Coup de fil, un jour gris d'automne. Mon chef me demande si, à tout hasard, ça ne me dirait pas d'aller à Saint-Jean-de-Luz le week-end prochain, "parce que, tu comprends, Nike veut inviter un des journalistes du magazine et personne n'a envie d'y aller."
C'est sa délicatesse qui définit le mieux le personnage. Mais passons, je serais hors-sujet.
L'idée, c'est de se faire un vol Paris/Biarritz, d'aller jusqu'à Saint-Jean-de-Luz, de dormir dans un hôtel thalasso réputé et de cumuler les sorties, entre 4x4 dans le Pays Basque et cidrerie en Espagne. Et de parler, entre deux séances de spa et un petit tour sur le port, de basket et de ses perspectives.
C'est l'abnégation qui me définit le mieux. Le sens du devoir, que dis-je, du sacrifice. Bon, OK, j'allais me dévouer.
La pauvre vie, je vous jure.
Sur place, on a effectivement discuté de basket, entre deux repas gastronomiques, une virée au hammam et une beuverie dans une vieille auberge, de l'autre côté des Pyrénées. Soyons honnête: cette convivialité, si elle s'est avérée réelle, n'était que manipulation pour tenter d'amadouer le faible journaliste, accueilli dans sa chambre à 200 euros, surpris et comblé par les tenues Nike nonchalamment déposées sur le lit.
Après ce week-end ma foi fort agréable - et tous frais payés, y compris le taxi entre mon domicile et la gare, que ma boîte aurait normalement réglé- autant vous dire que j'aurais dû me taire: mon chef, attentif à mon concert de louanges, se réserva ensuite ces fameux séminaires, se payant régulièrement une petite tranche de sports d'hiver à l'oeil.
Et rapportant une doudoune qu'il continue de porter - je l'ai vue cet hiver encore, lorsqu'il m'a croisée dans la rue en m'ignorant - mais passons, je serais hors-sujet (et un peu rancunière, j'imagine).
Je vous passe les soirées dans les boîtes branchées de Paris, organisées par ce même annonceur, où je me suis sentie comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Mais enfin, j'ai côtoyé du people, je vous le dis. Et le people est de la race des pique-assiettes de compet', l'open bar l'attire comme une journaliste tourne de l'oeil devant un carton presse pour les soldes privées- j'y viens, j'y viens.
La contrepartie, l'équipementier l'attendait forcément. Pas facile de dire du mal, après s'être fait rincer... Je n'ai pas eu trop de cas de conscience dans la mesure où, derrière les paillettes, un homme chargé du marketing se donnait corps et âme pour sa boîte, pour le basket aussi. Les événements organisés et le message véhiculé servaient la cause de Nike, certes, mais n'étaient pas dénués d'intérêt, bien au contraire. Il fallait voir les étoiles dans les yeux de ces centaines de jeunes participants, s'éclatant à la Halle Carpentier, à Paris, fiers comme des paons d'être observés par des scouts américains. Le raconter, c'était l'évidence même pour moi, sans être dupe, une fois encore, de l'opération marketing qui était derrière de telles initiatives.
Hormis ce trip de folaïïï dans le Sud-Ouest - région chère à mon coeur qui plus est - et ces virées nocturnes totalement indécentes et hors de propos avec l'attitude digne d'une journaliste sportif, je peux faire le compte des pots-de-vin. En quinze ans de journalisme, j'ai reçu des pansements, des huiles essentielles, un soutien-gorge pour le sport, des T-shirts tout moches et trop grands, des bouquins de qualité inégale, quelques DVD - toujours sur le sport, pas du Woody Allen ou le dernier des Frères Coen - des jeux-vidéo, sachant que je ne dispose d'aucune console, deux, trois CD bien pourris, des badges et des autocollants Converse, une paire de pompes casse-genoux...
Ah oui, j'allais oublier le plus glamour: une pommade anti-hémorroïdes.
Ouais, je sais, grosse classe.
Au moment de l'affaire Botton, je n'en menais pas large: sûr qu'après PPDA, c'est moi que la Justice allait épingler.
Si j'étais régulièrement chargée de la rubrique Conso ("Personne d'autre ne veut s'y coller" pensait très fort mon chef), je crois bien que pour me faire rincer, je me suis un peu trompé de domaine. J'aurais dû viser la mode, histoire de remplir ma salle de bains de crèmes miracles et mon dressing de robes Isabel Marant. Là, pas d'histoire de cartons pleins à partager entre collègues hystériques. Mes camarades se souciaient peu de récupérer cette crème anti-hémorroïdes dont je ne savais que faire.
Bon, pourquoi je vous parle de tout ça? A cause (grâce ?) d'un édito, publié ce mois-ci dans Glamour, un magazine girly et futile que j'aime bien, j'avoue (Ah, pitié, ne me flagellez pas, j'aime les choses qui ne font pas mal à la tête) et que vous pourrez retrouver ici, sur un blog que j'affectionne particulièrement pour son ton décalé.
Pour résumer, la dame, elle est un peu aigrie et vénère que les blogueuses mode, ces nanas qui n'ont fait ni études dans la fashion, ni dans le journalisme, puissent attirer à ce point les régies pub et détourner les sous des annonceurs, sans aucune légitimité - sinon celle de plaire à un lectorat friand de spontanéité, de fraîcheur et... de gratuité aussi (je reviendrai là-dessus dans un post futur. Demain, sans doute). La réponse des "accusées", ces "blogueuses influentes", n'a pas tardé: chez Violette, donc, mais aussi chez Deedee et, celle-ci particulièrement bien tournée, de "Cachemire et soie."
