mardi 2 mai 2023

La descente

Voir le beau partout,
envers et contre tout

Une chiffe molle. Si je réfléchis deux secondes, je me fais l'effet d'une chiffe molle. J'ai l'impression de vivre la descente, après un trip particulièrement fort. Après l'euphorie, la désillusion et la cruelle réalité : il faut vivre, supporter les émotions que l'on avait chassées et, plus ambitieux encore, les surmonter.

Il y a six mois, on m’annonçait une tumeur au cerveau que j’assimilais rapidement, aussi étrange que cela puisse paraître au premier abord, à un cadeau du ciel. Passé le choc, cette agrégation de cellules dans ma caboche me libérait de mes contraintes, m’obligeait à repenser ma perspective, le monde, mon rythme. Un véritable reset salvateur avant de griller définitivement mon corps, fourbu par les efforts répétés et cet acharnement que je déployais à l'ignorer.

Mon cerveau passait sous les rayons et mon esprit avec, m’offrant une réalité nouvelle, une vie plus posée, différente… ennuyeuse, aurait pensé mon ancien moi, mais pourtant si riche. Tout devenait plus beau, plus intense, plus serein.

J’avais mis au placard mes certitudes sur cette notion absolue de faire, nuancé mes envies et décidé de placer, enfin, mon vrai désir : celui d’être. Au delà de l’apaisement initial, je crois que cela m’apportait une nouvelle aisance, cette sensation incroyable d’être dans le vrai. J'en retirais aussi une sensation plus désagréable, ce rien de prétention, je le concède, en observant toutes ces personnes courant après on ne sait quoi sans pouvoir approfondir quoi que ce soit, faute de temps, d’énergie et d’envie.

Du haut de ma bulle, bien emmitouflée dans ce confort nouveau – paix et solitude voulue – j’ai négligé un fait inéluctable : la vie n’est qu’impermanence et il faut s’appuyer sur des repères bien ancrés pour résister aux tempêtes.

Un soir de mars, mon père est parti en vrille et c'est toutes nos vies qui s'en sont trouvées bousculées. Le temps s’est un peu arrêté, tous inquiets que nous étions autour de ce corps vivant, certes, mais transformé. Mon quotidien, si calme et confortable, est devenu subitement complexe et agité ce lundi soir, quand ma mère m’a appelée. Il était 21h30.

« - Ton père a été hospitalisé.
- Hein ? Où ? Pourquoi ?
- Il est en réanimation, les médecins pensent qu’il a fait un AVC. J’arrive de l’hôpital, je n’ai pas pu lui parler, il dormait, très agité, il avait enlevé le masque à oxygène à force de bouger. »

Le lendemain, il y a eu la sidération face à ce corps en état végétatif. Puis cet amusement incongru face aux inepties, ces rillettes dans le ciel que je vous ai déjà racontées. Il y a eu les visites quotidiennes, l’opération de ma mère pour retirer un mélanome, l’oubli de soi malgré les vertiges et la fatigue persistants, la sensation de glisser lentement dans un gouffre sans fond…

Et la belle énergie positive s’est trouvée réduite en cendres en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.

Je me suis auto-encouragée, me suis répété qu’il ferait jour demain, que la médecine sauverait mon père, ma mère. Mais il a bien fallu me rendre à l’évidence, une fois que mon père a pu sortir de l’hôpital et que l’on a chacun retrouvé notre quotidien : le mien s’était affadi. Le temps de suspension que je vivais s’est trouvé dénué du plaisir que je ressentais avant. Tout est devenu flou, avec en outre cette tristesse qui s’est emparée de moi, puis l’angoisse du lendemain. Qu’allais-je faire ? Pourquoi tout revenait comme un boomerang?

