lundi 25 septembre 2023

Histoire courte (ou comment je suis morte dans un pmu)

 Aumont-Aubrac, ce dimanche, il doit être 13h, ca parle fort au Café de la Mairie. J'ai écrit le précédent post de ce blog, pour accepter mon sort et tenter d'oublier la douleur. Je me sens épuisée, j'ai envie de m'assoupir sur la table. Est-ce que j'ose?

Après tout, quand je suis rentrée, deux heures plus tôt dans ce lieu visiblement très couru de la commune, personne n'a vraiment fait attention à moi...

Bon, ok, si j'excepte ce monsieur qui a pouffé de rire en me zyeutant de haut en bas, en donnant un coup de coude à son voisin.

"Regarde celle-là, avec ses tongs!"

Le tout dit avec l'accent chantant de la Lozère.

...

Bref, hormis ce fin observateur de mon improbable combo tongs/chaussettes de rando, tout le monde était resté très discret à mon égard. Donc, la petite sieste sur la table, je valide.

Je pose ma tête entre mes bras et boum, repos quasi instantané.

Soudain, j'entends une grosse voix, que j'imagine venue de mes songes.

"Elle est morte?

- Son dos ne bouge pas" ajoute une voix féminine, visiblement inquiète.

- Tu crois qu'elle respire encore?"

Là, je capte la réalité du moment, lève la tête et regarde les visages affolés autour de moi.

"Eh beh, on a cru que vous aviez fait un malaise" me dit l'une des dames.

"Que tu étais morte, oui!" Me lance le pilier de bar, toujours sur son tabouret.

Je crois bien qu'ils étaient à deux doigts d'appeler les pompes funèbres.

Note à moi-même : même en mode zombie, tu restes visible des vivants.

dimanche 24 septembre 2023

La condition humaine (découvrir le dénivelé négatif)

 


Je croyais avoir touché le fond, en termes de dignité. Pourtant, en la matière, c'est comme sur les chemins de Compostelle, il y a du dénivelé négatif. Et la descente peut s'avérer rude ! J'en ai fait la cruelle expérience dans la nuit et c'est donc dans un état pitoyable, en tenue de sport et chaussée d'un improbable combo tongs/chaussettes de rando que j'ai renoncé à l'étape du jour, alors même que je posais un pied à terre.

Ou plutôt que je tentais. Tenaillee par la douleur, au pied, au tibia, je chassais maintenant celle qui enserrait mon ventre et les nausées qui allaient avec. Intolérance aux anti inflammatoires. Parfait.

J'ai tenté la politique de l'autruche. J'ai pas mal, j'ai pas mal, c'est dans la tête.

Ca marche pas.

J'ai senti les larmes monter. La frustration, plus que la douleur, me renvoyait vers une tristesse disproportionnée.

Il a bien fallu que je me rende à l'évidence. Je ne marcherai pas aujourd'hui.

Congelée sur le bord de route, en attendant une navette qui n'est jamais venue, j'ai encore dégringolé en termes de dignité. J'ai ainsi recouvert mon crâne glacé avec ma capuche de sweat, me transformant illico en teletubbies, sous le regard hilare de ma comparse Flo, fidèle et précieuse compagne de route.

C'est simple, face à mes pleurs de résignation et de frustration - oui, face à la drama queen qui avait pris possession de mon corps meurtri - elle a gardé le cap et géré.

Si vous cherchez un couteau suisse pour voyager, appelez-la. Et si vous voulez vous amuser avec une randonneuse en carton, surtout, n'hésitez plus, sifflez-moi.

Le taxi étant réservé pour rejoindre le prochain gîte, mon amie Flo a pu reprendre la route, seule, tandis que j'allais m'affaler sur le canapé de l'hôtel où nous avions pris nos quartiers la veille. Quitte à battre des records en termes de dignité négative, autant y aller franco, non?

Toujours nauséeuse, j'ai comaté en attendant mon sauveur - qui s'appelle également Flo - essayant de chasser les idées noires de mon esprit embrumé. Serais-je donc une looseuse? Moi qui voulais en baver un peu, n'ai-je pas été présomptueuse en imaginant que j'allais passer fingers in the noise le chemin de Compostelle, ce tremplin vers la vie d'après ?

