jeudi 9 avril 2020

L'expédition (guide de survie)

Deux jours que j'y pensais. La nuit de mardi à mercredi a été tellement courte que je me suis demandé si c'était la Lune ou l'idée de partir en expédition qui m'empêchait de dormir.

Mercredi matin, j'ai renoncé à l'expédition. J'étais pas prête.

Presqu'un mois que l'on est confiné, quelques cagettes de légumes livrées... mais là, mon frigo commençait à ressembler au désert de Gobi. Quand on a un bouledogue à la maison (= un ado de 16 ans), les stocks finissent par s'épuiser. OK, tu as besoin de faire tes courses, c'est quoi le problème? Disons qu'une virée dans un supermarché est difficilement compatible avec ma parano montante.

Après une nouvelle nuit agitée, allez, j'ai vaincu ma peur. Direction... Métro. Comme un supermarché, mais avec beaucoup moins de monde et des allées immenses. Alleluia. Ce matin, j'ai même cru que les gens exagéraient, sur les réseaux sociaux, que, en fait, les Français respectaient vraiment le confinement. Des rayons pleins de pâtes, de PQ, pas un chat... RAS.

Pour vous situer, je n'ai mis ni gants, ni masque. Je me suis juste lavé les mains avec du gel hydroalcoolique et je suis repartie, avec mes piles et ma ramette de papier (et un gros plein, quand même, c'est pas comme si j'avais eu zéro euro ce mois-ci) (Bref).

Et là, l'audace s'est emparée de mon cerveau malade. J'ai voulu faire un complément de légumes et j'ai filé au magasin bio, près de chez moi. Erreur.

Entre ceux qui te regardent parce que tu n'as pas ton masque (autant vous dire que j'ai mis aussitôt celui que l'on venait de me donner), celui qui se croit plus fort et qui touche toutes les bananes sans gant et qui se colle quasi à toi (= à 50 centimètres, warning) et la dame qui se met à quinze mètres de toi tellement elle transpire de peur, tu n'as qu'une envie: être téléportée chez toi. Vite.

On est bien, chez soi, au chaud :)

Comme tu as attendu une bonne vingtaine de minutes pour rentrer dans le magasin, tu restes. Tu rentres, tentes de te faufiler sans toucher quoi que ce soit, sinon les articles que tu frôles de tes doigts gantés, et tu attends patiemment de passer à la caisse. Forcément, tes oreilles traînent un peu et là, tu tombes en arrêt. La personne derrière toi, au téléphone avec sa "princesse", sa "puce" et sa "chérie", l'invite pour demain soir: "On fera un petit barbecue, d'accord?"

Euh, j'ai mal entendu?

"Tu feras attention", poursuit la dame sexagénaire, "parce que les contrôles routiers, c'est plutôt le soir. Mais viens dès que tu veux, d'accord, ma princesse?"

OK. Et là, tu te sens dans la peau d'un collabo qui a envie de balancer. Tu résistes, parce que tu n'es pas la police. Et tu sens cette espèce d'ambivalence en toi, entre la joie d'une humanité retrouvée d'un côté, depuis le début de la crise, et l'égoïsme latent de l'autre, exacerbé.

Devant moi, à la caisse, un monsieur a demandé s'il était possible de faire des sous-totaux, parce qu'il faisait des courses pour plusieurs personnes. La caissière a acquiescé, assurant que c'était devenu monnaie courante depuis un mois, et j'ai été rassurée, un peu, quant à l'esprit solidaire qui peut régner.

Rassurée, oui, mais pas tant qu'en rentrant chez moi, quand j'ai refermé la porte derrière moi. Comme si notre maison, devenue prison dorée, était le refuge face à la connerie de certains. Plus virulente encore que tout le reste. Et hélas résistante à tout vaccin.

mardi 7 avril 2020

Liberté retrouvée, liberté aliénée

Hier soir, avec une copine entrepreneuse (entendez, dans la même galère, mais toujours optimiste!), on s'est fait un petit délire sur le monde d'après. Au départ, on parlait sport (celui que je veux et dois faire pour dégripper cette vilaine graisse qui est en train de s'accumuler, là) et elle, grande sportive accro à ses séances, me montrait (par messenger, hein, on s'est fait pas une sortie tupperware à la maison) une figure acrobatique improbable.

