lundi 17 octobre 2011

Même pas peur

L'autre nuit, j'ai fait un drôle de rêve où tout s'emmêlait, les gens, les choses, les situations et puis, soudainement, je me retrouvais dans l'océan, à nager auprès de mon fils, de ma nièce, de mes parents et de mon homme. Je disais à ma nièce de faire attention, il y avait un gros rocher, nous devions reprendre le large. Le danger écarté, je me sentais de nouveau remplie de cette plénitude incroyable, au milieu de l'eau claire...

Forcément, hier, lorsque j'ai vu la beauté et le calme de la mer, sur une plage pornicaise, mon sang n'a fait qu'un tour. J'ai hésité, parce qu'il nous manquait pas mal d'affaires pour nous baigner (l'essentiel, en gros, une serviette étant toujours utile à la sortie du bain, d'autant plus lorsque la température de l'eau flirte avec les 15°).

Oui, j'ai hésité et puis j'ai songé à ce rêve, au bien-être dont je m'étais sentie enveloppée et j'ai pensé aussi, que je goûtais là mes derniers jours de "liberté." Alors, comme pour le dernier jour des vacances, où l'on voit tout au ralenti, déjà gagné par la nostalgie alors que les valises ne sont même pas terminées, j'ai plongé dans l'eau, j'ai fermé les yeux et senti le froid de l'eau sur ma peau. Mais surtout cet instant fugace, celui de la félicité.

Incroyable sensation.

Être passée par toutes ces étapes, ces derniers mois, ces dernières années pourrais-je même écrire, m'a apportée plus que je ne l'aurais jamais imaginé. Oh, j'en ai pris des claques. Oh, mon estime de moi, déjà pas bien fameuse, n'a pas été épargnée. Oh, j'ai vécu de vrais moments de solitude.

Raison de plus pour savourer ce qui s'offre à moi aujourd'hui.

Demain, c'est la rentrée, le début d'une nouvelle vie, avec ce travail que j'ai tant désiré, qui me motive vraiment et qui va m'ouvrir de nouveaux horizons.

Et m'en fermer d'autres. Eh oui, on ne peut pas tout avoir. A 37 ans, je vais découvrir pour la première fois les joies des horaires. Mais surtout, je vais devoir renoncer à...

- Mes journées pyjama
- Aller courir, sur un coup de tête, juste pour me libérer l'esprit et profiter des rayons du soleil
- Prendre des rendez-vous et passer bien avant tout le monde, même chez l'ophtalmo, au simple fait que je suis disponible n'importe quand
- Vider des litres de thé, assise sur mon canapé, l'ordi sur les genoux et le plaid sur les jambes
- Faire mon ménage à 10h58 si ça me chante
- Préparer le dîner à 15h27 pour prendre de l'avance
- Enfourcher mon vélo, faire mes trois courses et revenir tranquillement, en faisant un petit détour, le temps de bouquiner sur un bout d'herbe
- M'allonger sur ma chilienne, une tasse de café à la main sur ma terrasse ensoleillée
- Amener tous les matins mon loulou à l'école, à pied, et arriver à l'arrache systématiquement
- Aller chercher mon loulou à la sortie de l'école
- Boire un verre en terrasse avec les copines le vendredi après-midi, juste parce que c'est bientôt le week-end
- Accompagner Loulou à toutes les sorties scolaires
- Partir le mercredi à La Baule avec Loulou juste comme ça
- Faire ma sacro-sainte sieste

Eh oui, vu comme ça, j'aurais de quoi m'inquiéter, imaginez-vous. Sauf que, si je suis honnête et lucide, ces moments-là, qui ont existé, ne pouvaient masquer, au fil des jours qui passaient, l'angoisse qui me tenaillait, consciente que je me dirigeais tout droit vers le monde des fantômes, peuplé de ces gens qui ont finalement tout loisir de profiter de la vie - au moins, ils ont le temps - mais aucun moyen ni plus aucune envie pour assouvir toutes leurs envies.

Alors, certes, je vais devoir jongler et m'imposer une discipline de fer pour être rapidement au point dans cette nouvelle vie, mais au moins les moments off seront-ils vraiment des moments off. Comme tout le monde, quand le vendredi soir arrivera, j'en aurai plein les pattes et envie de couper, de souffler, de vivre.