Le taxi est arrivé, Flo est resté très pro, ne pouffant pas à la vue de ce zombie en tongs/chaussettes. Il l'aurait fait que je n'aurais pas pu lui en vouloir. On a traversé des routes magnifiques de cette Lozère sauvage et verdoyante. La voiture glissait littéralement sur l'asphalte, sous le soleil et un ciel bleu immaculé. Une vraie pub pour s'installer dans cette campagne profonde, tandis que Flo, le chauffeur, me racontait les joies simples et authentiques de cette vie qui est la sienne.

Pas dupe, il connaît l'autre monde, celui de la France urbaine, de la consommation, de l'inflation et de l'insécurité. Il sait combien son choix de vivre ici, dans ce coin qui l'a vu naître, le préserve d'un stress qu'il observe chez les citadins. Et ce d'autant plus qu'il fait de nombreux aller-retours dans tous les coins de France et même d'Europe, à l'occasion de missions de rapatriement.

Avec à chaque fois le même sentiment, celui d'être bien mieux ici, en Lozère, dans cette France profonde et discrète, qu'à courir comme on le fait dans des villes, même modestes. "La France est devenue une poubelle", tranche-t-il, sans pour autant se départir de son sourire et de sa sympathie.

Lui, il aime son métier, bien manger, voir des potes, les rapports vrais et aller aux champignons après son boulot.

Il le dit sans ambages. Les citadins qui débarquent ici "avec leurs dollars, comme on dit, ce sont des cons, à croire que tout leur est dû. Quand je vois ces Parisiennes qui disent vouloir faire le chemin, qui postent sur Instagram des clichés mais qui le font en fait en taxi, pfff... Remarquez", ajoute-t-il avec malice, "ça fait aussi du business pour moi!"

Lovée au fond du siège en cuir, je sens un violent sentiment d'imposture. Moi qui fanfaronne avec mon Chemin, je suis bien dans un taxi pour rejoindre Aumont-Aubrac, au lieu de crapahuter sur les roches ou à travers bois. Ne serais-je pas aussi superficielle que ces bobos dont Flo parle avec dédain ?

Je fais taire mon ego, blessé. J'accorde à mon corps le repos qu'il semble réclamer, et tant pis pour mon orgueil. L'humilité est le maître mot du chemin de Compostelle. Et, qui sait, une fois retapée, peut-être vais-je de nouveau passer en dénivelé positif en termes de dignité, après une sacrée descente?

J'écris ces lignes dans un café où j'ai trouvé refuge, en attendant l'ouverture du gîte. Et je songe que sans cet accident de parcours, je n'aurai pas entendu le témoignage de ce Flo qui défend la ruralité et ses vertus, véritable hymne à l'authenticité. Je ne serais pas là à entendre la gouaille de ces piliers de bar à l'accent chantant. Je n'aurais peut-être pas prêté attention à ces toits en lauze et à ces demeures aux volets colorés, dans ce village perdu au fin fond de la France.

Je n'aurais pas laissé de répit à mon corps qui en réclamait, car je suis juste humaine. C'est aussi ça, le chemin de Compostelle. Accepter sa condition.

samedi 23 septembre 2023

Les Jacquets et mes tongs

 


18h. Il reste 1 km à parcourir sur les 28 de la journée.

Ressenti 15 km.

Je traîne mes bâtons de marche. Je n'ai même plus la force de les soulever. J'ai mal au tibia, une douleur intense qui me cloue sur place. Hier soir, j'ai fini le dernier kilomètre en... tongs, ne supportant plus mes chaussures. Merci l'ampoule de compet.

Vous m'auriez vu, on aurait dit une figurante de Walking Dead. J'aurais juste pas eu la force de bouffer qui que ce soit, trop fatiguée.

Deux jours plus tôt, après notre première étape, je faisais la fierote. Tout le monde semblait épuisé et moi, je pétais le feu. Zéro douleur, zéro envie de dormir, trop heureuse d'y être, enfin. Et puis voilà, le corps te teste un peu et t'assaille de quelques coups de poignard bien sentis, histoire de retrouver un peu d'humilité.

