mardi 31 mars 2020

Splendeurs et misères (yin et yang, part II)

Aujourd'hui, j'ai rempli une attestation de déplacement dérogatoire... pour recharger ma batterie de camion, tombée à plat. J'ai fait le tour du quartier à plusieurs reprises, sans sortir une seule fois de mon véhicule, mais enfin, on ne sait jamais, hein.

J'ai roulé mon petit quart d'heure et j'ai laissé tourner autant la voiture, stationnée devant chez moi. Batterie rechargée. Victoire du jour. On sort le champagne?

...

Voilà à quoi en sont réduites nos petites vies. Se faire un mot pour sortir quelques minutes. Dingue. Se réjouir de micro-événements. Envisager de boire sa coupette comme ça, toute seule.

Car je ne sais pas vous, mais c'est vrai que l'on finit par se contenter du peu que l'on a actuellement. Une journée qui se passe bien avec un ado = bonheur. Un pain réussi = bonheur. Une conversation téléphonique enjouée = bonheur.

Ce petit côté bisounours qui s'empare de vous permet de contrecarrer quelques douloureuses expériences du confinement. Du genre, la rébellion du même ado, que vous êtes prêt à renier = douleur. Les heures passées à vous arracher les cheveux pour décrypter les aides gouvernementales = douleur. Les insomnies = douleur.

Et il y a aussi les pièges.

Le premier, c'est de penser que vous pouvez vous en sortir tout seul. Pour tout. Pour sortir les poubelles, prendre votre douche ou faire la cuisine, c'est vrai. Vous avez quand même pas mal d'autonomie - surtout passé 40 ans, comme moi - et puis, vous n'avez pas attendu le confinement pour vous y mettre, donc on ne vous la fait pas.

En revanche, question entretien, c'est parfois compliqué. Au hasard, la coupe de cheveux. J'ai résisté, afin d'éviter la coupe playmobil. Mais à force de me prendre des gadins dans la maison, je me suis dit que ça ne servait à rien de s'inventer des challenges à trois balles. Alors, j'ai pris les ciseaux et hop, la frange.

Hey, c'est presque droit.

Bon, même en temps normal, on a fait pire. Mais je suis pas fâchée que le confinement ait été prolongé, de ce point de vue.

Deuxième piège, penser que vous allez passer "juste" quelques minutes devant l'écran (télé ou portable) pour vous informer. Résultat, vous vous réveillez à deux heures du mat' sur le canapé, la tête comme une citrouille, en retenant que vous ne sortirez plus de chez vous avant 2070. Pas anxiogène du tout, absolument pas.

Troisième piège, tout miser sur le sport pour rester en forme. Et s'autoriser un petit chocolat (voire deux) parce que, quand même, vous avez bien sué sur votre stepper. Euh, d'habitude, vous dépensez environ quatre fois plus d'énergie par jour, donc le calcul est un rien faussé. Même si c'est pratique de penser que vous vous bougez le popotin.

Quatrième piège, prendre l'alcool comme un confident. Un verre peut vite devenir un réconfort facile et... dangereux. Moi qui suis souvent excessive, je m'en sors bien. Dix jours que la bouteille de blanc est ouverte et au frais, sans parvenir à la finir. Pas si évident de savourer l'apéro, même avec les copines en visio. Parce que pas la peine de se faire d'illusion, on est bien seul pour trinquer en vrai (c'est pas plus mal, en même temps) (pas la peine de les inventer).

Cinquième piège, vouloir faire son ménage de printemps trop vite. Hey, les gars les filles, on a le temps, hein! Pas la peine de tout révolutionner dans la maison, on y va pièce par pièce. Je vous parle en connaissance de cause: l'ado s'est mis en tête de ranger toute sa chambre. Super idée, un peu improbable, je l'avoue (mais on prend tout ce qu'on peut, je vous dis). Résultat, à secouer la poussière comme il l'a fait, il s'est mis à éternuer comme un dératé. J'ai cru qu'il était atteint par le sale virus... avant de réaliser que sa frénésie de nettoyage l'avait conduit à une pure allergie. Ce qui nous conduit à un sixième piège: croire que l'on va tous mourir.