Vivre. Un concept que l'on n'a pas tout le temps d'appliquer avec un travail régulier.

Au moins je n'aurai plus à envoyer bouler les milliards de représentants qui sonnent à ta porte/appellent quinze mille par jour/te vendent une maison, un abonnement, des skis ou des pommes. Au moins, je ne pesterai plus contre ces scrogneugneu de voisins qui font des travaux alors que tu essaies de traduire du syndicaliste.

Tiens, au moins, je n'aurai plus à retranscrire du syndicaliste.

Je crois que je n'ai jamais été aussi contente de ressembler à tout le monde.

jeudi 13 octobre 2011

La surface de l'eau

Une vilaine peau, reflet de mon stress, l'impression d'être un paquet de nerfs sur pattes, des fringues qui ne vont pas, mais pas du tout ensemble et le sac-poubelle qui déverse son odorant contenu dans le couloir...

C'était pas gagné, ce matin.

Pourtant, je sentais en moi brûler la flamme. Celle de l'espoir, du renouveau, de l'envie, toussa. Que des choses positives. En ramassant avec mes mains, récemment brûlées par du destop (j'ai une viiiiie, je vous jure...), les feuilles de thé répandues sur tout le carrelage, j'ai eu comme un doute. Et puis, allez, j'allais jouer ma carte. Après, ça ne dépendrait plus de moi.

Voilà un an, à quelques jours près, que j'ai décidé de me remettre en mouvement sérieusement, en déménageant à Nantes. J'y ai retrouvé, comme je l'espérais, l'apaisement qui me manquait tant, des racines plus profondes que je ne l'imaginais et, globalement, ma joie de vivre. Oh, des doutes, il y en a eu, beaucoup. De cette envie d'indépendance qui me tenaillait, je suis repassée à celle d'un cadre plus structuré, plus rassurant évidemment.

Ceux qui m'ont suivie ici pourront penser que je renie ainsi toutes mes prises de risque pour revenir dans un conformisme certain. Peu importe, la décision était mûrie, je ne voulais plus bricoler. Je voulais redonner du sens à ma vie pro, la teinter d'ambition. La saltimbanque a vécu, je crois...

Donc, avec mon sopalin dans les mains, je songeais ce matin qu'il suffirait d'un entretien pour que tout bascule. Pour ne plus attendre d'aléatoires missions, pour ne plus calculer que 0+0 font bien 0, pour ne plus hésiter lorsque l'on me demandait ma profession. Pour ne plus me sentir en marge. Pour donner un sens à ma vie professionnelle. Pour avoir une vie sociale et ne plus maudire le bébé qui, dans un appartement voisin, ne cesse de pleurer, pendant que j'essaie de travailler.

Entre autres.

Je songeais à ce poste qui, non seulement arrivait à point, mais surtout, n'avait rien d'alimentaire. Car, petite cerise sur le gâteau, non seulement, il ne s'agissait pas de faire le larbin, mais en outre, le job promettait challenge et adrénaline, découverte de terrains nouveaux et travail en équipe...

Là, je me suis redressée. Le sol était propre et j'ai eu envie de me pincer pour y croire (pas à mon sens inné du ménage. A l'opportunité de ce job. Vous suivez, ou bien?).

Ensuite, tout s'est passé très vite. J'avais le trac, oui, mais je me suis sentie à l'aise d'emblée. Et puis le boss a abrégé l'entretien. J'entendais déjà le fameux "on vous rappellera", quand il m'a signifié qu'ici, on se tutoyait. Et que si je pouvais être sur le pont lundi, eh bien, ce serait parfait.

Là, j'ai bien pensé à me pincer de nouveau mais j'ai opté pour le stoïcisme. Enfin, presque. J'ai senti le rouge me monter aux joues. Je l'aurais bien pris dans mes bras, mais j'ai songé que ce n'était guère de circonstance. Je crois que je mûris, y'a pas à dire.

Voilà. Il y a trois ans, en octobre 2008, je fermais un pan de ma vie. Et me voilà, après une longue traversée peuplée de rencontres particulières, d'horizons nouveaux, d'apprentissages parfois cruels, parfois extraordinaires, à en ouvrir un autre.