Il va falloir serrer les dents. Et continuer de prendre les pas les uns après les autres pour atteindre l'objectif. A chaque fois que je suis tentée de fixer le haut de la côte, je me ravise et baisse la tête. Inutile de se faire peur, il faut prendre le chemin comme il vient, ne pas chercher à trop se projeter, pour rester zen, tout en gardant en tête l'objectif final. Belle métaphore de la vraie vie.

Le chemin de Compostelle s'apparente à une sorte d'idéal, me semble-t-il. Si seulement les relations sociales, dans la vie de tous les jours, pouvaient être aussi simples et fluides que sur le pèlerinage ! Ici, on parle naturellement de l'être plus que du faire. On marche et on se sent spontanément attiré par une personne ou un groupe. On entame la conversation, qui peut prendre un tour léger ou profond en quelques minutes. On va faire un bout de chemin ensemble, pour dix minutes ou dix heures, peu importe. C'est éphémère et ca transpire pourtant l'authenticité.

Il y a Isabelle, revenue d'un cancer et d'un burn out; Charlotte, jeune interne en medecine qui souhaite "devenir un bon médecin pour ses patients". Il y a Katia, kinésithérapeute divorcée en quête de réponses sur son fonctionnement. Alain, qui prend le chemin par tous les bouts et qui ne recule pas devant les longues distances. Ces trois amies de soixante ans qui ont choisi ce pèlerinage comme pour sceller à jamais leur amitié. Il y a ce jeune homme solaire, parti jusqu'à Santiago, sans le sou mais avec un coeur énorme.

Et tous ces Jacquets, jeunes ou vieux, seuls ou en couple, entre amis, tous ces duos de copines, aussi, que l'on retrouve gîte après gîte. Des êtres taiseux ou pas, timides ou non, avec qui on partage la soupe du soir et des impressions diffuses sur le chemin ou sur la vie.

Tous sont venus peu ou prou pour discerner, réfléchir, poser l'essentiel: qui sont-ils, où vont-ils, quel sens leur vie prend-elle. On n'est pas forcément sur des profils de moines bouddhistes. Non, il y a autant de profils variés que de façons d'envisager le chemin.

J'imagine que cette face intime, qui ne l'est plus en quelques minutes, reste parfois pourtant secrète pour l'entourage de ces personnes. Mais ici, on lève le voile plus vite qu'une ampoule sur le pied d'un pelerin et on ne s'embarrasse pas de faux semblant.

Le chemin constitue le terreau idéal pour définir la ligne de vie qui nous correspond, à nous et pas forcément aux autres. C'est comme ca que l'on gagne chaque jour en sérénité.

Et tant pis pour ma dignité, perdue au moment précis où j'ai fini le chemin en tongs.

mercredi 20 septembre 2023

La douce nostalgie de Didier

 


Il a le teint hâlé et le verbe facile. "Il y a 10 ans, j'étais à Santiago" nous dit-il, alors que nous marchons, sac à dos, dans les ruelles du Puy en Velay, en route vers le séminaire. On sent la nostalgie pointer chez ce septuagénaire, qui a démarré le Chemin voilà 16 ans, pour atteindre son point d'arrivée six ans plus tard.

Lever à 5h du matin, 10h de train et de car; le voyage a été un peu long, le sac, quoique minimaliste, reste lourd pour nos épaules mais nous poursuivons cette conversation impromtue, ragaillardies par l'enthousiasme de notre interlocuteur.

"Vous connaissez les 3 questions que l'on pose sur le chemin?" "Comment t'appelles-tu? D'où viens-tu ? Et comment vont tes pieds?" Avant d'ajouter, dans un grand sourire : "Et parfois, on te demande où tu vas dormir, histoire de poursuivre la route ensemble."

Je le regarde avec tendresse, il nous souhaite un "buen camino" et nous rejoignons le séminaire pour cette nuit au Puy, et notre cellule, moins sommaire que ce que j'imaginais. Le soir, on s'attable et goûtons avec appétit la cuisine des religieuses. C'est bon, c'est simple, à l'instar des discussions qui animent le dîner. Ici, pas d'artifice ou de jugement, il s'agit juste de faire un pas devant l'autre et de suivre le chemin.