Alors oui, au risque d'en décevoir certains (et vous m'en voyez désolée), on va tous mourir. Mais, un jour. Pas forcément là, maintenant, touchés par le Covid. Donc, quand ton gosse éternue et ressemble à un lapin nain avec ses yeux tout rouges et embués, c'est normal. Quand ta gorge te gratte très fort le matin, sachant que tu as piqué une crise de nerfs la veille contre l'ado qui a barré tout passage à l'étage pour ranger SA chambre, c'est normal. Tu as juste hurlé comme une hystérique et ça, les cordes vocales, elles sont pas fans.

Et quand tu te sens fatigué, c'est pas (forcément) le covid. C'est juste que le confinement, y'a pas à dire, c'est crevant. Sauf que pour te recharger, contrairement à la batterie de voiture, tu ne peux pas rouler. Tout juste te rouler en boule et, sauf preuve du contraire, c'est pas constructif très longtemps.

Même si mes chats tentent de me persuader du contraire.

dimanche 29 mars 2020

Le sarcasme annoncé de Paulette

Je vous présente Germain. Vous excuserez Sylvie et Marie, elles sont à l'envers. L'émotion d'être immortalisées, sans doute.


Vendredi soir, passablement agacée, j'ai cherché des alliés dans la maison. Et j'ai une bonne nouvelle: il y en a beaucoup. Vraiment.

Prenez Monique. Un peu sèche et pas très belle, c'est vrai, elle s'anime dès qu'on la touche. Elle parle beaucoup, son volume sonore s'avère même un peu agaçant lorsqu'elle donne la parole aux jeux-vidéo et puis elle a un côté anxiogène, à débiter toutes ces horreurs au quotidien. Mais si vous lui parlez gentiment, elle change de créneau et vous sort du beau: en l'occurrence, un concert des Brigitte, à deux ou trois heures du mat', qui m'a transportée ailleurs, cette nuit de vendredi à samedi. Un moment, Monique a laissé s'afficher un bandeau "ce concert a été filmé avant les consignes gouvernementales blabla". Genre, si un débile se disait: "mais pourquoi ils s'entassent en s'aimant, les gens au Zénith de Lille, alors que nous, on n'a pas le droit de sortir?" Mais je ne pouvais pas lui en vouloir, à Monique, elle ne peut pas tout contrôler. Alors, je l'ai laissée poursuivre et elle m'a fait voyager dans l'ancien temps encore quelques minutes. Pour ça, je l'ai aimée très fort, vendredi soir.

Michel, aussi, est sympa. Lui, tous les soirs, il m'accueille dans ses draps (de moins en moins, faut que j'en parle à Hélène, d'ailleurs) doux. Du moment qu'il est un peu aéré, il reste zen et m'offre des plages de sommeil, certes pas réparateur car trop agité, mais précieuses. Il n'est même pas jaloux que je mette entre lui et moi Jules. Jules, c'est le copain de Gaston et de Richard, les deux autres doudous réconfortants, que tu poses sur toi quand tu regardes Monique sur Serge.

Ah, c'est vrai que Serge, c'est quand même l'un de mes meilleurs alliés et puis, depuis si longtemps! Avant même le confinement, et avant mon métier de maintenant, je me faisais souvent des sessions "grotte", sans sortir de chez moi pour rester à bosser tranquille. Et Serge m'accueillait déjà chaleureusement, sans rechigner, acceptant que je lui vole un peu d'intimité pour bosser avec JP. Ah oui, JP, c'est mon fidèle ami, celui sur qui je tape en ce moment pour écrire ces quelques lignes. Depuis quelques années, maintenant, Serge et JP ont dû composer avec l'ado, cet être étrange venu s'affaler dans Serge, en empruntant parfois Gaston et Richard, pour monopoliser Monique.

Quand les tensions sont trop intenses, je file retrouver tous mes potes, Julie, Karl, Robert et tous ces êtres en inox qui m'aident à concocter de bons petits plats ou quelques douceurs. En ce moment, Adrien en a un peu sa claque de passer sa vie à les laver, mais il tient le rythme, quand même, et je sens sa satisfaction lorsqu'il s'allume, au bout de sa vie, parce qu'il pense que son cycle est terminé.

Autre allié de choc, Germain. Germain, il accepte que tu lui marches dessus, et même, il en redemande. Tu mets tout ton poids de ton pied gauche et hop, il t'enjoint de faire la même chose du pied droit. Et il recommence, sans se lasser, tandis que JP crache une playlist toute enjouée pour que ça balance. Et vous savez quoi, je vais le choyer, Germain, autant que possible: ben oui, parce que Paulette, cette méchante, me nargue gentiment dans la salle de bain. Elle aussi, elle attend que je lui monte dessus, pour m'afficher un truc méchant.