C’est simple, j’ai eu l’impression que tout mon système de pensée volait en éclats. Et les réflexions d’Emmanuel Carrère, dans son livre « Yoga » (paru chez P.O.L en 2020) résonnent si fort en moi : « C’est tout le chagrin du monde qui me tombe dessus. Je ne suis plus au bord de pleurer, à présent : je pleure. Des larmes me coulent sur les joues, qui ne cesseront jamais, qui couleront aussi longtemps que la misère humaine. Misère des victimes, misère des humiliés, misère des naufragés, misère des crétins (…) qui sont les 99 % de l’humanité, mais aussi misère des orgueilleux comme moi qui se croient les 1 % restants, les 1 % qui montent et que leurs épreuves grandissent, les 1 % qui se croient partis pour l’état de quiétude et d’émerveillement et qui finissent généralement par se prendre dans la gueule, quand ils s’y attendent le moins, une mortelle désillusion. »

Je suis ce 1 %. Je le dis sans présomption, j'ai eu l'orgueil de croire que je ne faisais pas partie des crétins. Quand je lisais cette pitié dans le regard de ceux qui apprenaient ma tumeur, j’avais juste envie de les réconforter, de leur dire combien ma vie avait enfin un sens. J’étais à la limite de leur souhaiter, non pas la même chose – ce n’est pas absolument indispensable, en soi, de se balader avec une tumeur là haut – mais au moins une lucidité nouvelle via l’expérience que j’avais éprouvée.

Aujourd'hui, sans vouloir m'apitoyer, je vis, comme beaucoup de personnes touchées par la maladie, cet Avant/après. Je réalise que je garderai toute ma vie cette saleté d'Abricotine dans ma tête, qu'elle continuera de jouer son rôle d'Epée de Damoclès, de me titiller en se rappelant régulièrement à mon souvenir. J'ai voulu croire qu'elle ne serait qu'un souvenir, mais elle restera pourtant toujours sur mes méninges. Inopérable. Nécrosée, je l'espère, mais pourquoi s'amuse-t-elle à me procurer ce sentiment d'ébriété qui ne me quitte plus?

Je ne veux pas que l'on me traite comme une malade. Je sais l'importance de relativiser. Je suis en vie, et tant pis si mon corps n'est pas à 100% de ses capacités, la vieillesse m'aurait rattrapée à un moment ou à un autre, de toute façon.

Parfois, simplement, je suis fatiguée de sourire, de rassurer, de minimiser. Oui, ce truc m'a diminuée physiquement et ma vie ne sera plus jamais tout à fait la même.

Mais la vie n'est de toute façon jamais la même. Alors, le sourire revient à la pensée de cette impermanence, si propice à l'instabilité, certes, mais aussi aux surprises que la vie nous réserve jusqu'au bout.

jeudi 6 avril 2023

Papa clown

 Il arpente lentement le long couloir du service, au milieu des consoles médicales et des chariots remplis de protections XXL et de serviettes de toilettes usées par les lavages quotidiens. Il parle posément, en lançant de longues phrases qui pourraient avoir un sens dans un autre contexte, et avec un interlocuteur en face de lui. Il rentre dans la salle de soins, aucune infirmière ne semble plus s'émouvoir de sa présence parmi elles. Il sort, s'empare en douce d'une seringue, se fait choper par la blouse verte qui n'était pas dupe, repose... et reprend son butin dès qu'elle a le dos tourné.

Oui, il marche sobrement, de sa silhouette longiligne appuyée par ce pyjama informe de l'hôpital, bleu ciel et si insipide. Il s'arrête devant une porte, réfléchit quelques instants et puis saisit la poignée pour rentrer dans la chambre d'un patient. Parfois, il passe devant la sienne. C'est facile de la repérer: il y a des dessins d'enfants affichés dessus, avec son prénom: Pierre.

"Oh la vache, s'écrie mon père en le croisant, si je deviens comme ça, tu me fous par la fenêtre! Complètement zinzin, çui-là", poursuit-il en mimant cette folie avec sa main, façon visseur d'ampoule contre la tête.

C'est bon, on a retrouvé mon père, avec cette finesse caractéristique qu'on lui a toujours connue. Papa l'étranger, qui arrachait les perfusions et qui nécessitait du renfort de personnel, est maintenant papa clown à plein temps.