On demarre demain par une vingtaine de kilomètres et un peu de dénivelé. Cela sera-t-il difficile ? Je refuse de me poser la question. On verra.

Et que viens-je chercher dans ce périple de 200km à pied? Ce matin, bercée par le ronron du train et les yeux tournés vers ce drôle de ciel, encombré par des traînées blanchâtres, je n'avais pas de réponse.

Le cerveau, lui, était déjà en marche, distillant des images de vieilles pierres, de poussière, de chemins caillouteux. Je ne cherche pas à lutter, la surprise n'en sera que plus belle. Je suis partie le coeur léger, l'esprit apaisé, avec l'envie simple de respirer, de rire, d'en baver, aussi, un peu, signe d'un dépassement de soi physique, pour éprouver la vigueur de mon corps et de mon mental.

Le coeur léger, oui, malgré une enveloppe corporelle qui s'est épaissie depuis un an. 8 kg pris, seulement 2 de perdus depuis, ma forme physique n'est pas optimale. Mes jambes portent le poids d'une année vierge de toute activité professionnelle et du traitement médical.

Mon esprit, lui, est en revanche allégé de nombre d'injonctions, y compris celles que je m'infligeais. Au moment de partir, on m'a dit : "Ressource-toi bien". Étonnant, tant je me sens ressourcee et en paix avec moi-même. Compostelle, c'est le joint entre cette sérénité actuelle et les années passées d'errance, de servitude, mais aussi la frénésie qui, je le suppose, m'attend ensuite. Je veux être bien armée pour qu'elle glisse sur moi. Pour ne pas me laisser atteindre. Marcher pour prendre de la hauteur, simplement.

Chacun a ses raisons d'être là, mais, à ecouter les échanges, tout au long de la journée, je sens qu'on a à la fois ce désir de partager cette quête tout en protégeant nos aspirations profondes. 

Je repense à cet éclat dans le regard de Didier. Pas sûre de percer le mystère inhérent au pèlerinage, mais j'en suis sûre : l'aventure va être belle.

lundi 18 septembre 2023

La marche d'une repentie


 Un an. Il y a un an, je sentais une sorte de basculement en moi. Je savais qu'il se passait quelque chose, sans pouvoir mettre le doigt dessus. Je voyais double, sentais mon visage se paralyser, les vertiges s'amplifier et j'allais mettre le pied à terre, enfin.

Dans deux jours, je poserai le pied sur le Chemin de Compostelle. Comme pour ancrer définitivement mon être dans un devenir autre, et reléguer par là même Abricotine au rayon des souvenirs, en conservant une gratitude éternelle pour cet amas de cellules, et le vent nouveau qu'elle a su faire souffler.

Poser un pied devant l'autre... Me reviennent en tête ces images d'Anne et Patrick, ce couple de marcheurs que j'avais rencontré alors même que ma petite entreprise venait de naître. Je me souviens de leurs mots, de leur soif d'introspection, de leur vision de la marche. Eux, gros randonneurs, qui avaient choisi de sillonner partout en France, à pied, pour rencontrer des entrepreneurs, justifiaient ce choix naturellement. La marche permet de laisser infuser les idées. Elle est le symbole du temps long.

A l'époque, j'avais trouvé l'initiative géniale, mais il me semblait impensable d'adopter une telle attitude. Si j'abordais déjà  cette nécessité de privilégier l'être au faire, tout, dans ma vie, contredisait cette belle intention. J'étais une boule de nerfs, concentrée sur l'idée de répondre au désir de l'autre, chassant les états d'âme pour produire, de plus en plus. Quel en était le sens? Je pense que je n'avais même pas le temps d'y songer.

Et me voilà donc, à quelques heures de mes 49 ans, à boucler mon sac pour Compostelle, de façon minimaliste, avec une idée en tête. Avaler des kilomètres. Mordre (un peu) la poussière. Regarder mes chaussures s'enfoncer dans le sol. Et, surtout, lever suffisamment la tête pour apercevoir le coin de ciel bleu.