Ben oui, parce qu'à force d'aduler Monique, Michel, Serge, Jules, Gaston, Richard, Julie, Karl et tous les autres alliés de la maison, Paulette, elle, elle va bien rigoler quand je poserai mes pieds dessus à la fin du confinement :)

vendredi 27 mars 2020

De l'intérêt du papier toilette

Vous êtes comme moi, j'imagine, à vous être interrogé sur le sens de cette razzia sur le papier-toilette, quelques jours avant l'annonce du confinement. Le PQ, nouvel ingrédient longue durée pour assaisonner ses plats et tenir ainsi des mois en cas de pandémie ? Ou alors les gens ont senti qu'il allait en falloir, des rouleaux, pour occuper leurs enfants avec la fabrication de couronnes de princesses ou de hiboux, de ronds de serviettes ou de porte-crayons? (Je vous jure, on peut faire plein de trucs avec, en vrai).

Grâce à ma séance de sport, j'ai découvert une nouvelle utilité au PQ. On en apprend tous les jours, c'est génial.

Car oui, on ne va pas se mentir. Un confinement, à moins d'organiser des mini-marathons dans son jardin (à supposer d'avoir un jardin) (et que celui-ci soit grand), c'est un peu le piège, en termes de ligne. A force d'ingurgiter un petit carré de chocolat par ci, un bout de cake au citron par là, de cuisiner et d'aller plus vers le gratin que les haricots verts, forcément, on peut vite prendre cher.

Le fait de ne plus rien faire non plus alors que vous êtes habituellement une pile électrique, ça n'arrange rien. A priori, les 10000 pas quotidiens préconisés par l'OMS, on doit mettre des jours à les faire, désormais.

Ajoutez un confinement avec un ado, les nerfs en pelote qu'un tel duo engendre et là, vous êtes bien, en termes de nerfs à fleur de peau. Dans un mois, c'est plus 30kg.

Et que du gras, hein.

Alors, passablement énervée et agitée, j'ai sorti mon tapis de pilates (oui, j'ai vaguement essayé d'en faire cette année, pour la première fois de ma vie. Mes bras en rigolent encore - jaune), j'ai choisi une playlist "sport" sur une plateforme musicale et puis je me suis dit, "allez danse". Oui, dans le salon.

Couac total. Il manquait un truc.Alors, je me suis amusée à créer une playlist avec tous mes titres-phare pour me bouger le popotin, mes doudous musicaux qui réveillent les cellules toniques un peu planquées dans mon corps, d'habitude. Et là, j'ai accepté l'invitation d'une amie à suivre des cours de sport en ligne.

On s'est donc connecté, chacune de notre côté, pour suivre la séance. Inventif, le coach. Il nous a  demandé de prendre quatre rouleaux de papier toilette. Avec, on a fait des trucs improbables, genre abdos et gainage à fond. Et je te mets le rouleau entre les jambes, et je fais des ciseaux, et je t'invente des positions insolites où le PQ devient le Graal... (tu dois aller le chercher, avec tes bras, en gros). 

Je vais être honnête, en le regardant faire, je n'ai pas pu retenir un petit sourire.  Et puis, je me suis souvenue que ça brûlait sévèrement, tout ça, et qu'il me restait des muscles, mais bien rouillés. Une demi-heure après, je faisais moins la maligne. C'est évidemment le moment qu'a choisi mon ado pour sortir de sa pénombre, l'air narquois. Il m'a dévisagée, en pleine splendeur (rouge, en legging, les auréoles sous les bras) mais j'ai senti toute la densité de son mépris lorsqu'il a vu les fameux rouleaux de PQ.

Cherchez l'intrus... Mais oui, le fauteuil :)


Il y a des choses qu'il n'est pas utile d'expliquer. Tout ce que vous pourrez dire se retournera contre vous. Et puis, finalement, au delà de ce moment de solitude, il y a eu plus douloureux: le réveil, depuis deux jours. Merci les courbatures, de me rappeler que je n'avais pas bougé ma couenne depuis trop longtemps.

Allez, plus que... Ah non, on me dit que le compte à rebours n'est pas enclenché. Damned. Ma playlist va devenir une précieuse alliée.


jeudi 26 mars 2020

L'histoire de la cagette suspecte

Confinement, jour... Pff, j'ai arrêté de compter. Eh  oui,  déjà. C'est fou comme cette épreuve nous remue. Elle fait émerger tout un tas de sentiments et d'émotions, des flux continus de pensée, un besoin de silence dans le silence, un désœuvrement profond suivi d'une rage soudaine.