Oh, il y aura d'autres obstacles, d'autres états d'âme, des jours de moins-bien, forcément. Mais là, j'ai juste envie de savourer le moment. De penser à tout ce qui va changer. J'ai l'impression d'atteindre la surface de l'eau après une longue, très longue plongée et de reprendre, enfin, une sacrée bouffée d'oxygène.

Je suis heureuse, tout simplement.

lundi 10 octobre 2011

De l'autre côté de la barrière

Je n'écris plus ici, je m'en veux un peu mais il est des moments, entre deux, où mieux vaut s'abstenir.

Oh, je vous rassure, tout va bien, j'aurais plein de choses à vous raconter sur ce monde parallèle, qui grossit, qui grossit, habité par une drôle de race, qui grossit, qui grossit, cette dimension qui menace de toucher la patrie entière... (ça y est, vous avez peur?)... Oui, je parle de la précarité et de ses petits, les pauvres, dans le sens littéral du terme. Les pauvres, les démunis, vous savez, qui trompent un peu leurs ennemis, maintenant, en plus. Parce que les pauvres n'ont plus forcément le cheveu filasse, ne sont plus forcément vêtus de haillons, seulement de fringues que l'on appellera vintage (aux yeux de la fashion addicted que je fus, dans un temps autre) parce que dégotés voilà une, deux, voire, ouh la la, trois saisons, du temps où faire les boutiques restait une activité autorisée et possible, sans craindre derrière de quelconques représailles.

Une seule chose demeure: le regard de l'autre. Son effroi, comme si la pauvreté était contagieuse.

Je ne vous la fais pas Cosette, je vous rassure. Je pourrais aussi vous parler du traitement que l'on réserve à ces gens "sortis de l'emploi" depuis belle lurette, à ces mines défaites, à ces regards las et ces épaules tombantes, ces silhouettes que l'on croise au détour d'un rendez-vous censé nous stimuler, nous remettre d'aplomb... Peut-être y a-t-il un rapport avec ce fameux regard effrayé, tiens. Allez savoir.

Je pourrais évoquer ces BD qui fleurissent sur le thème de l'emploi en France aujourd'hui, comme ce Working Jeanne dont je me suis délecté, hier soir, lovée sur une banquette, bien au chaud en ce dimanche soir.

Je pourrais...

Mais je suis entre-deux. Je me garde bien de toute explication pour le moment, peut-être par superstition, que sais-je, sans doute par volonté de ne pas connaître trop de désillusion, surtout. Simplement, j'aimerais vous parler de tout ça autrement, lorsque je serai vraiment de l'autre côté de la barrière.

Avec le recul, c'est toujours tellement plus facile.

jeudi 22 septembre 2011

Le coup du pipeau

Sans doute touchée par une légère crise de démence, la semaine passée, j'ai sollicité Pôle Emploi pour un accompagnement. Pas que je me sentais perdue dans la nature, mais enfin, un peu quand même.

Ce matin, je me suis vraiment interrogé sur ma santé mentale en regardant mon agenda. Pourquoi donc vouloir jouer du pipeau, dans ces réunions où l'on vous assène que si, vous pouvez retrouver le chemin de l'emploi, il suffit de le vouloir, toussa, faites-moi un beau CV et surtout, pensez bien à signer en bleu la feuille d'émargement, sinon Pôle Emploi va vous botter les fesses?

Ma part de masochisme étant ce qu'elle est, j'ai décidé d'en prendre mon parti. Et puis après tout, je n'étais pas mécontente de croiser de nouvelles têtes, fussent-elles désespérées ou désespérantes. En plus, je venais de finir une mission, mon linge était rincé et ma vaisselle repassée (oui, oh, ça va, hein), alors, pensez donc, j'y suis allée pleine de motivation.

Visiblement, j'en avais au moins autant que les trois autres personnes convoquées à la dite-réunion. La première, 45 ans environ, forte en gueule, était visiblement là parce que Pôle Emploi le lui avait imposé. Elle a évoqué les sanctions éventuelles si jamais, à tout hasard, elle avait la drôle d'idée de faire le mur un de ces quatre. Motivée, je vous dis.

Le deuxième, au physique de déménageur, énorme tatouage sur le bras, la petite chaîne qui va bien au cou et sa petite soeur autour de son lourd poignet, a vite fait comprendre qu'il n'était pas là pour beurrer les tartines, lui. Oubliant qu'il s'agissait d'une réunion collective, il a raconté sa vie en trois minutes top-chrono: père célibataire de deux enfants, cariste depuis toujours, cariste il resterait. Pas question d'envisager un autre métier, si proche soit-il, qu'il a juré, sous le regard interloqué de la pauvre formatrice.