Aller à sa propre rencontre, se tester, écouter le silence, se challenger, suivre le rythme lent des pas qui s'enchaînent, chercher ses limites, ou savourer, tout simplement, les raisons d'emprunter le chemin de Compostelle sont multiples et personnelles. Je ne cherche pas vraiment à savoir quelle forme prend ma quête; c'est un tout, une évidence, l'envie d'éprouver pleinement la nature, de se sentir vivante, comme une sorte de clin d'oeil au karma qui s'est bien amusé, parfois, avec moi, mais qui, aujourd'hui, se montre clément.

Sur ces chemins que j'imagine caillouteux, je ne vais pas chercher quelque chose qui me manquerait. Je me sens comblée, actuellement, pleine d'entrain et d'envies. Je vais retourner à la vie active, en rentrant, et j'ai besoin de ce petit pas de côté pour relier l'avant et l'après. Comme un joint que l'on collerait entre deux matières si différentes, entre l'inertie d'une vie en arrêt maladie et le rythme endiablé que j'imagine d'un quotidien entre travail, loisirs et respect de soi. Un joint qui, miraculeusement, réunirait deux univers a priori incompatibles.

Je ne suis pas si différente de cette femme en détresse, à la vue double et aux migraines intenses, qui a vu son modèle s'écrouler un jour de septembre, à l'occasion d'une annonce un peu surréaliste - une tumeur cérébrale, pensez donc. Je me sens pourtant totalement éloignée des aspirations d'alors. Aucune envie de courir, encore et toujours, et après quoi?

Je vais juste marcher. Non pas pour oublier, mais pour dérouler le fil des pensées, pour s'abstraire des diktats et autres injonctions. Marcher pour se sentir libre, en vie, et sauter à pieds joints dans le monde réel, qui peut certes mettre nos nerfs à rude épreuve - je serais Bisounours de l'oublier - , mais qui peut aussi s'apparenter à un jeu permanent, où on invente au quotidien les nouvelles règles.

J'en prends conscience : au delà de ce désir d'introspection, j'ai envie de m'amuser, sur ce chemin. D'y prendre un réel plaisir. Je m'imagine déjà, après les trois premiers jours réputés difficiles, rire de ma naïveté. Peut-être serai-je en train de pester contre mon optimisme à deux balles, qui ne m'exonérera pas des ampoules et autres joyeusetés inhérentes à ce type de parcours.

Ce ne sera sans doute pas si facile, et alors? Si je commence à flancher, je me promets de repenser à cette vague de vulnérabilité qui s'est emparée de mon corps éreinté, voilà un an. Et je saurais alors qu'on peut surmonter la peur, le découragement, la fatigue, que le bout du chemin n'est jamais si loin. Mieux, il peut ouvrir les portes de nouveaux horizons.

Parole d'une repentie

mercredi 30 août 2023

Dormir debout pour rêver en grand

Les ténèbres en approche...

 Elle surgit, un jour, ou une nuit plutôt, venue de nulle part. Au début, on n'y fait pas trop attention. L'invitée surprise va repartir très vite, c'est évident. On chasse son idée même, d'un revers de la main. Ca ira mieux demain.

Et puis, elle s'infiltre sournoisement, d'abord dans votre esprit, nuit après nuit, exaltée par les questionnements intérieurs, les bouleversements, les petits riens de la vie quotidienne qui reviennent, les gros boomerangs de la vie passée, les incroyables éclaircies de la vie nouvelle.

Les nuits passent, elle devient progressivement cette ennemie que l'on redoute, qui n'avait pas forcément prévu de revenir aussi souvent mais qui, sollicitée par l'appréhension qu'elle génère, décide de squatter et se transforme littéralement en torture.

L'insomnie, puisqu'il s'agit d'elle, est une garce qui distille son poison chaque nuit un peu plus, détruisant sur son passage sommeil, sérénité, forme physique.