Je ne sais pas vous, mais je trouve les journées étonnamment courtes. Bon, les nombreuses insomnies qui te laissent HS ne sont pas étrangères à cette sensation. Assommée, je me lève tard, réalise ce qui se passe - d'où l'envie de rester sous la couette - avant de jaillir du lit, comme touchée par la mouche-de-la-colère, et j'enquille. Les appels et mails - comptable et conseillère de banque sont devenues mes deux plus fidèles interlocutrices - réponses aux groupes d'entraide whatsapp, tentatives de se rassurer sur le sort financier de la boîte. Je passe par tous les états, les pires... mais pas trop les meilleurs.

Bon, le confinement m'aura permis de mettre à jour tous les documents réglementaires que j'avais un peu délaissés (allergènes, taux de dilution du produit désinfectant, raison d'être du lupin dans ma carte salée, je vous explique même pas le kif) et en ça, eh bien, j'utilise le temps qui nous est donné pour rester dans le cadre. Mais dans quel cadre? Vers quel lendemain?

"Ça ne sert à rien de se projeter, arrête de t'inquiéter, maman", me dicte mon ado, à raison, sans doute. Mais personne ne peut maîtriser totalement ses angoisses, surtout quand elles concernent un pan majeur de ta vie. Loulou exprime juste un ras-le-bol, il me reproche d'être anxiogène et parano. Tout ça à cause de ça:

L'objet de la contamination? Parano, sors de ce corps


Oui, cette cagette que j'ai laissée 24 heures sur le pas de la porte après sa livraison. Je me refuse à sortir dans les supermarchés, les marchés sont désormais interdits (cherchez l'erreur, mais bon, on n'est pas à une incohérence près) et les légumes commençaient à manquer, alors voilà. Du bio, du local, on se fait plaisir. Mais pas sans peur. Et si c'était contaminé? Et si, chez nous, on allait l'attraper? Et si... Oui, je sais, c'est complètement fou mais on nage dans un tel surréalisme que n'importe quelle hypothèse devient plausible. Alors, pourquoi pas?

Quand j'ai osé dire à Loulou pourquoi je ne rangeais pas la cagette incriminée, j'ai bien vu ses yeux rouler de désarroi (si, si, les yeux peuvent rouler de désarroi) (quand je vous dis qu'on vit un truc de dingue).

J'en ai conscience: un enfant, mais aussi un ado, a besoin d'être rassuré. Et à force de ne pas l'être, le mien a un peu pété un câble, hier. Le ton est monté entre nous et je me suis dit que vivre à deux pour encore 4, 5, 6 semaines en confinement, dans ces conditions de guerre ouverte, euh, comment dire, ça n'allait pas être une partie de plaisir. Et que ça risquait de dégrader sérieusement notre relation, pour l'après.

Car, oui, il y aura un après. N'est-ce pas?

Aujourd'hui, on a hissé le drapeau blanc. J'essaie désormais de canaliser mon angoisse. Mais comment rester zen dans cette situation? Comment vivre sereinement, avec ces allers-retours de l'état? J'ai l'image d'une sorte de yoyo, qui serait vaguement articulé par Macron, lequel dirait à l'un de ses pantins:
"Vas-y, bloque-les chez eux, qu'ils comprennent l'urgence sanitaire"
et à l'autre:
"Fais bosser ceux que tu peux, faut que les sous rentrent."

Je caricature? Peut-être. n'empêche que s'il y a un tragique tri entre les patients (je n'ose imaginer les cas de conscience du personnel soignant, obligé de laisser une personne âgée pour choisir un patient plus jeune), il y en a également un pour déterminer quelles entreprises pourront poursuivre l'activité, après. Loin de moi l'idée de faire un parallèle absurde entre le maintien de vies et de sociétés, je constate juste que le cynisme va jusqu'à envoyer bouler des entrepreneurs soucieux de préserver la santé de leurs personnel et clients.

Alors même que la priorité serait d'endiguer la pandémie, pour rappel.

Les dossiers de chômage partiel sont rejetés, pour certains. Pour beaucoup trop. Les salariés doivent retourner bosser, alors même qu'ils devraient restés confinés chez eux, alors même qu'il n'y a pas d'activité. Je ne suis pas encore fixée, pour ma part, j'attends la sentence.