Et pour l'avoir vu en état quasi-végétatif, je l'affirme sans exagération: on n'est pas loin du miracle.

Alors certes, il a vu une femme en noir, visiblement agressive, rester dans sa chambre ; certes, il a encore parfois 55 ans et confond mon ex avec mon... père (c'est un peu troublant, je dois en convenir et prie alors pour qu'il me refasse la scène, façon Dark Vador) ou sa cousine avec la copine de mon fils ; certes, il se croit encore parfois au Mans - où j'ai habité 17 ans - et trouve que ça fait quand même drôlement loin, pour aller le voir chaque jour à l'hôpital à Nantes; certes, il balance des contredanses et fait des bras d'honneur; certes, il m'affirme en douce que ma mère est sortie avec 20 mecs de son boulot ("mais, chut, me souffle-t-il en mettant son doigt devant la bouche, ne dis rien").

Mais à part ça, le progrès est inimaginable. Exit l'AVC, exit la méningite, il est atteint d'une encéphalite, soit une inflammation au cerveau due à une vilaine bactérie, dont il va pouvoir guérir, sans lésions cérébrales ! Chaque jour, il retrouve plus d'autonomie et la parole redevient plus cohérente, avec cette curieuse impression de retrouver notre papa, il y a 20 ans - âge où il semble d'ailleurs un peu bloqué - tendre, gentil et aimant, sans tout ce stress qui s'était abattu sur lui depuis.

Débarrassé de cette aigreur qu'il pouvait parfois montrer, il est le papa-poule de notre enfance, doublé de cette nouvelle personnalité candide qui s'étonne de tout, ce qui le rend si attendrissant. Il n'a plus de filtre, ce qui peut être à double tranchant. Au moins, on est sûr qu'il ne ment pas sur ses sentiments. Mais sa désinhibition reste quelque peu troublante, et son appétence pour les affaires sexuelles un poil dérangeante...

Pourtant, comme il a visiblement troqué les lunettes grises contre les roses, tout est assez drôle, étonnant... et vivant, tout simplement. Joyeux et généreux, il propose d'offrir "100 balles et un bouquet de fleurs" à toutes les infirmières - sauf une, qu'il a clairement dans le pif et qu'il insulte à tour de bras. Un nouveau plan Ségur à lui tout seul.

Forcément, c'est parfois cocasse, comme lorsqu'il assure à ma mère, au moment où elle l'embrasse pour lui dire "au revoir": "Tu peux mettre la langue, hein! Là, ça fait bisou d'Américain", justifie-t-il naïvement.

Au milieu du fou-rire collectif dans cette chambre pourtant si terne, nos regards se croisent, avec ma mère et ma soeur. Sans nous le dire, nous sommes saisies par cette façon inédite qu'il a d'exprimer son amour, expurgée de cette pudeur familiale qui nous a parfois tellement privés d'émotions authentiques.

dimanche 2 avril 2023

Des rillettes dans le ciel

 L'ascenseur émotionnel, vous connaissez? Ces hauts-le-coeur qui vous retournent l'estomac et vous frappent à la tête, qui vous laissent telle une petite chose tapie dans cet univers lunaire devenu vôtre ?

Mon père ce héros est devenu mon père ce clown... ou mon père cet étranger, selon les moments. L'AVC est écarté, on s'oriente vers une méningite mais rien n'est certain. Et on se retrouve en pleines montagnes russes, l'estomac dans les talons.

Vendredi, je suis allée sans ma mère, elle-même opérée ce jour d'un mélanome, voir mon père à l'hôpital. On l'avait changé de service entre-temps et c'est en neurologie que je l'ai retrouvé. Il m'a reconnue, m'a appelée - certes, en hurlant, ce qu'il n'a jamais fait - a tenu parfois des propos cohérents, entre deux hallucinations, trois insultes et cinq délires. En rentrant, épuisée par ce show mais un rien reboostée par ses progrès, j'ai raconté le mieux à ma mère, que j'ai sentie un peu apaisée.