Fingers in the noise, hein :)


Comment vous dire. Même quand j'avais 5 ans et que je faisais moins de 30 kilos, je n'aurais pas pu, alors imaginez à 45 balais, 4 tendinites aux bras et les effets du confinement. Elle, si gracile, m'assurait s'en sentir également incapable. Ou alors, bien saoule. Je lui ai donc lancé un défi: y arriver pour notre apéro géant de fin de confinement.

Avec 4 grammes dans le sang, on n'est pas à l'abri d'un exploit.

Et c'est là que sont venus les délires. De vraies petites paranos, toutes les deux. Un apéro géant? Oui, mais à l'extérieur. Avec un masque pour boire - drôlement pratique - et des gants - ça va glisser et on aura du talc partout à chaque fois qu'on les enlèvera. On se tartinera les mains de gel hydroalcoolique entre deux coupettes, avant de se gratter le nez et de se dire que c'est une mauvaise idée. C'est pas bon, cet alcool-là.

Ma copine rigolait. Et puis elle a reconnu qu'elle allait avoir un bug, après. "Je changerai de trottoir." "Je regarderai les gens chelous" "J'aurai des gants"...

Autant de prédictions à la fois improbables et justifiées, dans ce monde où on déploie désormais des drones dans le ciel parisien pour rappeler aux idiots qu'ils n'ont rien à faire dans la rue. Dans ce monde où nous sommes tracés avec notre portable, où certains doivent passer le test du thermomètre frontal pour circuler. Dans ce monde insolite sorti tout droit de l'imagination dérangée des scénaristes de Black Mirror mais... qui est le nôtre.

Au delà de cet apéro, on continuera de s'écrire des petites attestations dérogatoires de sortie, même pour aller pisser. Et on va se faire greffer un patch alarme: chaque fois que quelqu'un s'approchera trop de nous, bip bip. Je vous explique pas, le taux de natalité va chuter en flèche à ce rythme. Des gens écriront des thèses sur : "L'amour après le confinement" ou "Liberté retrouvée, liberté aliénée". Les magazines féminins titreront :"Comment copuler sans se toucher"; " Séduire en restant à deux mètres" "Les 50 caresses par le regard". On aura des tutos sur Internet: "Comment débrancher temporairement le patch" "Réinitialiser le patch en 3 minutes sans danger" et "garder le lien sans couper le fil."

Il y a des bons côtés. Terminé, les mains au cul dans le métro! La Schiappa va pouvoir s'occuper de tous les dossiers en cours, sans avoir à pénaliser les pratiques relous des mecs dans la rue, ça se fera automatiquement! Fini, les embrassades multiples quand t'es le dernier à arriver dans une soirée. Fini, l’écœurement refoulé à l'approche d'un pue-du-bec, plus besoin d'être en apnée, on pourra même respirer librement (bon, avec un masque, hein), sans avoir peur de le blesser.

Le truc de fou, c'est qu'avec nos nouvelles habitudes dignes des plus grands hygiénistes, on pourra même prendre les cacahuètes posées sur le comptoir, subitement immaculées et vierges de toute urine.

Ah oui, j'suis bête. J'oubliais que les cacahuètes, euh, comment dire? Ça va pas m'aider pour lever mon popotin et copier la dame.


dimanche 5 avril 2020

L'absurde devient normal, le surréalisme émouvant

L'autre soir, sur une chaîne de télé, j'écoutais une chercheuse expliquer les trois phases du confinement. Pour caricaturer , sidération, rébellion, acceptation.

Je crois être passée dans les deux premières phases simultanément, avant de tomber dans la troisième... sans chasser totalement les deux premiers sentiments.