Une anecdote? Mon expert-comptable, qui défend ma cause, m'a demandé de ne pas évoquer de raisons sanitaires pour justifier l'arrêt de mon entreprise, le temps du confinement. Sans quoi, l'Etat refusera ma demande, alors même que cette dernière est justifiée (je n'ai plus de commandes, actuellement, et pour cause).

Non, mais, lisez-moi ce ton grave et plombant! Hey, la mouette, où est passée ton auto-dérision? Ah, mais je les déteste, en vrai, ces imbéciles! J'avais prévu un billet léger, et me voilà de nouveau remontée comme une pendule.

Bon, allez, demain, je vous raconterai comment je fais du sport avec du papier toilette. Y'a moyen de rigoler. Enfin.

lundi 23 mars 2020

Nous sommes de la chair à canon

Jusqu'à hier soir, entre impuissance (celle de ne rien pouvoir faire) et délivrance (celle de pouvoir rester confinée et protéger ainsi tout le monde), je restais finalement assez philosophe. Situation inédite pour tout le monde, un message de notre planète, le soulagement d'être en vie et d'avoir des proches également non touchés (enfin, sans compter une très mauvaise nouvelle, liée à une autre maladie cette semaine)... Rester à la maison en attendant, c'était jouable. Franchement, avoir le temps de préparer son travail - ses cartes, ses cours et ses recettes - pour l'après relevait du luxe.

Juste avant de me coucher, j'ai fait l'erreur d'aller sur Facebook. Pour y lire un courrier abject de la DIRECCTE :
"Trop d'entreprises ferment parce qu'elles croient être obligées de le faire. Le gouvernement cherche autant que possible à préserver l'activité, à la fois pour obérer plus que nécessaire les perspectives économiques et surtout parce qu'aujourd'hui, beaucoup d'activités sont indispensables de manière plus ou moins directe pour continuer à vivre."

Et la conclusion est claire: "l'arrêt est l'exception, pas la règle."

...

Euh, comment dire? Le mot d'ordre n'est-il pas: "restez chez vous"? 186 morts enregistrés ces dernières 24 heures, dont des médecins tombés dans les services traitant le coronavirus, non, ça ne vous effraie pas?

Allez, les magasins alimentaires, les pâtisseries, les marchands d'épices, au boulot, bande de fainéasses! Allez, le BTP, fini la perspective du chômage partiel pourtant annoncée par le gouvernement la semaine passée, au boulot, bande de fainéasses!

Incohérence et cynisme absolus. Je suis écœurée, j'ai la nausée depuis ce matin.

Rouvrir alors que nous n'en sommes pas encore au pic de la pandémie? A titre personnel, j'ai voulu vérifier auprès de mon expert-comptable ce que je devais faire... sachant qu'il est hors de question pour moi d'ouvrir mon activité en plein confinement.

J'avoue, j'espérais un ton rassurant de l'expert-comptable... qui s'est montrée aussi écœurée que moi. J'ai beau avoir vu toutes mes commandes du mois et d'avril annulées, ne plus avoir de clients, si j'en écoute la logique -criminelle- de l'état, je devrais rouvrir mon entreprise. Là, maintenant, alors que les malades tombent comme des mouches.

860 morts, près de 20000 cas rien qu'en France et une pandémie qui s'étend sur toute la planète. Et nous, les artisans et commerçants, eux, les ouvriers du BTP, à qui il avait été dit que l'arrêt était légitime, devrions repartir au front?

Sommes-nous de la chair à canon, messieurs les gouvernants?

Comme les personnels soignants, comme les routiers, comme les livreurs, comme les caissiers et caissières, comme les éboueurs, comme toutes ces professions souvent mal payées et réquisitionnées, nous sommes de la chair à canon, messieurs les gouvernants. Vous qui avez pensé aux télétravailleurs - pour qui la situation n'est certainement pas simple à vivre non plus, mais qui auront un revenu à la fin du mois et qui n'ont pas à sortir -, que faites-vous du sort de ces "petites gens"? Les "sans-dents" dont parlait déjà François Hollande, devront-ils donc chaque jour espérer ne pas choper le virus ni contaminer leurs proches, au nom de la pérennité de notre système capitaliste?