Douche froide hier, au moment de le voir. L'interne nous prévient, il est à deux doigts de retourner en réa. On ne le sait pas encore, mais il a tout cassé, la veille au soir. Une infirmière en est même quitte pour une entorse au poignet. Le médecin nous exprime ses doutes et sa réelle inquiétude, évoque son état dégradé et comateux. Ma mère pâlit, sous son masque et son grand pansement, marque de son opération à la joue.

Le papa de la veille, qui tenait absolument à servir du café aux infirmières, n'est plus qu'un corps dormant. Mais ronflant. Ce bruit, ça me rassure, il est toujours vivant et présent.

Je regarde ma mère. On n'en mène pas large.

Toute cette vie retrouvée hier, ce n'était qu'un feu de paille? Il était très tourmenté, certes, avec "ce type qui veut me mettre le feu", là, à côté de lui, posé sur le siège. Il me l'a montré, très énervé que je ne le vois pas, moi. Il m'a demandé d'appeler le 17, pour que les flics viennent chercher son geôlier- oui, il était son prisonnier. Oui, il voulait me "casser la tête" parce que je refusais de lui donner un briquet ou un couteau pour se défendre. Oui, ça l'agaçait que je ne fasse pas d'expressos au corps médical ou que je lui apporte pas le tournevis pour virer sa ceinture de contention qu'il ne supporte pas.

Tout n'était que délire, et pourtant, je voulais retenir les vraies phrases, énoncées assez clairement. Mon père parle et je le comprends, ça va aller.

Et soudain, boum, nous voilà, assises près de son lit, à attendre et espérer un sursaut.

Le réveil initial ne nous donne que peu d'espoirs. Agité, le regard vitreux, il ne sort que de la bouillie de sa bouche empâtée. On doit sortir de la chambre car des soins lui sont prodigués. On se retrouve, ma mère et moi, dans ce long couloir presque infini et glauque. Pierre, un patient désorienté au physique frêle, s'approche de nous, nous parle sans que l'on comprenne le sens de ses mots, puis va de chambre en chambre avant de se faire rattraper par la brigade - en l'occurrence, l'infirmière. On entend le vent rugir. Il ne manque que les corbeaux pour achever ce sentiment lugubre qui s'empare de nous. Winter is coming...

Et puis, au retour, comme un miracle. Mon père est parmi nous. A peu près. On lui explique simplement et le plus délicatement possible ce qui s'est passé. "Oh" qu'il fait, les yeux écarquillés. Il comprend qu'il est en neurologie.

"Chez les dingues?" s'inquiète-t-il.

On sourit, on le rassure, il a eu des crises d'épilepsie. Il répète nos mots, interloqué. Il se demande comment il va faire, est-ce qu'il a un arrêt de travail? On lui dit qu'il est à la retraite mais balaie l'idée de la main. Balivernes, il va retourner bosser lundi. D'ailleurs, en attendant, est-ce qu'on pourrait prévenir ses collègues pour qu'ils viennent le voir?

Il s'inquiète soudain. "Mais ta mère, elle est morte?" On le rassure de nouveau, maman n'est pas morte, elle est là, près de toi. Il dit son soulagement, il a eu tellement peur face à ce cancer, puis reprend:

"Il est parti, le cancer?"

Oui, oui, sois tranquille. Il demande pourquoi le cancer est venu, on lui parle du soleil et là, c'est le début d'une longue litanie. Il ne comprend pas, ma mère avait toujours un maillot de bain, c'est pas possible... A moins que...

"Ah mais si, c'est quand tu faisais des seins nus!"

Explosion de rire pour ma mère et moi. Les tendances naturistes maternelles sont le pur produit de l'imagination paternelle. Et le voilà parti à évoquer les vacances à Canet-Plage, le souci particulier qu'il avait à toujours emporter le parasol à la plage, à se mettre de la crème solaire quand il part en vélo...  Les souvenirs sont cohérents. Il est visiblement bloqué à la fin des années 90, début 2000, mais tout est clair. 