Les insomnies, puis la migraine, à chaque réveil, me rappellent que je ne suis pas totalement zen. Pourtant, dire que le confinement est une horreur, non, je ne pourrai pas. Je vais m'engouffrer dans un lieu commun mais l'horreur, c'est ce qui se passe dans les hôpitaux. L'horreur, c'est ce qui se passe pour celles (ou ceux?) qui sont enfermés avec une personne violente. L'horreur, c'est le quotidien des SDF et des plus démunis qui n'ont même pas ce toit requis pour être confiné. L'horreur, c'est le sort de tous ceux que j'oublie et qui sont confrontés directement au virus.

Mais sincèrement, si je mets évidemment à part le sort de ma petite entreprise - ce serait comme une mutilation de la voir disparaître, je ne vous le cache pas - et mon inquiétude chronique qui en découle; si j'oublie l'égoïsme de l'adolescent - mais enfin, le confinement ne fait que mettre en relief ce doux comportement et n'en est pas le générateur - je vis le confinement chaque jour plus sereinement.

En vidant ma cagette, j'ai trouvé cette inscription. Indispensable... ou pas, finalement, de vivre ça et de le comprendre?


Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. On est d'accord que rien n'est normal. L'absurde devient normal et le surréalisme émouvant. Sur le web ou à la télé, je suis frappée par la soudaine promiscuité et la fragilité de ces personnes en visio, qui dévoilent - souvent dans une étonnante pudeur, paradoxalement - un peu de leur intimité. Je suis touchée de les voir, dépouillées de leur armure sociale, tomber le masque (enfin, si on veut!), de les sentir vulnérables ou simplement avec cette envie de se rapprocher. C'est le chanteur qui offre un p'tit concert, l'humoriste qui prépare sans le savoir son prochain spectacle, le psychologue expliquant les impacts du confinement, l'infirmière qui raconte son douloureux quotidien, le malade guéri... Avec ce mélange, souvent, de simplicité, d'une extrême gravité et d'une envie de légèreté. Comme pour oublier, un instant.

Oublier quoi? La tragédie que l'on vit, bien sûr. L'enfermement inhabituel que l'on "subit", évidemment. Le caractère absurde de la normalité, aussi.

Par exemple, il est moyennement normal que je kiffe certains moments un peu... euh, improbables, dirais-je. Profiter de sortir la poubelle pour sentir les doux rayons du soleil, devant ma porte d'entrée, alors que, globalement, je côtoie deux conteneurs à poubelles, un gros frelon qui squatte le lieu depuis deux jours et un jardin absolument pas entretenu. Bah, que voulez-vous, j'aime.

Moyennement normal de me retrouver à 15 heures en legging sur mon stepper rose, pendant que mon fils fait des crunchs là-haut. Et d'aimer ça, aussi.

Moyennement normal, pour moi en tout cas, de considérer comme un acte fondateur le fait d'être à jour dans ses lessives et d'avoir lavé toutes ses vitres.

Moyennement normal de passer plus de temps au téléphone avec son assureur et sa conseillère bancaire qu'avec sa propre famille.

Moyennement normal de regarder la télé, moi qui avais fini par la considérer comme un objet mort.

Moyennement normal de sentir cet écœurement à la vue de gens qui se font la bise, qui se frottent les uns aux autres, qui se touchent comme si de rien n'était, dans tout film ou reportage avant mars 2020. Beurk.

Moyennement normal de souhaiter bannir à vie la bise.

Moyennement normal de vouloir porter un masque.

Moyennement normal de considérer ta journée déjà pleine pour avoir enfilé un jean.

Moyennement normal de vouloir se faire tester, en espérant un résultat positif quand tu penses avoir eu le covid, évidemment, pour t'assurer de ton immunisation (c'est mon cas, merci la grippe du 15 février).

Moyennement normal de se préparer psychologiquement pour sortir, sachant que ta sortie se fera en voiture et que tu ne croiseras personne, a priori. 48 heures avant, je me sens déjà toute chose, comme si le virus allait m'attaquer de toutes parts, comme s'il n'attendait que moi pour piquer ses fourches microscopiques sur ma peau (alors que je suis à peu près sûre d'être immunisée, merci la grippe du 15 février).