Le flot des commentaires n'a cessé, depuis ces parutions, et j'ai été assez sciée de l'image que la presse véhiculait chez les lectrices lambda. En gros, un titre de presse féminin qui critique le côté très "marketé" des blogs, c'est un peu l'hôpital qui se fout de la charité. Pas faux, tant l'espace publicitaire domine l'ensemble des magazines - Au moment des "spécial mode", on en est presque à chercher les articles, les vrais, je veux dire. Oui, c'est vrai, les marques "achètent" les rédactrices en les alimentant en produits, les incitant ainsi à évoquer les nouveautés.
En même temps, parler des derniers fards ou de la crème solaire ultime, c'est un peu le fonds de commerce de tous ces magazines. Sans les faire passer pour des PAM (pétasses à mules, comme les a appelées dernièrement, de façon un rien condescendante, Télérama, évoquant les femmes, ces décérébrées, qui aiment les Grazia et autres nouveaux Be), sans les faire passer pour des PAM, disais-je, les rédactrices mode qui sévissent dans Glamour, par exemple, ne courent pas forcément après le Prix Pulitzer (davantage après la dernière paire de Jimmy Choo qui vient de leur passer sous le nez, à cette vente presse, peut-être?). Et ce, même en supposant qu'elles approfondissent certains sujets (le bio est-il vraiment bio? Quels effets le paraben a-t-il réellement sur notre santé? Quel est l'impact, à long terme, de régimes carencés? Voyez le genre...).
Pourquoi, alors, certaines lectrices s'offusquent-elles des méthodes existantes dans la presse féminine où, de fait, pour sortir un canard de 200 pages avec couverture glacée à 2 euros, l'appui financier des annonceurs est indispensable? Paradoxalement, la désertion des espaces publicitaires dans les pages d'un magazine signe la mort, ou peu s'en faut, de ce dernier. A moins d'avoir les reins solides, évidemment, ou un fichier d'abonnés tellement conséquent que la trésorerie reste positive.
Alors, oui, les attachées de presse qui appellent, voix plus mielleuse que jamais, ne le font pas juste pour prendre des nouvelles. Si elles tutoient d'emblée leur interlocuteur, parlent en finissant toutes leurs phrases par "eeeee" ("Bonjoureeeee, c'est Karineeeeee, de l'agenceeeee...") et affichent un sourire coincé en permanence, c'est pour tenter d'établir cette connivence indispensable avec le journaliste qui va servir la soupe. Souvent, parce que les produits proposés sont alléchants, le ou la scribouillard(e) se laisse tenter, dans un élan vénal très humain. On met les valeurs de probité et d'éthique de côté, parce qu'après tout, les avantages en nature, ça n'a jamais tué personne.
Aujourd'hui, la rédactrice en chef de Glamour dénonce ces pratiques chez les blogueuses, sans balayer devant sa porte, largement ouverte sur le publi-rédactionnel. Ces pratiques sont également très courantes dans le secteur automobile, où les journalistes sont invités, tous frais payés, à essayer la dernière merveille d'un constructeur en Australie ou au Brésil. A vrai dire, on pourrait multiplier les exemples. Mais faut-il pour autant discréditer à ce point TOUS les journalistes?
J'ai beau être sortie de ce "sérail", j'ai beau réaliser à quel point mon avenir dans le journalisme me semble aussi hypothétique que la compétence réelle de Christine Boutin à conduire une mission chèrement rémunérée (mais passons, je serais hors-sujet), je ne peux lire ces clichés sans réagir. Cela ne changera pas grand-chose à l'affaire - je ne suis pas une blogueuse influente et hormis pour recevoir un aller-retour gratos à New York (ben quoi?), je n'en ai cure - mais peu importe, je rétablis une vérité: tous les journalistes ne sont pas achetés. Je n'ai jamais été couverte de cadeau.
Et autant vous le dire: je n'ai jamais fait la promotion de la crème anti-hémorroïdes. Oui, vous pouvez admirer ma droiture.
A vrai dire, j'ai fini par jeter le tube: il était périmé.
mercredi 9 juin 2010
mardi 8 juin 2010
Imagination (trop) fertile
"Y m'énerve, Le Pen!"
Oh la la, je lève un oeil sur Loulou, de quoi parle-t-il, là? Y a-t-il eu gros débat ce matin, dans la cour de l'école? Et comment est-ce venu sur le tapis? Ont-ils fait un amalgame avec Brice Hortefeux ? La condamnation du ministre de l'intérieur, pour injure raciale, aurait-elle alimenté les cancans chez des enfants de 6 ans? Vais-je devoir lui expliquer pourquoi un Ministre, reconnu coupable par la Justice, conserve sa place au gouvernement?
Comment lui raconter que la France marche à l'envers? Que les décideurs multiplient les boulettes comme d'autres les galères?
Déjà épuisée d'avance, j'interroge Loulou du regard.
" Ben ouais, il m'a fait un tacle!"
Ah, c'est vrai que, fort fatiguée en rentrant de la dite-école, j'ai laissé innocemment mon fils jouer à un vieux jeu-vidéo de foot, où figure donc un certain Le Pen.
Faut que j'arrête mes films.
Oh la la, je lève un oeil sur Loulou, de quoi parle-t-il, là? Y a-t-il eu gros débat ce matin, dans la cour de l'école? Et comment est-ce venu sur le tapis? Ont-ils fait un amalgame avec Brice Hortefeux ? La condamnation du ministre de l'intérieur, pour injure raciale, aurait-elle alimenté les cancans chez des enfants de 6 ans? Vais-je devoir lui expliquer pourquoi un Ministre, reconnu coupable par la Justice, conserve sa place au gouvernement?