Ou alors, sont-ils condamnés à mourir de leur belle mort, à savoir économique? Car, oui, j'ai le choix de ne pas ouvrir, oui ces entreprises citées ont le choix de ne pas le faire, mais elles n'auront pas d'aide de l'état. Or, comment font-elles pour verser leur salaire aux employés, avec une activité plus que réduite? Comment font-elles pour travailler, sans clients ni commandes ? Car, oui, qui a besoin absolument d'un Royal, hein? Qui va fêter son anniversaire et réunir toute sa famille, autrement que par caméra interposée, hein? Qui a besoin d'un traiteur là, pour concocter un buffet, hein?

Vous savez quoi, j'en ai marre. Marre. Cela fait quatre ans que j'ai lancé mon entreprise, petite au départ, devenue SARL - comme les grands - depuis. Cela fait quatre ans que je paye pour les autres et, s'il me reste quelque chose à la fin du mois, je peux toucher un peu les dividendes de mon travail. Je ne veux pas jouer Cosette. J'ai choisi. Simplement, cela fait quatre ans que je travaille entre 50 et 100 heures par semaine (non, je ne suis pas mytho), certains mois sept jours sur sept. J'ai travaillé avec la grippe (j'avais un masque, à l'époque!), j'ai travaillé avec une fracture du péroné et une entorse au doigt. J'ai fait des nuits blanches, j'ai marché comme un zombie, j'ai fini par trouver normal d'avoir le teint pâle et les traits tirés en permanence et de ne plus voir personne, de m'endormir si j'avais le malheur de m'asseoir trois secondes sur une chaise. J'ai eu quatre tendinites, une à chaque poignet et aux coudes - et je n'en suis pas encore sortie. Tout ça pour quoi?

...

Alors, oui, vous allez me dire, tu as de la chance de vivre de ta passion, tu fais ce que tu aimes, tu as une forme de liberté, tu pars même en vacances avec ton loulou l'été, tu es dans l'échange et la bonne humeur au quotidien, tu donnes du bonheur aux autres, tu as la fierté d'avoir donné vie à ton bébé et d'avoir créé un truc qui te ressemble, tu vis!

Oui, tout ça, c'est vrai. Mais rester la vache à lait de l'état, non, ça suffit. J'ai souvent trouvé les revendications des gilets jaunes excessives. Moi, je n'ai jamais bossé 35 heures par semaine. Je n'ai jamais rechigné à la tâche. J'ai trouvé que les Français se plaignaient parfois la bouche ouverte pendant que nous, artisans, continuions de bosser en fermant notre gueule. Mais là, ça suffit. Devenir de la chair à canon pour sauver une économie française qui nous taxe constamment, non.

C'est facile d'écrire cela derrière son ordi, on est d'accord. Pour le moment, je n'ai pas d'autre moyen d'expression, car je tiens à respecter le confinement. Car oui, le gouvernement, dans son cynisme implacable, a annoncé ce soir de nouvelles mesures répressives à l'encontre de ceux qui ne respecteraient pas les règles de bonne conduite. Eh bien, vous savez quoi? Comme je suis une bonne élève, je suivrai à la lettre ces consignes.

dimanche 22 mars 2020

Sophia, les orphelines et nous

Rassurez-vous, les chaises renversées dans le jardin, c'était avant la fin du monde.


Cinquième jour plein de confinement et cette réflexion qui revient tous les matins:

"Ah oui, c'est vrai!"

Ah oui, c'est vrai, le monde est à l'arrêt.
Ah oui, c'est vrai, le virus continue son invasion et les services hospitaliers n'ont plus de masques ni de gants.
Ah oui, c'est vrai, des caissières se font insulter parce que les rayons sont vides, des livreurs prennent des risques chaque jour pour faire juste leur job.
Ah oui, c'est vrai, je reste des heures bloquée sur Facebook et l'actu au lieu de m'occuper.
Ah oui, c'est vrai, c'est tout calme à dehors.
Ah oui, c'est vrai, ça bout à l'intérieur.

Cinquième jour de confinement et la sensation, peu à peu, d'ouvrir les yeux, le matin, sans vraiment mesurer ce qui se passe. Ce que nous racontaient il y a peu les Italiens n'est plus seulement un terrible témoignage, il est notre réalité.

Cinquième jour de confinement et l'impression d'avoir un peu relâché la pression. Je sais que j'ai plus de quinze jours pour faire tout ce que j'ai à faire, maintenant. C'est triste mais c'est ainsi. Je me refuse à sortir, sauf cas de force majeure. Je m'imagine un nuage toxique, dehors, et je veux nous en préserver, mon fils, son grain de beauté tombé, et moi.