Mon téléphone sonne. C'est mon fils. Je propose à mon père de lui parler. "Oh, mon petit-fils chéri!" Il s'empare de façon autoritaire de l'appareil et poursuit sa logorrhée, tandis que je devine à l'autre bout du fil le rire masqué de mon loulou. Mon père se mélange joyeusement les pinceaux, lui raconte combien "on est bien, au bord de la piscine" - lui qui a horreur de nager - "et que l'on voit des rillettes dans le ciel" - il se croit au Mans.

Ma soeur arrive de Paris, elle rentre dans la chambre, il la reconnaît aussitôt. Soulagement. Il lui propose généreusement de lui payer l'abonnement de Canal Sat, même si "c'est cher" précise-t-il, comme ça, elle recevra tous les mois le guide des programmes et puis lui, il aura trois mois gratuits.

Perplexité, amusement, incrédulité, espoir... Je crois que ma mère, ma soeur et moi sommes balancées entre tous ces sentiments qui s'agglomèrent dans nos esprits.

Le papa agressif de la veille est la bonne pâte au visage rigolard, soudain, et on s'accroche à ces touches d'espoir et de vie. Il reprend fièrement ma mère quand elle dit à l'infirmière qu'il fait des sorties de 50 km en vélo - "60!" assure-t-il - et se renfrogne soudain.

"Je suis à l'hôpital, là?

- Oui, papa.

- On est quel jour?

- Samedi.

- Mais alors, je ne vais pas pouvoir aller à la messe, dimanche?"

Mon père est athée et n'a jamais été tendre avec l'église. Il a lâché ça sans un brin de malice. Il déclenche chez nous un nouveau fou-rire. Papa-poule ou papa-clown, il n'y a qu'un pas. Et quand il va prendre les deux infirmiers en réa, venus s'assurer de son état, pour les employés du câble - il voudrait voir Eurosport - on comprend que sa mémoire, décidément, n'a pas été privée de ses rituels ou de ses souvenirs.

Elle s'amuse juste dans un subtil jeu de tétris à rebattre les cartes pour, on espère, reconstituer le puzzle et le faire revenir à notre monde.

vendredi 31 mars 2023

Haut les coeurs

 Allez, haut les coeurs.

C'est ça, que l'on dit souvent, pour se donner du courage, non?

Haut les coeurs.

Le mien, ce matin, est serré. Depuis l'annonce, lundi soir, de l'hospitalisation de mon père dans un état très préoccupant, il n'a cessé de se tendre plus encore. La première visite, mardi, a eu un effet assez dévastateur.

Depuis, avec ma mère, chaque jour, à chaque visite, c'est comme si on s'habituait à l'inhabituel.

Comme si les agitations de mon père faisaient partie d'un drôle de spectacle, qu'il ne maîtriserait lui-même pas tout à fait, sorte de pantin que la mort a décidé d'épargner.

Il se raconte beaucoup d'histoires, à défaut de nous en raconter. Hier, son regard s'est un peu plus ouvert, a éloigné ce voile vitreux apposé depuis lundi. Il a écarquillé les yeux en me voyant.

Oh", qu'il a dit.

Ce "Oh", il est devenu le signe d'un espoir, pour nous. Comme ce "Isabelle", qu'il a lâché un peu plus tard, entre deux inepties (à nos oreilles, parce que c'est sans doute parfaitement clair pour son esprit embrumé). Qu'il évoque ma soeur, c'était le deuxième bâton barré sur le chemin des retrouvailles.

Haut les coeurs, pour mieux oublier son agitation, le fait qu'il puisse ignorer son propre nom, sa colère et son impudeur nouvelle.

Haut les coeurs, mercredi, lorsque la maman d'une amie proche m'a annoncé que sa fille venait de faire une crise d'épilepsie et ne la reconnaissait pas.

"Ne pleure pas, Stéphanie" s'est-elle écriée au téléphone.

"Mon père vient de faire la même chose...

-Je sais, elle a eu le temps de me le dire..."