Moyennement normal de ressentir la sortie de la semaine - récupérer un panier de légumes et des oeufs - comme un exploit historique.

Moyennement normal d'appeler pôpa-môman tous les deux jours et d'avoir envie de pleurer d'être passée à quelques centaines de mètres de chez eux sans pouvoir t'arrêter.

Moyennement normal d'envier tes chats qui peuvent vaquer à leurs occupations, les voir sauter au-dessus du grillage et te sentir horrifiée de les voir ainsi outrepasser la règle. Avant de te souvenir que eux peuvent (et que de toute façon, tu abîmerais le grillage en les imitant).

Moyennement normal de refuser de sortir. Alors qu'on me dit que "j'ai le droit". "J'ai le droit" ne veut pas dire: "Tu dois". (c'est mon côté ayatollah, je sais).

Vous savez quoi? C'est peut-être le fait que rien ne soit normal qui finit par me rassurer, dans ce confinement. Plus rien n'est étonnant, plus rien n'est lisse, on découvre chaque jour de nouvelles ressources en soi. "Il ne faut pas blâmer une contrariété", dit-on souvent, en rigolant, avec mon apprentie, en gros, chaque fois que l'on a foiré un truc et que l'on s'en sort bien. Je n'irais pas jusqu'à affirmer que ce qui nous arrive est un mal pour un bien. Mais si on essayait de le vivre comme un moment à part, tout simplement? Un moment pour juste respirer? Faire le point?

Et réaliser que notre "normal" d'avant ne l'était pas tant que ça?

mardi 31 mars 2020

Splendeurs et misères (yin et yang, part II)

Aujourd'hui, j'ai rempli une attestation de déplacement dérogatoire... pour recharger ma batterie de camion, tombée à plat. J'ai fait le tour du quartier à plusieurs reprises, sans sortir une seule fois de mon véhicule, mais enfin, on ne sait jamais, hein.

J'ai roulé mon petit quart d'heure et j'ai laissé tourner autant la voiture, stationnée devant chez moi. Batterie rechargée. Victoire du jour. On sort le champagne?

...

Voilà à quoi en sont réduites nos petites vies. Se faire un mot pour sortir quelques minutes. Dingue. Se réjouir de micro-événements. Envisager de boire sa coupette comme ça, toute seule.

Car je ne sais pas vous, mais c'est vrai que l'on finit par se contenter du peu que l'on a actuellement. Une journée qui se passe bien avec un ado = bonheur. Un pain réussi = bonheur. Une conversation téléphonique enjouée = bonheur.

Ce petit côté bisounours qui s'empare de vous permet de contrecarrer quelques douloureuses expériences du confinement. Du genre, la rébellion du même ado, que vous êtes prêt à renier = douleur. Les heures passées à vous arracher les cheveux pour décrypter les aides gouvernementales = douleur. Les insomnies = douleur.

Et il y a aussi les pièges.

Le premier, c'est de penser que vous pouvez vous en sortir tout seul. Pour tout. Pour sortir les poubelles, prendre votre douche ou faire la cuisine, c'est vrai. Vous avez quand même pas mal d'autonomie - surtout passé 40 ans, comme moi - et puis, vous n'avez pas attendu le confinement pour vous y mettre, donc on ne vous la fait pas.

En revanche, question entretien, c'est parfois compliqué. Au hasard, la coupe de cheveux. J'ai résisté, afin d'éviter la coupe playmobil. Mais à force de me prendre des gadins dans la maison, je me suis dit que ça ne servait à rien de s'inventer des challenges à trois balles. Alors, j'ai pris les ciseaux et hop, la frange.

Hey, c'est presque droit.

Bon, même en temps normal, on a fait pire. Mais je suis pas fâchée que le confinement ait été prolongé, de ce point de vue.

Deuxième piège, penser que vous allez passer "juste" quelques minutes devant l'écran (télé ou portable) pour vous informer. Résultat, vous vous réveillez à deux heures du mat' sur le canapé, la tête comme une citrouille, en retenant que vous ne sortirez plus de chez vous avant 2070. Pas anxiogène du tout, absolument pas.