Comment lui raconter que la France marche à l'envers? Que les décideurs multiplient les boulettes comme d'autres les galères?
Déjà épuisée d'avance, j'interroge Loulou du regard.
" Ben ouais, il m'a fait un tacle!"
Ah, c'est vrai que, fort fatiguée en rentrant de la dite-école, j'ai laissé innocemment mon fils jouer à un vieux jeu-vidéo de foot, où figure donc un certain Le Pen.
Faut que j'arrête mes films.
lundi 7 juin 2010
La voix de la raison
" Pour donner le goût du travail à nos enfants, il faut donner le bon exemple. "
" Et comment on fait, quand on est chômeur? "
" Eh bien on ne fait pas d'enfant! "
...
A défaut de chocolat -arrrrrrgh, c'est dur - Omar et Fred, c'est décidément une gourmandise du soir bien agréable...
" Et comment on fait, quand on est chômeur? "
" Eh bien on ne fait pas d'enfant! "
...
A défaut de chocolat -arrrrrrgh, c'est dur - Omar et Fred, c'est décidément une gourmandise du soir bien agréable...
samedi 5 juin 2010
J'pète les plombs, j'pète les plombs
Non, non, je ne suis pas (encore?) enfermée mais, après quelques hésitations (ce qui va suivre n'est guère flatteur, je sens que je vais sérieusement écorner mon image), je voulais vous faire partager mon petit coup de calgon. Avec du petit condensé de crise de nerfs et des pépites de mauvaise foi à l'intérieur.
Au début de mon chômage, j'avais lancé, un jour, une boutade avec deux amis alors dans la même situation (ils se sont réinsérés, eux et j'en suis fière, non mais). Nous allions écrire un futur best-seller, "Le chômage pour les Nuls", avec les meilleurs spots pour le demandeur d'emploi, là où il fait bon vivre en France quand on rejoint cette caste de parasites.
Cynique? Pensez donc.
Je me proposais de tester la chose en situation réelle. La piscine? Jackpot, moins 30% sur le tarif. Le tram? 10 euros pour trois mois, le bonheur. Le cinéma? Près de 35% à la salle art et essai. Mais là, déjà, premier accroc au CGR du centre, décati et moyennement avenant. Dans ma quête effrénée d'obtenir les meilleures infos pour ce guide du parasite parfait, j'ai osé demander à la dame aigrie de l'accueil s'ils proposaient des tarifs demandeurs d'emploi.
"Non."
Un peu sec, le ton. A mon regard interrogateur, elle avait ajouté:
"Ça va, hein, nous on n'est déjà pas trop chers, et pis c'est bon, moi non plus, je ne gagne pas beaucoup; j'ai pas les moyens d'aller au ciné, j'y vais pas."
J'avais déjà pris ma place. J'étais limite de la lui faire bouffer, mais comme j'avais envie de voir le film, que j'étais accompagnée et que je suis d'une placidité sans faille (ah ah), j'ai ravalé mes envies de meurtre par asphyxie et je suis partie, digne (si tant est qu'on peut l'être en pareille situation).
Malgré ce petit incident de parcours, j'avais plutôt bien balisé les meilleurs tuyaux et, en bon parasite, j'en profitais allégrement depuis près d'un an et demi. Hier, je voulais renouveler mon abonnement au tram. J'y vais, observe les visages fermés des employés - j'avais déjà assisté à une revendication syndicale, la dernière fois, je sens que c'est pas la fête du slip tous les jours, chez eux- mais je ne m'inquiète pas.
"Bonjour, je viens renouveler mon abonnement demandeur d'emploi." Et je donne à la dame-pas-souriante les documents requis dans la foulée.
Son sourcil s'arque. En pointant du doigt l'attestation de paiement Pôle Emploi et sans même daigner me regarder, elle lâche:
"Ça va pas, il me faut l'avis de situation."
"Je n'ai pas pu en sortir un, je suis toujours demandeuse d'emploi, mais en catégorie 5 (créateurs d'entreprise)."
"Ah bah", qu'elle me fait en jetant l'attestation - et la preuve de mon GRAS revenu ce mois-ci,ah ah - sur le guichet, "vous n'avez pas le droit à l'abonnement."
Je sens qu'elle jubile. Elle l'a, son petit pouvoir que j'ai souvent senti chez certaines petites gens (oui, je juge, oui je suis méprisante) malmenées et en manque de reconnaissance.
"Mais enfin, ce n'est pas logique, je suis TOUJOURS demandeuse d'emploi, cet abonnement est dédié à des personnes dans ma situation."
"Moi aussi, j'ai connu cette situation, hein. J'y peux rien. Adressez-vous à M. Boulard (le maire de notre ville), c'est lui qui a classifié les différentes catégories."
"Mais enfin c'est ridicule, je suis auto-entrepreneur uniquement pour déclarer ma modeste activité. Vous voyez bien que je n'en vis pas! C'est dingue, je ne peux pas bénéficier de cet abonnement parce que je ne fais pas de black?"
"Ah bah oui, hein. C'est le système qui veut ça, je n'y peux rien. " (Mais elle va se barrer, celle-ci, pense-t-elle très fort. Si si, ça se voit)
En gros, je ne peux plus bénéficier de ce tarif. Mais pas non plus de l'autre tarif, plus ou moins préférentiel, celui du salarié. En tant qu'auto-entrepreneur, indemnisé par Pôle Emploi, je dois payer plein-pot. Logique.