Laquelle a frôlé la syncope lorsque ma voisine lui a annoncé, dans son charmant - mais néanmoins difficilement compréhensible - accent sud-américain qu'elle ne pourrait venir à ses rendez-vous que le lundi et le jeudi. A cause de son enfant, vous comprenez.

"Mais, alors, comment faites-vous pour vos démarches? s'est étonnée la formatrice.

"Eh bien, je les fais le lundi et le jeudi. Les autres jours, j'ai la gosse avec moi."

Ah. Pas facile, effectivement.

Entre la grande gueule de la première, visiblement prête à mordre, le garçon-boucher (pardon, cariste) qui ne veut pas bouger d'un iota et la maman à presque plein-temps, je me suis demandé ce que je faisais là. Et puis, je me suis souvenue. Oui, j'ai eu en mémoire ces mois passés, à courir après le travail, sans jamais parvenir à trouver le job rassurant et stabilisant auquel j'aspire maintenant.

Je me suis dit que, moi aussi, j'avais besoin d'être réinsérée. Mais je me suis demandé, quand même, si, comme eux, je traînais de telles casseroles pour que ma situation soit à ce point en dissonance avec la réalité, avec le monde du travail. Si j'étais, moi aussi, un boulet.

Ça m'apprendra à vouloir jouer du pipeau, tiens.

jeudi 15 septembre 2011

Jusqu'ici, tout va bien (l'histoire du mur qui arrive)

Mes journées se suivent et ne se ressemblent absolument pas, en ce moment. Oh, je sais, ce n'est pas un scoop mais le désordre prend une ampleur que je tente d'atténuer sous des couches de discipline et d'organisation. Et après, on s'étonne que je sois au bord du malaise.

Et après, donc, j'ai des moments de solitude. Et c'est comme ça qu'une (charmante) mamie de 83 ans me tape sur l'épaule en me souhaitant de bien me remettre, après un malaise vagal à la pharmacie. Où ça, le monde à l'envers?;)

Bref, mes journées-chaos sont pleines de surprises. Prenez avant-hier, par exemple. Mardi, donc, était écrit sur mon agenda : fin mission CGHS (j'aime bien les abréviations, les noms de code, tout ça, ça donne un petit côté Mata Hari à mon quotidien. Oui, oui, je sais, il y a des trucs que je devrais éviter d'écrire, si je veux garder la moindre once de crédibilité, mais je ne résiste pas). Ce qui, concrètement, signifiait que j'allais passer ma journée sur mon canapé à... retranscrire du politicard. Sans pause, sans yogging, toussa.

Sauf que j'avais fini la veille au soir, en fait. Et quand j'ai fini une mission, généralement, avant de repartir sur mes lettres de motivation, je trie mes papiers et... je vais chez Pôle Emploi, qui venait de m'envoyer une missive au contenu un rien nébuleux pour mon esprit visiblement attaqué.

La dame a, peu ou prou, éclairé ma lanterne, m'a expliqué que je ne pourrai JAMAIS revenir sur ma décision de choisir les droits pour lesquels j'avais optés et que j'étais donc sous le coup d'une suspension éternelle de toute alloc si jamais j'avais le malheur d'avoir un conjoint. Ouh la la, mon sang n'a fait qu'un tour. Et puis, je me suis souvenue que j'habitais toute seule avec mon fils, donc ça allait. Ouf.

Tant qu'à faire le pied de grue devant l'accueil, j'ai demandé à être reçue par un conseiller, dans l'optique hautement optimiste, j'en conviens, d'obtenir une formation afin de mieux maîtriser le oueb (pas que je sois inadaptée aux offres d'emploi actuelles, dans le journalisme, mais y'a de ça). Allez, hop, c'était parti pour une bonne heure d'attente, assez enrichissante.

Parce que, que fait une mouette lorsqu'elle a une heure de battement, une fois le Ouest-France lu et replié? Une fois les annonces placardées au mur balayées de son regard un rien désespéré ("Devenez saisonnier, faites les pommes!" Ou bien "Partez dans le trou du cul du monde pour devenir hôtesse au rayon charcuterie d'un hypermarché, CDD de trois semaines ; 78% du SMIC et possibilité de logement." J'aime beaucoup)

Eh bien, la mouette ouvre ses oreilles et boit du petit lait (enfin, un peu jaune quand même).

