous, j'imagine, repartir, peut-être pas comme avant - merci l'éveil des consciences - mais vivre de nouveau notre liberté d'aller et venir (sans attestation!), de travailler d'exister, tout simplement en étant plus humains, plus sensibles, plus ouverts. Sans doute à l'instar des personnes qui reviennent d'un voyage initiatique et dont la vision du monde aurait été transformée.

 La différence, c'est que si ces personnes posent un nouveau regard sur le monde qu'elles connaissent, pour nous, ce monde - que nous connaissons pourtant tellement, croyons-nous - devient un peu inconnu. Qui saurait dire ce qui va se passer ensuite?

Ah si, y'a une chose dont on peut être quasi-sûr: les bouquins relatant le confinement vont pulluler. Les films, aussi, les chansons, tous les champs d'expression artistique étrangement bâillonnés par le covid et qui pourront de nouveau embellir (ou pas) nos vies. Je serai ravie de retrouver les amis, mais j'avoue le manque de ces à-côtés, les restaus, les sorties au ciné, ce qui me fait dire, une fois encore, que la parenthèse n'est pas totalement refermée. Et qui plus est avec cette limitation de nos déplacements, qui bride pas mal nos envies d'évasion.

Finalement, c'est drôle. J'ai envie de profiter de nouveau de ces plaisirs et en même temps, je me demande si cette effervescence revenue sera signe de joie. En attendant, je vais profiter de cette étrange accalmie pour enfourcher Arthur plus que de raison, histoire d'être au taquet quand nous pourrons simplement piquer une tête dans l'océan.

Piquer une tête dans l'océan? Oui, je sais, j'ai des rêves un peu fous.

mercredi 6 mai 2020

Balance ton monde

La journée a bien commencé: mon chat s'est approché à quelques millimètres de moi, alors que j'étais encore au lit et... m'a éternué au visage.

Le bonheur.

Rien à dire, ça présageait une bonne journée. J'ai eu du mal à me rendormir, alors, je me suis massé le ventre. Un poil plus plat qu'il y a peu. De quoi me rassurer, après les craintes ces dernières semaines. Oui, avant l'arrivée d'Arthur, mon fidèle allié, mon destrier, j'avais senti comme un corps extérieur s'immiscer sur mes hanches. Comme une bouée, vous voyez le genre.


L'un des pièges du confinement. On ne voit pas grand-chose? C'est pour éviter une tentation trop forte.

J'ai sérieusement pris peur. Parce que, la culotte de cheval, ça va, ça fait longtemps qu'elle est intégrée, mais euh, ce truc qui pousse, tout mou, tout moche, on est obligé?

Arthur m'aura donc permis de retrouver un semblant de dignité, de relever la tête, d'imaginer le futur, tonique, dynamique, ... hygiénique... Hygiéniste ?

Et là, ton moral retombe un peu.

Mais quel est donc ce monde auquel on se prépare, là? La semaine prochaine, retour au travail tel un laborantin de Wuhan, tout équipé pour rien choper et bosser. Mais pas comme si de rien n'était, clairement. Tout devient atrocement calculé. On va devoir anticiper nos moindres gestes et dépenser le PIB de la Suisse pour s'équiper, tant en masques, qu'en gel, qu'en charlottes, qu'en... emballages, ce truc dont je m'évertue à me débarrasser depuis le début de mon activité, et qui revient en force. Minimiser les risques de contamination, c'est ranger chaque plat préparé, chaque gâteau dans son emballage individuel. Le truc qui vaut un bras et qui, accessoirement, se jette. Et le zéro déchet, les gars? Tous nos efforts? On en fait quoi?

Bon, j'ai trouvé des alternatives, des contenants en bagasse eux-mêmes issus du recyclage, donc pas fabriqués exprès pour un usage unique. Ma conscience s'en porte-t-elle mieux? Peut-être. Mais c'est tout un monde qu'il faut revoir, avec cette impression désagréable de rétro-pédalage. Moi la relou de base qui prêtait ma vaisselle pour que les clients puissent l'utiliser et la ramener - propre, hein - me voilà à balancer du carton - recyclé, certes- à tout va, dans des sacs en kraft individuels, toujours, et tout ça pour quoi? Ben, pour pérenniser ma propre boîte.

C'est plutôt justifié, on dira. Pas le choix que de se réinventer, d'imaginer un nouveau modèle.

A la réflexion, ce confinement aura justement permis à mon imagination, trop souvent tarie par la fatigue, de s'exprimer de nouveau. Rien ne sera comme avant et nous devons tous rebondir. On nous demande d'inventer, créer, imaginer, explorer. Je me sens comme une enfant à qui on donnerait soudainement le champ libre, qui en serait à la fois très excitée et terrorisée.