Dépitée, je lui dis au revoir et je m'en vais, petite chose que je suis. Aussi digne, une nouvelle fois, si tant est qu'on peut l'être en pareille situation.
Là, je n'entends pas son "au revoir" à elle. Je me retourne. La petite chose sent la fureur monter en elle.
"Dites, que je n'aie pas cet abonnement est une chose, mais cela vous empêche-t-il d'être cordiale?"
Là, elle ne s'y attendait pas. Elle balbutie.
"..."
"Vous ne pouvez pas rester souriante?"
Elle a sa parade. "Ah, bah, je suis comme vous, hein, vous ne souriez pas!"
Ah bon? Je ne souris pas? Je ne comprends pas, pourtant, je devrais être contente d'être heureuse, non?
"Je suis agacée par votre attitude, c'est certain. Que le système nous dépasse, l'une et l'autre, c'est évident. Mais vous êtes un être humain, moi aussi, vous ne pouvez pas essayer d'être humaine?"
"Ah bah, normalement, je le suis, humaine" (la vue d'un parasite la déshumaniserait-elle?)
"Mais là, non, ça vaut pas le coup, c'est ça?"
Elle semble atteinte de surdité, d'un coup. J'ai l'impression de parler à un mur. Elle lève la tête: "Suivant!"
...
Je suis partie, aussi digne blablabla.
En lâchant un "Connasse" - je sais, c'est mal.
"Là, c'est une insulte", ai-je entendu.
Comme quoi, elle n'était pas sourde.
Au début de mon chômage, j'avais lancé, un jour, une boutade avec deux amis alors dans la même situation (ils se sont réinsérés, eux et j'en suis fière, non mais). Nous allions écrire un futur best-seller, "Le chômage pour les Nuls", avec les meilleurs spots pour le demandeur d'emploi, là où il fait bon vivre en France quand on rejoint cette caste de parasites.
Cynique? Pensez donc.
Je me proposais de tester la chose en situation réelle. La piscine? Jackpot, moins 30% sur le tarif. Le tram? 10 euros pour trois mois, le bonheur. Le cinéma? Près de 35% à la salle art et essai. Mais là, déjà, premier accroc au CGR du centre, décati et moyennement avenant. Dans ma quête effrénée d'obtenir les meilleures infos pour ce guide du parasite parfait, j'ai osé demander à la dame aigrie de l'accueil s'ils proposaient des tarifs demandeurs d'emploi.
"Non."
Un peu sec, le ton. A mon regard interrogateur, elle avait ajouté:
"Ça va, hein, nous on n'est déjà pas trop chers, et pis c'est bon, moi non plus, je ne gagne pas beaucoup; j'ai pas les moyens d'aller au ciné, j'y vais pas."
J'avais déjà pris ma place. J'étais limite de la lui faire bouffer, mais comme j'avais envie de voir le film, que j'étais accompagnée et que je suis d'une placidité sans faille (ah ah), j'ai ravalé mes envies de meurtre par asphyxie et je suis partie, digne (si tant est qu'on peut l'être en pareille situation).
Malgré ce petit incident de parcours, j'avais plutôt bien balisé les meilleurs tuyaux et, en bon parasite, j'en profitais allégrement depuis près d'un an et demi. Hier, je voulais renouveler mon abonnement au tram. J'y vais, observe les visages fermés des employés - j'avais déjà assisté à une revendication syndicale, la dernière fois, je sens que c'est pas la fête du slip tous les jours, chez eux- mais je ne m'inquiète pas.
"Bonjour, je viens renouveler mon abonnement demandeur d'emploi." Et je donne à la dame-pas-souriante les documents requis dans la foulée.
Son sourcil s'arque. En pointant du doigt l'attestation de paiement Pôle Emploi et sans même daigner me regarder, elle lâche:
"Ça va pas, il me faut l'avis de situation."
"Je n'ai pas pu en sortir un, je suis toujours demandeuse d'emploi, mais en catégorie 5 (créateurs d'entreprise)."
"Ah bah", qu'elle me fait en jetant l'attestation - et la preuve de mon GRAS revenu ce mois-ci,ah ah - sur le guichet, "vous n'avez pas le droit à l'abonnement."
Je sens qu'elle jubile. Elle l'a, son petit pouvoir que j'ai souvent senti chez certaines petites gens (oui, je juge, oui je suis méprisante) malmenées et en manque de reconnaissance.
"Mais enfin, ce n'est pas logique, je suis TOUJOURS demandeuse d'emploi, cet abonnement est dédié à des personnes dans ma situation."
"Moi aussi, j'ai connu cette situation, hein. J'y peux rien. Adressez-vous à M. Boulard (le maire de notre ville), c'est lui qui a classifié les différentes catégories."
"Mais enfin c'est ridicule, je suis auto-entrepreneur uniquement pour déclarer ma modeste activité. Vous voyez bien que je n'en vis pas! C'est dingue, je ne peux pas bénéficier de cet abonnement parce que je ne fais pas de black?"
"Ah bah oui, hein. C'est le système qui veut ça, je n'y peux rien. " (Mais elle va se barrer, celle-ci, pense-t-elle très fort. Si si, ça se voit)
En gros, je ne peux plus bénéficier de ce tarif. Mais pas non plus de l'autre tarif, plus ou moins préférentiel, celui du salarié. En tant qu'auto-entrepreneur, indemnisé par Pôle Emploi, je dois payer plein-pot. Logique.