Haut les coeurs, quand mon père a insulté les infirmiers qui tentaient de lui faire une piqûre, dans un énervement qui a transformé ce papa poule en homme rouge et transi de colère. En un étranger, ce petit garçon dans ce corps de vieil homme énervé.

Haut les coeurs, ce matin, quand ma mère a quitté la maison pour aller à la clinique, se faire enlever son mélanome. Comme l'a justement noté ma soeur, c'est lunaire. On vit une situation lunaire, oui.

Papa, maman, vous avez tellement été présents ces derniers temps pour moi, et moi, c'est comme si je vous lâchais, seule dans ma maison.

Haut les coeurs, pour sécher ces larmes qui coulent spontanément.

Haut les coeurs, ils sont vivants.  

mercredi 29 mars 2023

Dubreuilh, Gilbert et Gilles (une Tamalou story)

En février, lorsque ma mère a appris la nouvelle, mon père, une fois passé le choc, a osé l'avouer: il était un peu jaloux de nous. Pensez donc, sa fille cadette décroche la tumeur cérébrale, son épouse un mélanome de Dubreuilh (aka, c'est cancéreux, donc plus de points sur l'échelle du Tamalou); sa fille aînée n'était pas tout à fait en reste, sortant d'une opération quoique bénigne, mais tout de même douloureuse.

Et lui, le roi des diagnostics médicaux sur Internet, il n'aurait pas un petit truc à déclarer? "C'est mon tour", maintenant, a-t-il proclamé, de façon à la fois péremptoire et puérile. Et quand je lui ai répondu qu'il n'était obligé à rien, et surtout pas à passer par la case "hôpital", il a osé un incroyable: "mais je suis jaloux, moi!"

Ce soir, quand j'y repense, ça me donne à la fois envie de rire et de pleurer.

Ce soir, mon père, ce tamalou, est enfermé dans son cerveau, dans son monde, dans cet entre-deux inaccessible.

Sans cesser de s'inquiéter pour les maux de sa famille, il a pu connaître à son tour quelques réjouissances en apprenant, quelques jours après l'annonce du mélanome de ma mère, qu'il était atteint d'une maladie génétique, le syndrome de Gilbert. Cela aurait dû lui suffire et je l'ai senti rassuré de l'avoir, sa petite saleté, laquelle, heureusement, restait bénigne. Mais mon père est parfois gourmand.

Ou peut-être le sort a-t-il testé son ironie.

Depuis ce lundi soir, mon père est dans ce lit d'hôpital. Malaise, AVC probable. Saura-t-il nous reconnaître? Pourrons-nous lui parler, l'entendre?

L'angoisse, cette furie qui déboule sans délicatesse et s'infiltre dans tous les pores de votre peau, ne m'a plus quittée depuis ce coup de fil de lundi soir. N'a plus quitté les autres femmes de sa vie, ma mère et ma sœur - ma nièce ayant été épargnée une nuit durant, à l'instar de mon fils.

C'est évidemment dans un état de fébrilité non masquée que je suis rentrée dans la chambre, en soins intensifs, aujourd'hui.

Mon père, ce héros, ce papa poule si fort, qui savait nous faire tourner la tête et nous faire rire aux éclats, est là, allongé, agité. Il nous fixe de ce regard bleu-vert perçant. Il ne nous reconnaît pas, je le crois et le crains bien. Il regarde ma mère, commence à lui parler dans un mélange de râles et de bouillie. C'est insupportable.

Mon père ce héros, devenu ce monsieur désorienté qui parle et parle encore, mais ne sort que des sons incompréhensibles, un coup en levant les yeux au ciel, un coup en les écarquillant. Est-ce qu'il voit mes pleurs? Même pas sûre. Sent-il notre émotion si palpable? Il semble si loin et parle en continu dans un charabia inimaginable.

Cette logorrhée stérile se trouve soudainement ponctuée de noms d'oiseaux...

Oui, mon père ce héros est en train d'insulter la terre entière, visiblement. Je vous épargne les quolibets mais ça sort de toutes parts et pour le coup, c'est parfaitement compréhensible.

Mon père ce héros s'est transformé en illustration de Gilles de la Tourette sous nos yeux sidérés.