Cinquième jour de confinement. C'est important de compter, pour rester ancré dans le réel. J'ai peur d'oublier les jours, les dates, le rythme tel qu'il est censé être. On est dimanche. Je fais quoi le dimanche, normalement?

Depuis peu, et mon besoin de lâcher du lest, j'essayais de me reposer, prendre l'air parfois, un thé souvent, et puis, le soir venu, je faisais ma compta, mes commandes, mon point sur la semaine à venir. J'avais besoin de ce cadre. Il y a quelques jours, je regardais encore mon planning pro avec un point d'interrogation et la prochaine date un peu challenge - il y avait toujours un petit événement un peu nouveau, que je n'avais exploré, et je le vivais comme tel. Aujourd'hui, tout a été annulé (ah, si, j'ai une date en septembre et quelques-unes cet été... Formidable) et le cadre a explosé.

Alors, ce dimanche n'a ressemblé à aucun autre. D'abord, alors que je m'étais motivée pour une séance de sport en ligne, j'ai plutôt répondu à l'appel de loulou qui me demandait de l'aide sur son devoir d'anglais. Un truc un peu inédit, à vrai dire, car je ne l'ai jamais assisté dans son suivi scolaire. Il s'est toujours débrouillé seul (comprenez qu'il y a encore un an, il n'avait aucune notion du travail à domicile) (oui, je culpabilise un peu) (je ne plaide pas coupable pour autant, c'est ainsi, c'est tout) (voilà que je recommence avec mes parenthèses) (Bref). Dire que j'étais très à l'aise ce matin, serait exagéré mais après tout, j'aime l'aventure, alors je suis allée préparer un thé et on a commencé ensemble le devoir.

Il s'agissait d'un texte de Stephen Hawking, sceptique à l'encontre des robots et de l'intelligence artificielle, à comparer avec un autre évoquant l'enthousiasme de Mark Zuckerberg pour les machines. Si je suis habituellement plutôt sceptique à l'usage de ces créations redoutablement douées, mais également consternée par la disparition de la main humaine dans nombre de tâches du quotidien, je me suis posé la question: "Et si des robots étaient capables de livrer à notre place, d'encaisser les courses, de recevoir le public, de gérer tous les services indispensables, voire de soigner, l'humanité ne serait-elle pas sauvée, supprimant ainsi (presque) tout risque de contagion d'humain à humain? Drôle de paradoxe.

Loulou m'a alors montré une vidéo présentant Sophia, un robot aux traits féminins. Puis une autre, plus incroyable encore, mettant en scène un robot ressemblant à s'y méprendre à une jeune femme, sorte d'intendante d'une famille anglaise ou américaine, que sais-je, au rictus troublant.

Je me suis dit que mieux valait finalement rester sur notre modèle imparfait, et penser sans doute autrement le travail, plutôt que de s'en remettre à ces créatures flippantes. Cette Sophia et cet autre "personnage", en vrai, m'ont glacé le sang.

On y a passé quelques heures, derrière ce bureau, parce que notre esprit vaquant ça et là, on s'est laissé déconcentrer, moi par un texto de ma soeur me conseillant d'écouter le dernier opus d'Izia - pourquoi attendre, écoutons donc -, mon fils par les notifications régulières qu'il recevait. Finalement plus discipliné que moi, il m'a ramenée plusieurs choix sur le droit chemin (du devoir), quand je me laissais distraire.

Au fond, pour l'instant, le temps n'a plus trop de prise. Dans l'urgence, il n'y a plus d'urgence.

On finit même par se satisfaire de peu, de savourer ces petits moments passés, calmement et simplement, parce que la vie et le sentiment de respirer encore librement nous emplissent. Et c'est comme ça que j'en suis arrivée à une forme d'extase, comme je ne l'aurais jamais imaginé auparavant. Prise d'un soudain élan, je suis montée dans ma chambre et j'ai... trié mes chaussettes. Et je ne vous dis pas le bonheur absolu à chaque paire reconstituée. J'ai fait se retrouver des orphelines et le pliage de chacune n'en a été que plus jouissif.