C'est comme un échantillon de la France (bon, celle d'en bas, j'imagine) qui se présente à l'accueil, devant ces deux employées, une très pro et un rien cassante (celle que j'ai eue), que nous appelerons n°1, l'autre un peu hésitante mais avenante, n°2 (je suis d'une logique, moi, je me bluffe toute seule).

Il y a ce jeune homme, le front bas (je n'ai pas dit bas du front, attention. Ne pas juger sur l'apparence. Même si l'évidence m'y incite. C'est mal, je suis mauvaise), qui vient s'inscrire, T-shirt moulé sur son torse large, short baggy du plus bel effet. En fait, on dirait un homme à l'extérieur, mais un gamin inside, comme le traduisent son allure gauche et son élocution. "A manchild", comme ils disent, les Ricains. Son père, visage buriné et bonnet de laine sur le crâne chauve (je suppose, tout du moins) vient à sa rescousse, ou essaie, tout du moins. N°2 l'envoie voir un conseiller. Enfin, les envoie, puisque le manchild ne quitte pas son pôpa d'une semelle.

Il y a cette dame âgée qui rentre dans l'agence, regarde tout autour d'elle comme si elle découvrait un territoire inconnu, s'avance de façon hésitante, finit par croiser le regard de n°2. "Voilà, c'est pour mon fils, il n'a pas touché son salaire de juillet", explique-t-elle. "Vous avez son n° d'allocataire?", lui demande n°2. La dame sort un pauvre bout de papier, scrute, et répond par la négative. "Parce que, normalement, on ne communique les informations qu'aux personnes concernées" précise n°2 (signifiant donc que, n° d'allocataire ou pas, de toute façon, la petite dame, elle devrait repartir bredouille.) Mais la dame sort une carte de son jeu: "je vais vous dire, Madame, mon fils a trouvé du travail et il est en Thaïlande actuellement."

Me voilà transportée à Phuket, je suis sur un transat, face à la plage, mon homme me masse les omoplates et je réalise combien... Aaaah, si je dormais la nuit, aussi!

Donc, n°2, visiblement à mes côtés à Phuket si j'en crois son air rêveur à l'instant, demande la date de naissance du veinard en question. Et là, scène surréaliste, la dame se prend la tête avec sa main toute ridée, ferme les yeux (je le vois à travers les rides), réfléchit longuement sous l'air interloqué de n°2... avant de retrouver la dite-date.

"Vous avez beaucoup d'enfants?" s'étonne n°2. "Non, non" répond la dame, "c'est ma mémoire qui flanche."

Ma patience pourrait flancher aussi mais voilà un homme qui arrive au guichet n°1. Un homme noir, dois-je préciser. Si, si, c'est important. N°1 le laisse parler et lui répond avec un rien de dédain, comme ça. Mais le monsieur, qui ne se laisse pas faire, demande des précisions. N°1 lui fait comprendre de circuler, c'est pas tout ça, elle a du boulot, elle. Suit une jeune femme toute pimpante, jolie robe bleue et talons hauts, et, croyez-le ou non, n°1 sort son sourire commercial et se penche davantage sur son guichet, visiblement plus attentive. Elle prend clairement son temps, converse, fait son job, oui.

Leçon du jour: pour être bien reçu chez Pôle Emploi, de ton plus bel habit tu te pareras.

Et si tu es noir, ben c'est tant pis pour toi.

Pendant ce temps, n°2 poursuit son abattage et reçoit un monsieur qui vient se renseigner sur le statut d'auto-entrepreneur. "Faites, monsieur, faites", lui indique-t-elle en lui donnant une liasse de documents. J'avais déjà noté, lors de mes dernières visites, cet empressement à diriger les gens, ces pauvres âmes perdues, vers cette solution qui reste, à mes yeux, bâtarde. Au moins, ils sortent des chiffres, ils font leur truc dans leur coin, ils n'enquiquinent personne, EUX.