Troisième piège, tout miser sur le sport pour rester en forme. Et s'autoriser un petit chocolat (voire deux) parce que, quand même, vous avez bien sué sur votre stepper. Euh, d'habitude, vous dépensez environ quatre fois plus d'énergie par jour, donc le calcul est un rien faussé. Même si c'est pratique de penser que vous vous bougez le popotin.

Quatrième piège, prendre l'alcool comme un confident. Un verre peut vite devenir un réconfort facile et... dangereux. Moi qui suis souvent excessive, je m'en sors bien. Dix jours que la bouteille de blanc est ouverte et au frais, sans parvenir à la finir. Pas si évident de savourer l'apéro, même avec les copines en visio. Parce que pas la peine de se faire d'illusion, on est bien seul pour trinquer en vrai (c'est pas plus mal, en même temps) (pas la peine de les inventer).

Cinquième piège, vouloir faire son ménage de printemps trop vite. Hey, les gars les filles, on a le temps, hein! Pas la peine de tout révolutionner dans la maison, on y va pièce par pièce. Je vous parle en connaissance de cause: l'ado s'est mis en tête de ranger toute sa chambre. Super idée, un peu improbable, je l'avoue (mais on prend tout ce qu'on peut, je vous dis). Résultat, à secouer la poussière comme il l'a fait, il s'est mis à éternuer comme un dératé. J'ai cru qu'il était atteint par le sale virus... avant de réaliser que sa frénésie de nettoyage l'avait conduit à une pure allergie. Ce qui nous conduit à un sixième piège: croire que l'on va tous mourir.

Alors oui, au risque d'en décevoir certains (et vous m'en voyez désolée), on va tous mourir. Mais, un jour. Pas forcément là, maintenant, touchés par le Covid. Donc, quand ton gosse éternue et ressemble à un lapin nain avec ses yeux tout rouges et embués, c'est normal. Quand ta gorge te gratte très fort le matin, sachant que tu as piqué une crise de nerfs la veille contre l'ado qui a barré tout passage à l'étage pour ranger SA chambre, c'est normal. Tu as juste hurlé comme une hystérique et ça, les cordes vocales, elles sont pas fans.

Et quand tu te sens fatigué, c'est pas (forcément) le covid. C'est juste que le confinement, y'a pas à dire, c'est crevant. Sauf que pour te recharger, contrairement à la batterie de voiture, tu ne peux pas rouler. Tout juste te rouler en boule et, sauf preuve du contraire, c'est pas constructif très longtemps.

Même si mes chats tentent de me persuader du contraire.

dimanche 29 mars 2020

Le sarcasme annoncé de Paulette

Je vous présente Germain. Vous excuserez Sylvie et Marie, elles sont à l'envers. L'émotion d'être immortalisées, sans doute.


Vendredi soir, passablement agacée, j'ai cherché des alliés dans la maison. Et j'ai une bonne nouvelle: il y en a beaucoup. Vraiment.

Prenez Monique. Un peu sèche et pas très belle, c'est vrai, elle s'anime dès qu'on la touche. Elle parle beaucoup, son volume sonore s'avère même un peu agaçant lorsqu'elle donne la parole aux jeux-vidéo et puis elle a un côté anxiogène, à débiter toutes ces horreurs au quotidien. Mais si vous lui parlez gentiment, elle change de créneau et vous sort du beau: en l'occurrence, un concert des Brigitte, à deux ou trois heures du mat', qui m'a transportée ailleurs, cette nuit de vendredi à samedi. Un moment, Monique a laissé s'afficher un bandeau "ce concert a été filmé avant les consignes gouvernementales blabla". Genre, si un débile se disait: "mais pourquoi ils s'entassent en s'aimant, les gens au Zénith de Lille, alors que nous, on n'a pas le droit de sortir?" Mais je ne pouvais pas lui en vouloir, à Monique, elle ne peut pas tout contrôler. Alors, je l'ai laissée poursuivre et elle m'a fait voyager dans l'ancien temps encore quelques minutes. Pour ça, je l'ai aimée très fort, vendredi soir.