Hum. Cinquième jour de confinement? Je n'ose imaginer mon état de délabrement intellectuel dans une vingtaine de jours.

samedi 21 mars 2020

Chat qui tousse n'amasse pas housse (de couette)

L'heure est grave. Quatrième jour plein de confinement et plus personne ne me supporte à la maison. Ou peut-être est-ce juste une question de territoire, me direz-vous. En tout cas, je sens que ma place ici est contestée. C'est pas comme si c'était chez moi, hein.

Prenez mes chats. Ils me réveillent chaque nuit, pour manger, généralement, et viennent se poser pile où mes jambes aimeraient s'étendre. Quand je proteste timidement, je me fais un peu crier dessus. Non contents de perturber mes nuits, ils se sont attaqué à mes journées, désormais.

Sur le canapé.


Dans le code de la cohabitation chats/humain, il y a une légère distorsion, je dirais...

Ils s'installent, prennent leur aise, s'affalent sur moi qui suis moi-même affalée (ça en fait des couches de flegme, de fainéantise et de gras, je vous dis pas) et si j'ai le malheur de répondre au téléphone ou de vouloir bouger un orteil, la sentence tombe: un regard mauvais et hop, ils se retournent et me tournent le dos.

Pour pas dire qu'ils me montrent leur cul. Classe.

Vous aurez remarqué que j'évoque là plusieurs endroits: le lit, le canapé. Car, oui, pour le moment, je fais encore le trajet chambre-salon. Ça me fait un étage à descendre : on nous dit de bouger notre corps pour notre équilibre, moi, je suis docile. Je ne vous fais pas le décompte de mes marches, mais mon escalier, c'est un peu ma méthode anti-obésité du moment.

Bon, en vrai, il y a quinze marches. Pas rien.

Oh, j'entends de loin vos sarcasmes, mais attendez, parfois, je pousse l'effort jusqu'à la cuisine, un espace que j'avais pas mal délaissé depuis mon arrivée pro en cuisine et pâtisserie. Pour vous situer ma flemmardise aigue derrière les fourneaux depuis quatre ans, avant le confinement, je suis allée chercher à mon labo de la farine, du sucre et deux, trois ingrédients qui manquaient à mon garde-manger personnel.

Je m'égare. Aujourd'hui, j'ai donc pris sur moi pour pâtisser, juste pour le plaisir. Avec mon ado. Je vais être un peu brutale pour tous les jeunes parents pensant encore que l'amour surpasse tout : mon ado ne me supporte plus. Le fait qu'il renverse la moitié de l'appareil au chocolat sur ses claquettes Adidas n'a pas aidé à une compréhension et une bienveillance maximales de ma part, on est d'accord.

Mais enfin, quatre oeufs et 250g de mascarpone, dans quelques temps, ça vaudra quelques billets au marché noir. Alors, les gâcher sur des bouts de plastique, fussent-ils griffés, bah, vous voyez, quoi...

Bref, après cet épisode fâcheux, l'ado, cet être décidément étrange et peu concentré, est parti en thalasso maison en me détestant. Entendez qu'il a pris un bain pendant trois bonnes heures.

L'expérience lui ayant visiblement apporté de la sérénité, il ne semble plus me détester ce soir et m'a même proposé 1/ de jouer avec lui à la Playstation et 2/ de faire la glaçage de notre gâteau. Et je vais être honnête : en vrai, je lui dois une fière chandelle, car il m'a offert ce matin une bouffée d'air, de façon très littérale. J'ai dû aller à la pharmacie récupérer des médicaments pour son grain de peau arraché et autant vous dire que j'ai savouré le vent sur mes joues, le son des feuilles et des oiseaux, le calme incroyable des alentours.

Au retour, moi qui refuse habituellement les contenants en plastique, j'ai brandi mon petit sac de la pharmacie de façon ostentatoire, comme un alibi.

Jamais je n'aurais pensé chérir du plastique comme ce matin.
Si, si, je suis obligée de sortir. Non, je ne suis pas une méchante conne qui veut juste prendre l'air pour son confort personnel. Pourtant, je me suis sentie à la fois privilégiée et... soulagée de refermer la porte. Aucune envie de braver l'interdit que je me suis moi-même imposé. Je reste à l'intérieur. On reste à l'intérieur, mon ado, mes chats et moi. Tant pis pour les tensions internes, une paille par rapport au chaos hospitalier.

Est-ce que quelqu'un pourrait néanmoins faire comprendre à mon chat roux que s'il doit éternuer, comme il l'a fait toute l'après-midi, il le fasse dans son coude?

Sont pas sérieux, ces chats.