Que faire de de cette nouvelle liberté? N'est-elle pas contradictoire avec toutes les contraintes visibles et certaines?

A nous d'inventer de nouvelles stratégies. Il y en a une, en tout cas, que j'ai développée depuis le début de ce confinement : chaque fois que je vais dans ma salle de bains, je ne m'approche pas de la balance. Parce que j'ai peur du verdict implacable? Qu'elle m'annonce quelques kilos pris? Meuh non, pensez donc, rien à voir...

Simplement, elle peut retenir sur elle des traces du coco, donc je la considère comme potentielle porteuse du virus. Il serait tout simplement dangereux et même irresponsable de monter dessus.

Y'a pas à dire : La mauvaise foi, c'est beau quand c'est bien fait.

lundi 4 mai 2020

Le cocon qui n'en était pas

Bon, comment ça, les gens? Toujours dans votre grotte? Parce que moi, oui, plus que jamais. Il faut dire que j'ai eu un bon garde-fou. Ceci:

Joli, non? Mais dangereux, surtout juste au-dessus de ta tête...


Oui, cette oeuvre d'art, que j'ai découverte par hasard, était un nid primaire abritant quelques larves. Le gros frelon que j'entendais à chacune de mes sorties exaltées à la poubelle s'est avéré asiatique. Une reine-mère qui n'avait rien trouvé de mieux que de s'installer sous le porche de ma porte d'entrée.

Nickel. Deux ou trois jours de plus et j'aurais dû escalader le grillage du jardin, derrière, juste pour sortir de chez moi.

En aurais-je été capable? Il est arrivé un moment, dans ce confinement, où je me suis sentie tellement bouffie et rouillée que l'idée même de soulever mes fesses de deux centimètres me fatiguait. Heureusement, j'ai rencontré Arthur.

Oui, Arthur, résistant, solide, fiable. Un bon compagnon, certes un rien volumineux mais au moins sait-il se rendre indispensable.

Arthur, celui qui m'a empêché de craquer. Qui a permis à mes nerfs de se relâcher.

Arthur, qui se fout bien de mon poids, qui l'accepte et m'encourage silencieusement.

Arthur...

J'suis sympa, j'ai laissé Germain, comme ça, ils peuvent se faire la causette tous les deux.


Voilà, un jour, j'ai craqué et à l'occasion d'une sortie professionnelle, j'ai poursuivi ma route quelques minutes pour Arthur, que l'on peut considérer comme un achat de première nécessité. Les gens qui me l'ont vendu étaient soulagés, ils avaient croulé sous les appels depuis la mise en ligne de leur annonce. A croire que l'on en est tous au même point...

Au même point? Je ne sais pas trop, je l'avoue. Tandis que je vois certaines personnes marcher normalement dans la rue ou enfourcher leur vélo "comme avant", moi, je crains les autres, plus que jamais. C'est fou, je n'aurais jamais cru ça de ma part. Je vous le disais, je ne quitte presque plus ma grotte, alors même que l'on entrevoit le bout du tunnel (provisoire? Ne l'espérons pas) et à chaque fois que j'essaie de me raisonner, un micro-événement me conforte dans l'idée que seule la maison - et Arthur - demeure secure.

Ce matin, j'ai voulu braver mes nouveaux blocages en allant chercher des légumes au magasin bio près de chez moi. De grandes allées, un dispositif mis en place réglo... Oui, mais c'est sans compter sur l'humain, cet être qui décidément ne saura se discipliner qu'à une condition que j'ignore moi-même. J'ai renoncé au paquet d'emmenthal (à 8 euros le paquet, mon compte en banque déjà vidé me dit merci, vous me direz) parce qu'au moment où j'allais le prendre dans son rayon désinfecté, une femme s'est approchée un peu trop près à mon goût. Hop, un pas de côté, on oublie le fromage (en plus, Arthur n'est pas très fan, m'a-t-il murmuré) et on se contente des légumes.

Il est temps d'imaginer le futur, la vie revenue, les jours sans Arthur, conscient qu'un jour, il partira sans doute au garage, avec Germain et toutes les lubies que j'ai eues.

Pour l'instant, reste cette illusion de cocon, où je ne me sens plus à l'état larvesque - merci l'instinct de survie - mais en mode "préparation pour le combat". Telle la Reine-mère, je prépare le terrain. Et j'espère bien que personne ne va venir exterminer ma petite demeure intérieure, parce que, les gars, ce serait dommage de tout flinguer.