Il ne peut dire des choses simples, répondre s'il a mal quelque part, mais jurer ou lâcher un "Connard!", ça, c'est bon, ça passe. Complètement surréaliste. Il se met à pleurer quand il réalise qu'il ne peut pas se lever, puis à rire, parce qu'il a visiblement adoré la scène imaginaire qui se joue sous ses yeux.

Risible et pathétique à la fois. Si troublant. Si horrible et si touchant.

 Il dit que c'est "n'importe quoi",  et que "ca sert à rien", répète "allez hop, on y va". Il veut absolument quitter son lit et multiplie les essais, toujours infructueux, pour s'évader de cette drôle de cage.

Sans comprendre que cette drôle de cage n'est pas cette chambre d'hôpital... mais son cerveau attaqué par ce sombre accident.

lundi 20 mars 2023

Les chemins sont à tout le monde (et tout le monde suit son chemin)


 L'air est un peu frais mais les bourgeons, comme les effluves fleuris, ne trompent pas. Le printemps est là. A titre personnel, c'est la troisième saison que je vois s'égrener sous mes yeux, dans une vie nouvellement ralentie. J'ai été arrêtée au début de l'automne, j'ai passé l'hiver au chaud et voilà que le printemps survient plus vite que je ne l'avais imaginé.

Hier, dimanche, j'ai mis le nez dehors pour courir - une fantaisie en ces temps d'asthénie exceptionnelle. Au delà de mon besoin de souffler, après un bon premier parcours, j'ai ressenti une envie folle de m'arrêter pour plonger mon regard dans cette Loire un peu obscure, mais au pouvoir hypnotisant intact. Pour respirer et pour savourer, aussi, les premiers signes du renouveau.

Un rien euphorique, j'ai marché, comme seule au monde au milieu des arbres fleurissants, jusqu'au bout de cette petite île, près de chez moi. Et là, j'ai réalisé, non sans effroi, à quel point je suis auto-centrée actuellement: j'ai senti en moi cette légère pointe de déception en découvrant un couple déjà sur ce bout de terre, que j'imaginais mien.

Comme si le sentiment que la nature nous octroie généreusement d'être unique, quand on la côtoie avec émerveillement, s'estompait au fur et à mesure que d'autres silhouettes que la sienne se dessinent sur ces chemins.

J'ai eu soudain un goût amer et, pour tout dire, un léger sentiment d'imposture et de prétention.

Oui, les chemins sont à tout le monde. Qui es-tu, toi, pour imaginer fouler seule ces sentiers accessibles à tous? Qui es-tu, toi, surtout, à asséner tes certitudes sur la nécessité de la lenteur ou le bonheur de puiser la grâce où elle se niche, selon ta propre expérience ? Je me sens tellement libérée de vivre un quotidien calme et serein que je me découvre parfois un peu prosélyte, à vouloir convaincre que ma vérité est forcément la bonne, qu'il faut vivre le temps présent et conjuguer son existence avec un lâcher-prise permanent. Cesser de râler et profiter de notre chance.

Vivre le temps présent? En soi, personne ne le contestera. Mais ceux pour qui la vie rime avec vitesse et adrénaline, ceux qui ont la tête dans le guidon - de façon volontaire ou non - ceux dont la charge mentale pèse plus lourd qu'un 49-3 sur une démocratie, pourraient y trouver à redire.

Après tout, libre à chacun de suivre la voie qui le comble. D'ailleurs, ce qui me convient aujourd'hui m'aurait sans doute horripilée autrefois. Et j'imagine comme ça doit être agaçant d'entendre ces injonctions au bonheur quand tu croules sous les emmerdes et les contraintes - ce que ma vie m'épargne actuellement, merci les bénéfices indirects de la tumeur cérébrale, ah ah ah.

Simplement, je crois avoir compris très récemment pourquoi j'avais besoin à ce point de courir, d'être toujours pressée et dans l'action. Il m'a paradoxalement fallu du temps pour ce faire. Aujourd'hui, je ressens un véritable rejet de cette vie de stress. Je ne veux plus jamais vivre ainsi (Je radote un peu, non?)