Pas comme ce vieux monsieur aux dents tellement avancées (enfin, celles qui lui restent) qu'on ne distingue plus vraiment ses lèvres. Il râle, parce que, vous comprenez, il a été convoqué à un entretien, à l'autre bout de la ville, tout s'est bien passé, et puis, paf, ils ont choisi un autre candidat. Et il râle, il râle... "Vous exagérez, Monsieur", lui répond une conseillère chargée de montrer comment appuyer sur les touches du clavier et expliquer le fonctionnement du site de Pole Emploi. L'édenté, lui, il n'arrive pas à comprendre. Perso, c'est son français que j'ai du mal à décrypter. Maître Capello s'en retournerait dans sa tombe. Ecoutez-le deux secondes et vous saisirez à quel point il est parfois dur de s'insérer dans le marché du travail...

Et puis, est venu mon tour, je suis rentrée dans le bureau d'une conseillère très gentille. Vraiment. Elle m'a écoutée, j'ai senti les larmes me monter aux yeux comme à chaque fois que je mets le doigt sur ma précarité, m'a conseillée de "croire en moi", ce qui a eu l'effet immédiat de me faire sortir les mouchoirs... et a refusé toute formation dans le journalisme ou la com, "secteurs complètement bouchés." Il faut élargir mes recherches, et sans doute mon plan de carrière, a-t-elle tranché "Nan, parce que vous êtes jeune. Pourquoi ne pas faire une formation diplômante?"

En ces temps de crise, où la main d'oeuvre est plus que jamais nombreuse, disponible et donc très exploitable, j'imagine que les employeurs n'ont qu'à se baisser pour choisir des candidats expérimentés et que des personnes formées sur le tard comme moi ne constituent vraiment pas leur priorité. Mais enfin, j'écoute, je m'inscris à un organisme extérieur qui va m'aider à "redéfinir mon projet professionnel" et je sens déjà les experts en pipeau venir me seriner de conseils forcément tous plus avisés les uns que les autres.

En attendant, c'est moi qui deviens une experte en lettres de motivation. Je suis très forte dans l'art d'expliquer combien faire le larbin pour 9 euros de l'heure me passionnerait. Limite, je n'attendais que ça pour me réaliser pleinement.

Le pire, c'est que ce n'est pas complètement faux. A l'heure actuelle, j'ai vraiment envie de faire quelque chose, et jouer au larbin ne constitue-t-il pas une nouvelle expérience?

jeudi 8 septembre 2011

La quête de l'ennui

J'ai fait le tri. Enfin écrit ces lettres que je retardais tellement, certaines depuis mon arrivée à Nantes, voilà maintenant près d'un an. Enfin ressenti cette forme d'apaisement... même si elle n'est que relative. Car seule ma conscience souffle, ma situation, elle, reste en stand-by.

Comme je le souhaitais, j'ai senti l'effet bénéfique de la rentrée, cette envie de renouvellement et d'une bouffée d'air frais, loin de la mélancolie estivale. Loulou est redevenu le Loulou, certes espiègle, mais si touchant que j'avais l'impression d'avoir un peu perdu dans le bouleversement de ces derniers mois... Et moi, j'ai retrouvé cet enthousiasme qui m'avait un peu lâchée, un peu lasse de la tournure des événements.

Alors, j'ai postulé, pour des boîtes qui m'attirent, en premier lieu, évidemment. Mais aussi en réponse à des annonces, où l'on vous demande d'être le mouton à cinq pattes, Bac + 12 et disponible 24 sur 24, le tout pour 1200 euros bruts mensuels. Dans la presse, la rédaction, mais aussi la restauration et même d'autres secteurs plus inattendus parce que, après tout, on ne sait jamais.

J'ai parfois envoyé ces lettres comme des bouteilles à la mer mais quelque chose me dit qu'il faut le faire. Parallèlement, j'ai reçu de nouvelles missions et je vais donc repartir dans mon marathon rédactionnel, avec plein de politicards, de syndicalistes et leurs tics de langage - je vous en parlerai, un jour - dedans. Je m'interroge sérieusement sur la pérennité de ce blog, parce que l'envie d'écrire demeure pressante, mais que j'ai de plus en plus de mal à coucher mes envies et mon ressenti ici, comme si tout ça me semblait indécent et, oui, futile. Cette sensation de trop m'écouter me gêne.

Je tourne en rond.