Dépitée, je lui dis au revoir et je m'en vais, petite chose que je suis. Aussi digne, une nouvelle fois, si tant est qu'on peut l'être en pareille situation.
Là, je n'entends pas son "au revoir" à elle. Je me retourne. La petite chose sent la fureur monter en elle.
"Dites, que je n'aie pas cet abonnement est une chose, mais cela vous empêche-t-il d'être cordiale?"
Là, elle ne s'y attendait pas. Elle balbutie.
"..."
"Vous ne pouvez pas rester souriante?"
Elle a sa parade. "Ah, bah, je suis comme vous, hein, vous ne souriez pas!"
Ah bon? Je ne souris pas? Je ne comprends pas, pourtant, je devrais être contente d'être heureuse, non?
"Je suis agacée par votre attitude, c'est certain. Que le système nous dépasse, l'une et l'autre, c'est évident. Mais vous êtes un être humain, moi aussi, vous ne pouvez pas essayer d'être humaine?"
"Ah bah, normalement, je le suis, humaine" (la vue d'un parasite la déshumaniserait-elle?)
"Mais là, non, ça vaut pas le coup, c'est ça?"
Elle semble atteinte de surdité, d'un coup. J'ai l'impression de parler à un mur. Elle lève la tête: "Suivant!"
...
Je suis partie, aussi digne blablabla.
En lâchant un "Connasse" - je sais, c'est mal.
"Là, c'est une insulte", ai-je entendu.
Comme quoi, elle n'était pas sourde.
jeudi 3 juin 2010
La ronde des sentiments
Non, ne pas regarder en arrière.
Oui, envisager l'avenir avec le sourire, rester positif, débarrasser son esprit du vieux, de l'usagé, du non-abouti.
Se recentrer sur la réalité. Être optimiste.
Rien de mieux pour avancer, on est d'accord.
J'ai tenté d'enfouir mon projet très loin, dans un coin de ma mémoire. En tentant d'apposer le tampon "absurde" (histoire de ne pas y retourner) à cette idée d'ouvrir un lieu de restauration -mais pas que. Les clients lambda, pressés, les habitués, les potes rassemblés autour de tapas en fin de journée, les copines venues prendre le thé ou les mamans en quête d'une respiration, avec leur(s) jeune(s) enfant(s)... Tout ça relève de mon imaginaire. Un endroit kids friendly, ça ne parle pas aux gens, dans le coin. Parce que la crise, parce que l'étroitesse d'esprit, parce que...
Je me suis résignée. D'ailleurs, en attendant la visite d'un appartement prochainement, je commence le grand tri, histoire d'alléger les cartons- mais pas seulement.
Alors, pourquoi, pourquoi un tel reportage (que vous pourrez retrouver ici, sur le Bürki blog), diffusé aujourd'hui sur Canal +, me bouleverse-t-il? On y voit quelques gamins attablés, racontant leur amour immodéré pour un bout de gâteau au chocolat. Et, surtout le témoignage d'une auteur, qui a recensé les bonnes adresses pour venir se restaurer avec Loulou & cie. Rien de plus.
Enfin, je ne sais plus, parce que je me suis sentie submergée par un flot de sentiments contradictoires, qui a brouillé ma vision des choses.
Pourquoi ces simples images nourrissent-elles chez moi des regrets stériles? Pourquoi ai-je l'impression d'avoir effleuré, et laissé passer, un rêve? Pourquoi ?
Avancer. Me projeter. Ignorer le gris qui embrume le cerveau. Éteindre la télé, Internet et tous les liens qui me ramènent vers un monde où les créateurs les plus audacieux parviennent, eux, à leurs fins.
Stopper l'auto-flagellation. Envisager que ma résignation n'est pas le signe de ma médiocrité, mais qu'un regain de confiance en soi serait, au contraire, salutaire en ces temps de flottement. M'auto-persuader que la galère n'a absolument rien à voir avec une personnalité vide et dénuée d'intérêt. Que ça peut arriver à tout le monde.
Enrayer la rechute. Regarder par la fenêtre. Y voir le soleil et les prémices d'un avenir meilleur.
Jour après jour, je mesure les concessions que je me résous à faire, pour revenir dans un monde "normal", si on suppose que la normalité consiste à se ranger dans la masse.
Jour après jour, je me sens un peu plus en décalage. Sans doute suis-je trop impatiente.
Mais j'ai beau sourire, rien ne vient.
J'ai beau me démener, rien ne vient.
Un pas dans la normalité engendre chez moi deux pas dans le gouffre de l'incertitude, car les gens normaux me rappellent sans cesse la précarité de ma situation. J'en viens à envier des personnes qui ont un boulot moyen, qui traînent souvent des pieds pour y aller, comme s'ils avaient compris, EUX, le sens de la vie. Comme s'ils savaient, EUX, que la quête du bonheur est vaine et que les compromis sont la seule réponse à un début de satisfaction.
Tout ça à cause de Daphné Bürki? Waouh, j'en tiens une bonne aujourd'hui.
Oui, envisager l'avenir avec le sourire, rester positif, débarrasser son esprit du vieux, de l'usagé, du non-abouti.
Se recentrer sur la réalité. Être optimiste.
Rien de mieux pour avancer, on est d'accord.