Michel, aussi, est sympa. Lui, tous les soirs, il m'accueille dans ses draps (de moins en moins, faut que j'en parle à Hélène, d'ailleurs) doux. Du moment qu'il est un peu aéré, il reste zen et m'offre des plages de sommeil, certes pas réparateur car trop agité, mais précieuses. Il n'est même pas jaloux que je mette entre lui et moi Jules. Jules, c'est le copain de Gaston et de Richard, les deux autres doudous réconfortants, que tu poses sur toi quand tu regardes Monique sur Serge.

Ah, c'est vrai que Serge, c'est quand même l'un de mes meilleurs alliés et puis, depuis si longtemps! Avant même le confinement, et avant mon métier de maintenant, je me faisais souvent des sessions "grotte", sans sortir de chez moi pour rester à bosser tranquille. Et Serge m'accueillait déjà chaleureusement, sans rechigner, acceptant que je lui vole un peu d'intimité pour bosser avec JP. Ah oui, JP, c'est mon fidèle ami, celui sur qui je tape en ce moment pour écrire ces quelques lignes. Depuis quelques années, maintenant, Serge et JP ont dû composer avec l'ado, cet être étrange venu s'affaler dans Serge, en empruntant parfois Gaston et Richard, pour monopoliser Monique.

Quand les tensions sont trop intenses, je file retrouver tous mes potes, Julie, Karl, Robert et tous ces êtres en inox qui m'aident à concocter de bons petits plats ou quelques douceurs. En ce moment, Adrien en a un peu sa claque de passer sa vie à les laver, mais il tient le rythme, quand même, et je sens sa satisfaction lorsqu'il s'allume, au bout de sa vie, parce qu'il pense que son cycle est terminé.

Autre allié de choc, Germain. Germain, il accepte que tu lui marches dessus, et même, il en redemande. Tu mets tout ton poids de ton pied gauche et hop, il t'enjoint de faire la même chose du pied droit. Et il recommence, sans se lasser, tandis que JP crache une playlist toute enjouée pour que ça balance. Et vous savez quoi, je vais le choyer, Germain, autant que possible: ben oui, parce que Paulette, cette méchante, me nargue gentiment dans la salle de bain. Elle aussi, elle attend que je lui monte dessus, pour m'afficher un truc méchant.

Ben oui, parce qu'à force d'aduler Monique, Michel, Serge, Jules, Gaston, Richard, Julie, Karl et tous les autres alliés de la maison, Paulette, elle, elle va bien rigoler quand je poserai mes pieds dessus à la fin du confinement :)

vendredi 27 mars 2020

De l'intérêt du papier toilette

Vous êtes comme moi, j'imagine, à vous être interrogé sur le sens de cette razzia sur le papier-toilette, quelques jours avant l'annonce du confinement. Le PQ, nouvel ingrédient longue durée pour assaisonner ses plats et tenir ainsi des mois en cas de pandémie ? Ou alors les gens ont senti qu'il allait en falloir, des rouleaux, pour occuper leurs enfants avec la fabrication de couronnes de princesses ou de hiboux, de ronds de serviettes ou de porte-crayons? (Je vous jure, on peut faire plein de trucs avec, en vrai).

Grâce à ma séance de sport, j'ai découvert une nouvelle utilité au PQ. On en apprend tous les jours, c'est génial.

Car oui, on ne va pas se mentir. Un confinement, à moins d'organiser des mini-marathons dans son jardin (à supposer d'avoir un jardin) (et que celui-ci soit grand), c'est un peu le piège, en termes de ligne. A force d'ingurgiter un petit carré de chocolat par ci, un bout de cake au citron par là, de cuisiner et d'aller plus vers le gratin que les haricots verts, forcément, on peut vite prendre cher.