Au début, je l'ai plutôt bien accueillie. Après des mois de nuits sans fin, enfin apaisées, grapiller quelques minutes - voire heures - à la nuit, me donnait cette sensation d'aller voler des moments juste pour moi, dans l'ensorcelant silence nocturne. Méditer, écouter un podcast, dévorer tous ces livres négligemment rangés, ça et là, dans la chambre, c'était autant de façon de nourrir mon intérieur. Et puis, je pouvais toujours me rendormir le matin.

Deux mois plus tard, je fais moins la maligne. Je dois forcément dormir, oui, mais je ne compte plus les nuits les yeux ouverts, tentant de chasser les idées pour faire le vide et récupérer ce sommeil que j'ai de nouveau en déficit. J'ai essayé beaucoup d'astuces, oui, mais rien à faire. Ma caboche est bel et bien sous l'emprise de mon inconscient et s'agite.

Je veux être, et pas faire, oui, mais la vie, c'est aussi de jongler entre cette utopie et la réalité d'un monde réclamant son minimum d'actions.

Etonnamment, je me suis rarement sentie aussi heureuse et alignée. Est-ce cette exaltation retrouvée, la sensation de goûter pleinement la saveur des choses, qui me rend plus enjouée, plus boulimique encore d'expériences ? Je sens un empressement revenu. Ma tête m'enjoint à foncer. Mon corps aimerait juste rappeler un essentiel: il est unique et sa batterie part parfois en vrille. Surtout si on le prive d'un essentiel. Le sommeil.

Il est 5h38 du matin, voilà deux heures que je suis bel et bien réveillée et j'aimerais juste, maintenant, plonger dans ces limbes réparatrices dans lesquelles je me suis tant réfugiée cet hiver. Au lieu de cela, je songe à tous mes projets, à ce bel enchaînement que je suis en train de vivre, aux shoots de bonheur que j'ai connus cet été, à cet élan incroyable qui m'emmène vers de beaux lendemains. 

Le paradoxe de l'insomnie, c'est qu'elle vous réveille mais ne vous donne pas forcément l'énergie pour mettre en œuvre, là, dans l'immédiat, ce que vous projetez de faire. Personnellement, elle me laisse souvent exsangue, tel un zombie, à la fois agitée et épuisée, et provoque chez moi une capacité assez phénoménale, le jour venu, à faire des malaises ou à tomber toute seule en se prenant les pieds dans... le pantalon (Je vous jure. Les hématomes aux deux genoux en attestent). L'expression "tomber de sommeil" n'est absolument pas une vue de l'esprit, croyez-moi.

La culpabilité vient ensuite, de pas utiliser ce moment un peu hors du temps pour, justement accomplir ce qui sera difficile à faire dans la journée. Je ne suis qu'humaine, alors, j'accueille ce message, je considère cette ébullition intérieure comme une force revenue et je songe que, peut-être, au fond, je n'ai plus tout à fait envie de dormir à poings fermés, consciente de tout ce j'ai envie de savourer.

Je vais acheter des genouillères, je crois, parce que je n'ai pas fini de dormir debout.

mercredi 2 août 2023

La transformation


 Les jours filent, le temps s'étire, les heures s'égrènent parfois lentement, parfois intensément et je savoure à plein ces derniers instants de liberté, à quelques semaines de ma reprise dans le vrai monde, celui où l'on travaille. Je ressens pleinement ce sentiment de plénitude, celui de clore un chapitre pour en ouvrir un autre, beau et dépouillé des erreurs du passé - je suis optimiste, que voulez-vous.

Pourtant, survient une récurrence, ce rêve étrange et pénétrant qui peuple fréquemment mes songes et emporte mes nuits. Il suscite chez moi un réveil un peu perturbé, hagard, teinté de cette sensation étrange. Je me retrouve ainsi régulièrement à partir en voyage, en avion ou en train et à chaque fois, alors que je suis dans un pays étranger - souvent aux Etats-Unis, pays que j'ai bien connu - je ne parviens pas à atteindre l'aéroport ou la gare, coincée par mes bagages, que je n'arrive pas à boucler, ou par le bus qui ne vient pas. Ou alors, je suis dans un bus et on me pique mes valises. Tous ceux avec qui je voyage partent et moi, je reste à quai. Etrange sensation, pénétrante, oui, qui m'interpelle. Que signifie cette drôle de chimère si troublante ?