Vous voyez, tout bouge et rien ne change, les doutes persistent, les questionnements m'empêchent régulièrement de vivre au jour le jour comme je m'y suis pourtant toujours appliquée. Je suis dans la projection et ce n'est guère confortable. Je rêve du jour où je vous annoncerai que, ça y est, j'ai retrouvé le chemin vers une vie, non pas plus heureuse - car je le suis, paradoxalement - mais plus rassurante.

Comme si, finalement, j'avais hâte de m'ennuyer;)

lundi 5 septembre 2011

L'ordre rétabli

A cinquante mètres de la grille, il a tourné ses lèvres vers ma joue et m'a lancé:

"Allez, au revoir, maman!"

Au moins, la rentrée n'angoisse pas Loulou. Un peu dépité que je l'accompagne jusque dans la cour d'école, il s'est finalement laissé embrasser avant de filer discuter boulets et toupies avec ses petits copains. L'un a sorti un tas de billes de sa poche, un peu en douce, en a laissé tomber deux et les a vite ramassées comme on cache vite un trésor. Hilare, la petite bande a renchéri sur ces jouets de verre et j'ai regardé Loulou s'animer. Il avait retrouvé sa joie mais surtout cette candeur que j'ai craint voir disparaître voilà peu.

Il n'avait pas vraiment changé, de toute façon. La chemise déjà sale (une histoire de chocolat et d'éternuement simultané sur le tissu blanc, un vrai bonheur), la veste en équilibre sur l'épaule, le cheveu rebelle, il retrouve l'école sans se poser de questions. C'est ainsi, voilà tout.

J'ai reculé de quelques pas, parce qu'il ne servait à rien de rester là, près de lui et j'ai écouté les parents, cette maman toute bronzée qui racontait ses vacances à une autre au teint blafard, cette autre qui critiquait déjà l'instit, ce papa qui s'inquiétait de ne pas trouver son fils sur la liste et tous ces adultes qui eux aussi allaient reprendre le chemin du bureau, après cet intermède matinal.

J'ai senti soudain un noeud serrer mon estomac, au souvenir très lointain de mes propres rentrées, où j'oscillais entre la retenue (quand ma mère m'accompagnait) et l'hystérie (avec mon père, bien plus faible devant les caprices de sa fille. Hum). J'ai songé à toutes ces rentrées, ensuite, une fois sortie du rythme scolaire, lorsque l'on rattaque une année en retrouvant les collègues à qui on raconte quelques anecdotes de vacances. Ou pas, d'ailleurs, parfois, mieux vaut s'abstenir.

Ensuite, je ne me souviens plus trop, mes oreilles, chahutées par les cris et rires ambiants, m'ont sommée de rebrousser chemin et de reprendre place à mon poste, chez moi, derrière l'ordi. Toute seule et autonome.

Oui, l'ordre est rétabli.

La liste est rédigée, les tâches prêtes à être barrées, je sens en moi l'énergie revenue et l'envie de bouleverser doucement ce quotidien plein de surprises mais déstabilisant. Loulou à l'école, je retrouve certains repères, une routine à laquelle je n'étais déjà plus habituée.

J'ai retrouvé aussi cette stigmatisation permanente qui m'avait déjà frappée par le passé. En discutant quelques minutes avec la nouvelle institutrice de Loulou, j'ai compris qu'elle avait déjà ses "fiches" sur chaque enfant. Qu'elle avait communiqué avec sa collègue, qui a eu sa classe l'année dernière, et échangé quelques informations sur les élèves. Celui-ci a du mal en maths, celle-là en français, lui est turbulent, cet autre est bavard... Après tout, elle balise le terrain, elle s'intéresse et c'est tout à son honneur.

Mais elle a eu beau me répéter qu'elle aimait bien repartir de zéro en faisant un peu table rase du passé, j'ai eu comme un doute. Certains jugements laissent des séquelles et il est difficile de les anéantir totalement. Alors, aux enfants de sortir des idées préconçues, à eux aussi d'évoluer, parce que, après tout, il n'y a pas de fumée sans feu et un gamin que l'on dit turbulent l'a probablement été et l'est peut-être encore. Mais je m'aperçois que les étiquettes, elles collent très vite et impriment à long terme le parcours d'un enfant.

Lequel ignore encore que son existence sera parsemée de ces petits riens qui le définiront ensuite comme un être sociable ou pas. Sans qu'il puisse véritablement contrôler cette image qui finira par lui échapper.