Le fait de ne plus rien faire non plus alors que vous êtes habituellement une pile électrique, ça n'arrange rien. A priori, les 10000 pas quotidiens préconisés par l'OMS, on doit mettre des jours à les faire, désormais.

Ajoutez un confinement avec un ado, les nerfs en pelote qu'un tel duo engendre et là, vous êtes bien, en termes de nerfs à fleur de peau. Dans un mois, c'est plus 30kg.

Et que du gras, hein.

Alors, passablement énervée et agitée, j'ai sorti mon tapis de pilates (oui, j'ai vaguement essayé d'en faire cette année, pour la première fois de ma vie. Mes bras en rigolent encore - jaune), j'ai choisi une playlist "sport" sur une plateforme musicale et puis je me suis dit, "allez danse". Oui, dans le salon.

Couac total. Il manquait un truc.Alors, je me suis amusée à créer une playlist avec tous mes titres-phare pour me bouger le popotin, mes doudous musicaux qui réveillent les cellules toniques un peu planquées dans mon corps, d'habitude. Et là, j'ai accepté l'invitation d'une amie à suivre des cours de sport en ligne.

On s'est donc connecté, chacune de notre côté, pour suivre la séance. Inventif, le coach. Il nous a  demandé de prendre quatre rouleaux de papier toilette. Avec, on a fait des trucs improbables, genre abdos et gainage à fond. Et je te mets le rouleau entre les jambes, et je fais des ciseaux, et je t'invente des positions insolites où le PQ devient le Graal... (tu dois aller le chercher, avec tes bras, en gros). 

Je vais être honnête, en le regardant faire, je n'ai pas pu retenir un petit sourire.  Et puis, je me suis souvenue que ça brûlait sévèrement, tout ça, et qu'il me restait des muscles, mais bien rouillés. Une demi-heure après, je faisais moins la maligne. C'est évidemment le moment qu'a choisi mon ado pour sortir de sa pénombre, l'air narquois. Il m'a dévisagée, en pleine splendeur (rouge, en legging, les auréoles sous les bras) mais j'ai senti toute la densité de son mépris lorsqu'il a vu les fameux rouleaux de PQ.

Cherchez l'intrus... Mais oui, le fauteuil :)


Il y a des choses qu'il n'est pas utile d'expliquer. Tout ce que vous pourrez dire se retournera contre vous. Et puis, finalement, au delà de ce moment de solitude, il y a eu plus douloureux: le réveil, depuis deux jours. Merci les courbatures, de me rappeler que je n'avais pas bougé ma couenne depuis trop longtemps.

Allez, plus que... Ah non, on me dit que le compte à rebours n'est pas enclenché. Damned. Ma playlist va devenir une précieuse alliée.


jeudi 26 mars 2020

L'histoire de la cagette suspecte

Confinement, jour... Pff, j'ai arrêté de compter. Eh  oui,  déjà. C'est fou comme cette épreuve nous remue. Elle fait émerger tout un tas de sentiments et d'émotions, des flux continus de pensée, un besoin de silence dans le silence, un désœuvrement profond suivi d'une rage soudaine.

Je ne sais pas vous, mais je trouve les journées étonnamment courtes. Bon, les nombreuses insomnies qui te laissent HS ne sont pas étrangères à cette sensation. Assommée, je me lève tard, réalise ce qui se passe - d'où l'envie de rester sous la couette - avant de jaillir du lit, comme touchée par la mouche-de-la-colère, et j'enquille. Les appels et mails - comptable et conseillère de banque sont devenues mes deux plus fidèles interlocutrices - réponses aux groupes d'entraide whatsapp, tentatives de se rassurer sur le sort financier de la boîte. Je passe par tous les états, les pires... mais pas trop les meilleurs.

Bon, le confinement m'aura permis de mettre à jour tous les documents réglementaires que j'avais un peu délaissés (allergènes, taux de dilution du produit désinfectant, raison d'être du lupin dans ma carte salée, je vous explique même pas le kif) et en ça, eh bien, j'utilise le temps qui nous est donné pour rester dans le cadre. Mais dans quel cadre? Vers quel lendemain?