Pourtant, ça m'a convenu, des années durant. Je ne me sentais pas malheureuse. J'avais juste la sensation de louper des choses, ça oui, parfois même relevant de l'essentiel. Mais je n'étais pas prête à le reconnaître, à admettre que cette façon de vivre n'était que la parade que j'avais trouvée à une faille plus profonde.

Comment ai-je commencé à déchirer le voile sur mon propre fonctionnement? En écrivant. J'ai enfin mis ma flemme de côté (enfin, elle revient souvent, cette vilaine), pris mon ordinateur, ouvert un nouveau fichier pour coucher mes pensées.

Là encore, j'ai réalisé ma prétention. J'imaginais pouvoir écrire d'un trait, ou presque, mais la censure personnelle subsiste encore et je dois lever quelques blocages. Je sens les résistances, la difficulté à me concentrer longtemps sur la tâche, le besoin de solitude couplé à l'envie d'aller puiser mon inspiration dans la nature...

Mais j'écris. Doucement. Rien ne presse et je ne suis sûre de rien. Mais, en revenant sur mon passé via ce texte au titre encore provisoire, je m'offre, je l'espère, la promesse d'un renouveau souriant.

vendredi 10 mars 2023

A plat

L'aridité ne cache pas forcément la beauté...

Voilà un moment que je n'ai rien écrit ici. J'ai laissé passer les jours et découvert ce que c'était, un peu, la vie d'après, ce que l'on appelle "la convalescence", après les soins.

Comme je l'avais imaginé, il a fallu trouver de nouveaux repères dans ce quotidien désormais exempt de soins quotidiens. Une sorte de liberté retrouvée, dans l'emploi du temps, mais sans mode d'emploi.

Il a fallu inventer une routine, moi qui ai si souvent pu m'en prémunir. Se lever le matin, prendre de nouvelles habitudes, trouver des moteurs pour avancer, passer le cap et envisager la suite.

Envisager la suite? J'ai pris le pli de ne pas me projeter. Un jour après l'autre, pas après pas. Aucune urgence, juste l'envie de respirer, s'écouter, patienter. De savourer la solitude, plutôt que de la subir.

J'ai découvert ce besoin de rester dans sa bulle, se centrer sur soi, n'écouter que soi. 

J'ai découvert l'égoïsme, ce défaut qui me fait horreur. 

J'ai découvert le handicap invisible.

Je ne me suis jamais sentie aussi alignée et pourtant, mon corps me retient de profiter à 100% de ce que la vie me propose.

Je vis une dichotomie entre mon envie de croquer la vie - forcément amplifiée par la présence d'Abricotine dans ma caboche - et celle de me terrer, bien au calme et au chaud, chez moi.

Je dors douze heures par nuit, m'offre une sieste l'après-midi, refuse nombre de sorties et gère les priorités. Mon mamie rythme et moi, on se complait dans cette bulle. J'octroie à mon corps sa dose de sport quotidienne, histoire de lui rappeler qu'il est en vie. Il accepte mais me montre ses limites. J'ai de vrais moments à plat. Plus de carburant dans le moteur.

Etrange sensation pour la pile que j'étais.

Le handicap invisible, c'est ça. En apparence, tout va bien. On tient droit sur nos jambes, on peut même marcher, courir, pédaler; sourire, s'amuser, danser. Mais la batterie se vide rapidement et ne se recharge jamais complètement.

Alors, on se ménage, on apprend à vivre au ralenti, on renonce à la tentation de puiser dans des ressources imaginaires pour mieux apprécier le moment présent.

Loin de moi l'idée de partir dans une complainte stérile. Mon système immunitaire est à plat, j'ai des vertiges non stop, mais ça va, je veux dire, je vais retrouver de l'énergie peu à peu et savoure chaque jour ce temps qui m'est donné pour trouver la voie de l'après.

Qui a dit qu'on devait forcément s'agiter pour vivre?