J'ai tenté d'enfouir mon projet très loin, dans un coin de ma mémoire. En tentant d'apposer le tampon "absurde" (histoire de ne pas y retourner) à cette idée d'ouvrir un lieu de restauration -mais pas que. Les clients lambda, pressés, les habitués, les potes rassemblés autour de tapas en fin de journée, les copines venues prendre le thé ou les mamans en quête d'une respiration, avec leur(s) jeune(s) enfant(s)... Tout ça relève de mon imaginaire. Un endroit kids friendly, ça ne parle pas aux gens, dans le coin. Parce que la crise, parce que l'étroitesse d'esprit, parce que...
Je me suis résignée. D'ailleurs, en attendant la visite d'un appartement prochainement, je commence le grand tri, histoire d'alléger les cartons- mais pas seulement.
Alors, pourquoi, pourquoi un tel reportage (que vous pourrez retrouver ici, sur le Bürki blog), diffusé aujourd'hui sur Canal +, me bouleverse-t-il? On y voit quelques gamins attablés, racontant leur amour immodéré pour un bout de gâteau au chocolat. Et, surtout le témoignage d'une auteur, qui a recensé les bonnes adresses pour venir se restaurer avec Loulou & cie. Rien de plus.
Enfin, je ne sais plus, parce que je me suis sentie submergée par un flot de sentiments contradictoires, qui a brouillé ma vision des choses.
Pourquoi ces simples images nourrissent-elles chez moi des regrets stériles? Pourquoi ai-je l'impression d'avoir effleuré, et laissé passer, un rêve? Pourquoi ?
Avancer. Me projeter. Ignorer le gris qui embrume le cerveau. Éteindre la télé, Internet et tous les liens qui me ramènent vers un monde où les créateurs les plus audacieux parviennent, eux, à leurs fins.
Stopper l'auto-flagellation. Envisager que ma résignation n'est pas le signe de ma médiocrité, mais qu'un regain de confiance en soi serait, au contraire, salutaire en ces temps de flottement. M'auto-persuader que la galère n'a absolument rien à voir avec une personnalité vide et dénuée d'intérêt. Que ça peut arriver à tout le monde.
Enrayer la rechute. Regarder par la fenêtre. Y voir le soleil et les prémices d'un avenir meilleur.
Jour après jour, je mesure les concessions que je me résous à faire, pour revenir dans un monde "normal", si on suppose que la normalité consiste à se ranger dans la masse.
Jour après jour, je me sens un peu plus en décalage. Sans doute suis-je trop impatiente.
Mais j'ai beau sourire, rien ne vient.
J'ai beau me démener, rien ne vient.
Un pas dans la normalité engendre chez moi deux pas dans le gouffre de l'incertitude, car les gens normaux me rappellent sans cesse la précarité de ma situation. J'en viens à envier des personnes qui ont un boulot moyen, qui traînent souvent des pieds pour y aller, comme s'ils avaient compris, EUX, le sens de la vie. Comme s'ils savaient, EUX, que la quête du bonheur est vaine et que les compromis sont la seule réponse à un début de satisfaction.
Tout ça à cause de Daphné Bürki? Waouh, j'en tiens une bonne aujourd'hui.
mercredi 2 juin 2010
Le chat qui se mord la queue
Je récapitule: je ne suis pas assez pauvre ou désespérée pour oser prétendre à un logement social, petite enfant gâtée que je suis.
Mais mon statut de demandeur d'emploi m'empêche d'accéder à un logement "classique", "normal", appelez-le comme vous le voulez, car je ne dispose ni d'un CDI, ni d'un minimum de ressources de 1800 euros, critères exigés, semble-t-il, par les agences immobilières.
Après le deuxième refus de la matinée, j'ai osé poser la question. Qui fâche, visiblement:
"Expliquez-moi, Madame, et je vous le demande sans aucune agressivité: concrètement, comment fait une personne en recherche d'emploi, pour se loger, lorsqu'elle ne peut accéder ni à l'un, ni à l'autre?"
Silence gêné au bout du téléphone.
" Je vous repose la question, Madame, et je le répète, sans aucune agressivité: comment fait-on ? "
" Je n'ai pas la réponse. Je-suis-désolée-au-revoir-Madame."
Et elle raccroche, vite fait, avant que j'aie le temps de l'embêter encore.
Euh, elle est où l'alternative?
Mais mon statut de demandeur d'emploi m'empêche d'accéder à un logement "classique", "normal", appelez-le comme vous le voulez, car je ne dispose ni d'un CDI, ni d'un minimum de ressources de 1800 euros, critères exigés, semble-t-il, par les agences immobilières.
Après le deuxième refus de la matinée, j'ai osé poser la question. Qui fâche, visiblement:
"Expliquez-moi, Madame, et je vous le demande sans aucune agressivité: concrètement, comment fait une personne en recherche d'emploi, pour se loger, lorsqu'elle ne peut accéder ni à l'un, ni à l'autre?"
Silence gêné au bout du téléphone.
" Je vous repose la question, Madame, et je le répète, sans aucune agressivité: comment fait-on ? "
" Je n'ai pas la réponse. Je-suis-désolée-au-revoir-Madame."
Et elle raccroche, vite fait, avant que j'aie le temps de l'embêter encore.
Euh, elle est où l'alternative?
mardi 1 juin 2010
L'envol
Parfois, une idée jaillit, comme ça, et le chemin s'éclaire soudainement (non, je n'ai pas vu la Vierge). Elle fait son petit bonhomme de chemin. Se sent bousculée par une vieille idée coriace, chahutée par mille raisons, mais persiste. Telle une longue montée du désir, elle se fait de plus en plus prégnante, de plus en plus forte, de plus en plus vitale.