"Ça ne sert à rien de se projeter, arrête de t'inquiéter, maman", me dicte mon ado, à raison, sans doute. Mais personne ne peut maîtriser totalement ses angoisses, surtout quand elles concernent un pan majeur de ta vie. Loulou exprime juste un ras-le-bol, il me reproche d'être anxiogène et parano. Tout ça à cause de ça:

L'objet de la contamination? Parano, sors de ce corps


Oui, cette cagette que j'ai laissée 24 heures sur le pas de la porte après sa livraison. Je me refuse à sortir dans les supermarchés, les marchés sont désormais interdits (cherchez l'erreur, mais bon, on n'est pas à une incohérence près) et les légumes commençaient à manquer, alors voilà. Du bio, du local, on se fait plaisir. Mais pas sans peur. Et si c'était contaminé? Et si, chez nous, on allait l'attraper? Et si... Oui, je sais, c'est complètement fou mais on nage dans un tel surréalisme que n'importe quelle hypothèse devient plausible. Alors, pourquoi pas?

Quand j'ai osé dire à Loulou pourquoi je ne rangeais pas la cagette incriminée, j'ai bien vu ses yeux rouler de désarroi (si, si, les yeux peuvent rouler de désarroi) (quand je vous dis qu'on vit un truc de dingue).

J'en ai conscience: un enfant, mais aussi un ado, a besoin d'être rassuré. Et à force de ne pas l'être, le mien a un peu pété un câble, hier. Le ton est monté entre nous et je me suis dit que vivre à deux pour encore 4, 5, 6 semaines en confinement, dans ces conditions de guerre ouverte, euh, comment dire, ça n'allait pas être une partie de plaisir. Et que ça risquait de dégrader sérieusement notre relation, pour l'après.

Car, oui, il y aura un après. N'est-ce pas?

Aujourd'hui, on a hissé le drapeau blanc. J'essaie désormais de canaliser mon angoisse. Mais comment rester zen dans cette situation? Comment vivre sereinement, avec ces allers-retours de l'état? J'ai l'image d'une sorte de yoyo, qui serait vaguement articulé par Macron, lequel dirait à l'un de ses pantins:
"Vas-y, bloque-les chez eux, qu'ils comprennent l'urgence sanitaire"
et à l'autre:
"Fais bosser ceux que tu peux, faut que les sous rentrent."

Je caricature? Peut-être. n'empêche que s'il y a un tragique tri entre les patients (je n'ose imaginer les cas de conscience du personnel soignant, obligé de laisser une personne âgée pour choisir un patient plus jeune), il y en a également un pour déterminer quelles entreprises pourront poursuivre l'activité, après. Loin de moi l'idée de faire un parallèle absurde entre le maintien de vies et de sociétés, je constate juste que le cynisme va jusqu'à envoyer bouler des entrepreneurs soucieux de préserver la santé de leurs personnel et clients.

Alors même que la priorité serait d'endiguer la pandémie, pour rappel.

Les dossiers de chômage partiel sont rejetés, pour certains. Pour beaucoup trop. Les salariés doivent retourner bosser, alors même qu'ils devraient restés confinés chez eux, alors même qu'il n'y a pas d'activité. Je ne suis pas encore fixée, pour ma part, j'attends la sentence.

Une anecdote? Mon expert-comptable, qui défend ma cause, m'a demandé de ne pas évoquer de raisons sanitaires pour justifier l'arrêt de mon entreprise, le temps du confinement. Sans quoi, l'Etat refusera ma demande, alors même que cette dernière est justifiée (je n'ai plus de commandes, actuellement, et pour cause).

Non, mais, lisez-moi ce ton grave et plombant! Hey, la mouette, où est passée ton auto-dérision? Ah, mais je les déteste, en vrai, ces imbéciles! J'avais prévu un billet léger, et me voilà de nouveau remontée comme une pendule.

Bon, allez, demain, je vous raconterai comment je fais du sport avec du papier toilette. Y'a moyen de rigoler. Enfin.