Si j'en crois les moteurs de recherche, « les bagages en désordre» et «disséminés» sont l'expression d'un éparpillement intérieur, imposant de rechercher à nouveau ce dont vous avez besoin."

Et l'avion raté? "Le songe traduit plutôt "un changement d'état, une transformation, une modification intérieure à côté de laquelle on est passé". Le rêveur manque une transformation interne tout en sachant, pourtant, qu'il devrait y prêter attention."

Je manquerais une transformation? Etonnant, tant j'ai parfaitement conscience de la métamorphose que j'ai ressentie depuis des mois; ce changement de matrice dont j'ai largement évoqué les contours ici. Je ne suis en revanche en rien surprise de rêver de ces bouleversements, moi qui tourne une page, sans savoir vraiment, de façon ferme, quel chemin je vais maintenant emprunter. Je vends mon entreprise, sans aucun regret, tant j'ai besoin d'oxygène, tout simplement. Et ensuite? 

Je saute dans le vide et je quitte ma (relative) zone de confort? Je fais quoi de mon besoin de réassurance?  C'est à la fois inquiétant, évidemment, car que faire des envies qui vous taraudent? Les taire pour rester sur le chemin social?  Mais c'est si tentant, je l'avoue, et la vie m'a appris à laisser là mes valises encombrées par le passé pour alléger le parcours à venir. Sans doute mon songe m'indique-t-il cette voie, pour que je puisse voguer vers des horizons inédits.

Au fond, je sais ce que je veux mais l'exprimer tout de go me semble présomptueux et un rien anticipé. Ma nouvelle philosophie, chi va piano va sano, me conforte dans ce sens. Alors, je prends mon inspiration, littéralement, et je regarde à gauche, à droite, mais toujours devant. Je clos le chapitre d'une vie décalée, j'en ouvre un nouveau, portée par l'espoir et la conviction mêlés que ça ira, quoiqu'il arrive. 

Oui, je veux battre la mesure de ma nouvelle vie, poursuivre cette mue, en m'infiltrant et explorant chaque jour plus intensément les interstices d'une existence simple et forte à la fois. L'été et les escapades, même brèves, à quelques encablures de chez soi, offrent à l'imagination le spectacle parfait pour alimenter cette utopie qui me transporte. Je vais continuer de tracer la route, toujours exaltée par la force de l'océan, la magnificence des falaises bretonnes, la magie des marées qui effacent tout sur leur passage, la fausse tranquillité de la Loire, le ciel et ses silhouettes étranges et fascinantes que dessinent les cumulo-nimbus. Je savoure ces instants parfois presque surannés, j'entends aussi les bruits de la foule, comme autant d'éclats lointains qui brisent le silence, ces bruissements dont j'ai parfois envie de m'éloigner, mais qui attisent aussi la curiosité du petit animal social que je suis restée, malgré la solitude de ces derniers mois; malgré les errances, la complaisance, aussi pour ce monde intérieur que j'ai laissé grandir en moi.

Oui, le temps file, les jours s'égrènent et l'énergie revient dans mon corps telles des racines qui pousseraient à une vitesse démesurée pour distiller ses pointes d'envie et de vives pulsations. Je sens combien la petite pile que j'étais n'est finalement pas si loin, elle rejaillit et je regrette presque de ne plus être cette fille un peu amorphe à l'esprit zen, sur qui plus grand-chose n'avait prise, tout l'hiver durant.

J'ai toujours pensé qu'on ne changeait pas fondamentalement, mais que l'on pouvait évoluer. Une fois encore, je prends une belle leçon d'humilité. Je ne me transformerai définitivement jamais en Bouddha. Même la méditation me laisse actuellement de marbre, comme si mon esprit n'arrivait plus à se concentrer et laisser filer les idées. Mais finalement, est-ce si grave?

Vivre en étant soi-même, ça, c'est un défi qui m'exalte. Vivre en laissant les autres être eux-mêmes, le challenge s'avère aussi de taille et répond pourtant à cette envie de liberté que je chéris tant.

Allez, je veux croire que la prochaine fois, moi aussi j'embarquerai dans l'avion.