Un matin, elle apparaît comme une évidence. Et plus rien ne peut freiner son ascension.
J'insiste: je n'ai pas vu la Vierge.
J'ai longtemps hésité à poster mon petit secret (pas si bien conservé, d'ailleurs). Un reste de superstition, je l'ignore, toujours est-il que je n'aime guère parler concrètement de projets non aboutis (comment ça, je vous ai bassinés pendant un an avec un restaurant imaginaire? Bon, ok, mais c'est pas pareil).
Là, j'ai tourné et retourné l'idée dans tous les sens. Je l'ai laissée mûrir. Je me suis dit que la vie allait décider pour moi. Et puis non, que je devais en être l'actrice. Et puis... Oui, vous aussi, ça vous fatigue? Alors imaginez l'état de ma caboche...
L'idée est simple: retrouver ses racines. Imaginer un endroit où l'on se sent bien, où l'on respire. Cela peut être chez soi, après tout, dans la région d'adoption. Mais là, non, en l'occurrence. Après avoir quitté très tôt Nantes, à tout juste 18 ans, je m'imagine, presque 18 ans plus tard, y retourner pour tourner une page - pleine de fantômes et de rêves non assouvis- et surtout en ouvrir une nouvelle.
Appelez cela comme vous voulez. Une fuite ou la soif d'un nouveau départ. J'imagine qu'il y a un peu des deux dans cette volonté de déménager. Je ressens surtout cette nécessité de me mettre en mouvement, littéralement, pour ne plus rester le cul entre deux chaises, dans une instabilité de plus en plus inconfortable.
Alors voilà un mois, j'ai concrétisé mon envie en faisant une demande de logement social (maman célibataire, en fin de droits, je ne vous refais pas le topo Cosette, hein). Premier pas, première avancée et vlan! Voilà que six jours plus tard, je reçois une offre alléchante - la fameuse vieille idée tenace. Aïe. Dilemme.
Partir retrouver de l'air à Nantes, dans une ville où je n'ai pas de travail ; ou rester au Mans et vivre mon rêve d'un comptoir?
Rebondir dans un environnement plus prospère ; ou bosser comme une folle dans un lieu sans en vivre?
Ah, vous voyez, selon l'ordre, ce n'est pas si simple de trancher.
Ma tête, prête à exploser, a assisté à un combat sans merci entre Jiminy Cricket, sur l'épaule droite, et le diablotin, sur l'épaule gauche. Vas-y... N'y va pas... Et patati, et patata. Patience, me suis-je ressaisie. La vie te guidera.
A vrai dire, j'ai exploré nombre de possibilités. Cela ne pouvait pas être un hasard. Comme une ultime épreuve, je devais affronter ce questionnement permanent pour décider si je partais d'un côté, vers le chemin de la liberté, ou de l'autre, dans un labyrinthe.
Labyrinthe, labyrinthe, tiens, tiens... En observant Loulou, j'ai décidé de poser le problème autrement. Lorsqu'il joue à trouver le bon chemin, il prend son crayon à papier et commence par l'arrivée, remontant ainsi jusqu'au bon point de départ. OK, il triche un peu mais comment lui en vouloir? Sans le savoir, il venait de me donner une idée, celle de me projeter dans les deux cas de figure.
Au début, j'ai vu tout noir. Nantes comme le restau manceau.
Normal, je fermais les yeux.
Ensuite, je me suis concentrée. Je ne vous ferai pas le coup du chemin pavé de roses d'un côté, d'un nuage de brouillard de l'autre. Mais la vision que j'ai eue de ces deux avenirs - ou du moins, l'idée que mon esprit s'en fait - s'est avérée parlante.
Restait encore le choix de la raison. Là encore, la vie a guidé mon choix. Je vous l'ai dit, je freinais mes velléités d'ailleurs, souhaitant que Loulou puisse voir son papa - un papa investi, dois-je le préciser - très régulièrement.
Le papa ayant migré vers des cieux plus cléments (professionnellement parlant) pour une durée incertaine, me voilà prise à mon propre piège, celui de la maman qui doit assumer son rôle de parent sans relâche. Confrontée à cette nouvelle donne, j'ai surtout réalisé où étaient mes attaches familiales. Et les perspectives professionnelles, aussi.
A Nantes.
Ce matin, donc, l'idée s'est imposée d'elle-même. Il me fallait relancer ma demande de logement. J'ai appelé un bailleur, pour m'enquérir des conditions d'attribution, du délai, surtout. Une femme me répond. Je l'imagine, la petite cinquantaine, ricanant au bout du fil. "Il faut savoir que la majorité de nos appartements sont réquisitionnés par la Préfecture, nous n'avons rien pour vous, madame."
Oui, mais encore?
"Il faut savoir que certaines familles sont à la rue et sont, ELLES, dans une vraie situation d'urgence."
Sous-entendu, alors que toi, tu viens nous gonfler avec tes envies d'ailleurs, de lumière et tout le tralala. Estime-toi heureuse d'avoir un toit. Et pis, restes-y dans ta ville, d'abord.
" En gros, le délai peut avoisinner une année, c'est ça?"
Nouveau ricanement étouffé. Elle devrait me remercier, je l'aurais fait rire, ce matin. "Il faut savoir... "
Oui, oui, ça va, j'ai compris. Je ne suis pas en situation d'urgence. Ça fait juste un an et demi que je suis au chômage et que je joue Cosette avec mon gamin sous le bras. En novembre, je n'aurai plus de droits ASSEDIC.
Mais sinon, non, effectivement, rien ne presse.
Un matin, elle apparaît comme une évidence. Et plus rien ne peut freiner son ascension.
J'insiste: je n'ai pas vu la Vierge.
J'ai longtemps hésité à poster mon petit secret (pas si bien conservé, d'ailleurs). Un reste de superstition, je l'ignore, toujours est-il que je n'aime guère parler concrètement de projets non aboutis (comment ça, je vous ai bassinés pendant un an avec un restaurant imaginaire? Bon, ok, mais c'est pas pareil).
Là, j'ai tourné et retourné l'idée dans tous les sens. Je l'ai laissée mûrir. Je me suis dit que la vie allait décider pour moi. Et puis non, que je devais en être l'actrice. Et puis... Oui, vous aussi, ça vous fatigue? Alors imaginez l'état de ma caboche...
L'idée est simple: retrouver ses racines. Imaginer un endroit où l'on se sent bien, où l'on respire. Cela peut être chez soi, après tout, dans la région d'adoption. Mais là, non, en l'occurrence. Après avoir quitté très tôt Nantes, à tout juste 18 ans, je m'imagine, presque 18 ans plus tard, y retourner pour tourner une page - pleine de fantômes et de rêves non assouvis- et surtout en ouvrir une nouvelle.
Appelez cela comme vous voulez. Une fuite ou la soif d'un nouveau départ. J'imagine qu'il y a un peu des deux dans cette volonté de déménager. Je ressens surtout cette nécessité de me mettre en mouvement, littéralement, pour ne plus rester le cul entre deux chaises, dans une instabilité de plus en plus inconfortable.
Alors voilà un mois, j'ai concrétisé mon envie en faisant une demande de logement social (maman célibataire, en fin de droits, je ne vous refais pas le topo Cosette, hein). Premier pas, première avancée et vlan! Voilà que six jours plus tard, je reçois une offre alléchante - la fameuse vieille idée tenace. Aïe. Dilemme.
Partir retrouver de l'air à Nantes, dans une ville où je n'ai pas de travail ; ou rester au Mans et vivre mon rêve d'un comptoir?
Rebondir dans un environnement plus prospère ; ou bosser comme une folle dans un lieu sans en vivre?
Ah, vous voyez, selon l'ordre, ce n'est pas si simple de trancher.
Ma tête, prête à exploser, a assisté à un combat sans merci entre Jiminy Cricket, sur l'épaule droite, et le diablotin, sur l'épaule gauche. Vas-y... N'y va pas... Et patati, et patata. Patience, me suis-je ressaisie. La vie te guidera.
A vrai dire, j'ai exploré nombre de possibilités. Cela ne pouvait pas être un hasard. Comme une ultime épreuve, je devais affronter ce questionnement permanent pour décider si je partais d'un côté, vers le chemin de la liberté, ou de l'autre, dans un labyrinthe.
Labyrinthe, labyrinthe, tiens, tiens... En observant Loulou, j'ai décidé de poser le problème autrement. Lorsqu'il joue à trouver le bon chemin, il prend son crayon à papier et commence par l'arrivée, remontant ainsi jusqu'au bon point de départ. OK, il triche un peu mais comment lui en vouloir? Sans le savoir, il venait de me donner une idée, celle de me projeter dans les deux cas de figure.
Au début, j'ai vu tout noir. Nantes comme le restau manceau.
Normal, je fermais les yeux.
Ensuite, je me suis concentrée. Je ne vous ferai pas le coup du chemin pavé de roses d'un côté, d'un nuage de brouillard de l'autre. Mais la vision que j'ai eue de ces deux avenirs - ou du moins, l'idée que mon esprit s'en fait - s'est avérée parlante.
Restait encore le choix de la raison. Là encore, la vie a guidé mon choix. Je vous l'ai dit, je freinais mes velléités d'ailleurs, souhaitant que Loulou puisse voir son papa - un papa investi, dois-je le préciser - très régulièrement.
Le papa ayant migré vers des cieux plus cléments (professionnellement parlant) pour une durée incertaine, me voilà prise à mon propre piège, celui de la maman qui doit assumer son rôle de parent sans relâche. Confrontée à cette nouvelle donne, j'ai surtout réalisé où étaient mes attaches familiales. Et les perspectives professionnelles, aussi.
A Nantes.
Ce matin, donc, l'idée s'est imposée d'elle-même. Il me fallait relancer ma demande de logement. J'ai appelé un bailleur, pour m'enquérir des conditions d'attribution, du délai, surtout. Une femme me répond. Je l'imagine, la petite cinquantaine, ricanant au bout du fil. "Il faut savoir que la majorité de nos appartements sont réquisitionnés par la Préfecture, nous n'avons rien pour vous, madame."
Oui, mais encore?
"Il faut savoir que certaines familles sont à la rue et sont, ELLES, dans une vraie situation d'urgence."
Sous-entendu, alors que toi, tu viens nous gonfler avec tes envies d'ailleurs, de lumière et tout le tralala. Estime-toi heureuse d'avoir un toit. Et pis, restes-y dans ta ville, d'abord.
" En gros, le délai peut avoisinner une année, c'est ça?"
Nouveau ricanement étouffé. Elle devrait me remercier, je l'aurais fait rire, ce matin. "Il faut savoir... "
Oui, oui, ça va, j'ai compris. Je ne suis pas en situation d'urgence. Ça fait juste un an et demi que je suis au chômage et que je joue Cosette avec mon gamin sous le bras. En novembre, je n'aurai plus de droits ASSEDIC.
Mais sinon, non, effectivement, rien ne presse.
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