mardi 7 février 2023

Chemin miné


Elle arrive souvent sans crier gare. Comme ce soir à la faveur du soleil couchant. Je l'aime bien, à vrai dire, mais j'en suis consciente, elle est un peu toxique pour moi. J'aurais à la fois envie de la chasser et de la prendre dans mes bras. Au lieu de ça, je la laisse m'envelopper et je me résigne. Pas la force de la combattre.

Et ce n'est pas grave.

Elle arrive, oui, et envahit mon coeur, mon âme, mes terminaisons nerveuses. Elle me fait vivre des montagnes russes. Elle me donne l'air triste et m'ôte soudainement mon quinzième degré pour me transformer en drama queen. Etonnamment, mes yeux restent secs, sans doute parce qu'il n'est pas question là d'un chagrin, juste d'une pointe qui pique l'âme.

Souvent, elle surgit au son d'une mélodie trop souvent entendue, rappelant une rupture douloureuse, une époque pourtant un peu lointaine, maintenant. Mais, comme une plaie qui aurait du mal à cicatriser, elle fait s'écorcher mon esprit. Lui, aussitôt, pris au piège, trébuche, cherche une issue... et laisse passer la vague, parce qu'il en va ainsi.

Au début, il y a les écouteurs que l'on prend innocemment, sans penser qu'ils vont évidemment nous mener vers cette voie. Il y a ce chemin pris, ces jeux sur lesquels on s'était amusé, avec mon Loulou, un soir de retrouvailles. Soudain apparaissent les bribes d'une vie passée, ce rôle de maman, toujours existant, bien sûr, mais si différent maintenant que le petit garçon est devenu un beau jeune homme autonome.

Ce chemin de terre, c'était celui que j'empruntais, à vélo, quand je partais travailler, alors en apprentissage vers ma nouvelle vie en cuisine, passionnée et fébrile. En route vers ma vie d'adulte, imaginais-je.

Et puis, ce chemin, si près de chez moi, c'est aussi celui que j'empruntais quand je courais, seule ou à deux, quand ma vie était autre, quand je partageais ma vie avec un homme, quand j'étais amoureuse, quand je n'avais pas que ma seule petite personne à penser. Quand je me souciais sans doute trop des autres pour mieux chasser le vague à l'âme intérieur qui ne manquait pas de sonner régulièrement à ma porte.

Ce chemin, c'est sa voie royale, à cette saleté de mélancolie.

Jamais, en choisissant d'y passer, je n'avais imaginé y succomber aussi soudainement, ce soir.

Pourquoi ce ciel couchant si inspirant un soir devient le prélude à des pensées plus sombres, réveille des doutes pourtant enfouis par la candeur nouvelle ressentie, grâce à cette vie soudain dénuée de stress? 

Pourquoi on est tenté de remuer ces souvenirs forcément idéalisés? Pourquoi on a envie de remonter le temps pour éradiquer ces réactions, ces incompréhensions, ces éclats de voix qui ont fait exploser en vol des amours ?

Pourtant, c'est comme ça, on ne peut pas revenir en arrière, je n'ai pas envie de nourrir de regret. Je me suis sentie parfois libérée par certaines décisions, parfois accablée. Je ne renie rien de ma vie, c'est comme ça, c'est parfois sec, c'est parfois dur, le coeur a été morcelé et jamais tout à fait recollé, mais doucement, les battements reprennent et c'est comme ça qu'on avance. 

Alors, sincèrement, je préfère avancer en retrouvant mon quinzième degré et mon envie de goûter le nectar de cette vie qui nous est donnée, mais allez, toi qui te présente à moi ce soir, va, je ne t'en veux pas.

T'es quand même un drôle de numéro, madame la mélancolie.

PS: Pour les flippés prêts à me conseiller d'appeler Thérèse, rassurez-vous, la mélancolie est ma deuxième nature. Traduisez: je vais bien, ne t'en fais pas :)

vendredi 27 janvier 2023

Ambivalence

Eprouver la beauté. La Loire, dimanche dernier. 

 

Une manip, en me disant au revoir vendredi dernier, m'avait prévenue: "Ca va peut-être vous faire bizarre, de ne plus venir. Soudainement, les repères sautent."

Effectivement.

Pendant près de 2 mois, c'est aller-retour quotidien pour une grillade party d'Abricotine, dans un centre de cancérologie. C'est contraignant, fatigant, parfois enrichissant - quand même - mais j'étais extrêmement soulagée d'avoir tourné la page, pour passer à autre chose.

Autre chose. Mais quoi? Car si j'ai bel et bien retrouvé une vue normale, si je n'ai plus envie de me cogner le crâne pour me libérer de ces céphalées infernales, je ne me remets pas tout de suite dans le bain de la vie active, comme si de rien n'était. Une histoire de convalescence, toussa, toussa.

Alors, ça change quoi, d'être dans cet entre-deux? Au quotidien, je dors, beaucoup. Souvent. Longtemps. J'aime ça, en plus. Pour le reste, ça va, physiquement parlant. J'ai toujours ce sentiment d'ébriété. J'ai aussi remarqué une peau du visage rougie, des cheveux plus cassants, que je perds à la pelle à chaque shampooing, et une peau asséchée sur tout le corps.

Mentalement, c'est une autre histoire. Je sens surtout très fort cette ambivalence en moi. Maintenant qu'Abricotine fait (a priori - résultat via un IRM dans six mois) moins la maligne dans ma caboche, je pourrais avoir envie de mordre à pleines dents dans la vie (j'ai l'impression d'être dans une pub des années 80, soudain). Alors, oui, j'en ai envie, mais pas forcément l'énergie.

Enfin, j'en ai envie... C'est plus complexe que cela. Je crois que je ne veux pas tout confondre. Je ne peux plus vivre sur mes croyances, à savoir vie remplie = le top; vie calme = l'ennui. J'en ai conscience, maintenant, vivre plus lentement ne signifie pas vivre moins intensément. Simplement, je me connais. Je pourrais vite reprendre les mauvaises habitudes. Chassez le naturel... 

Alors, c'est quoi, cette autre chose? Actuellement, j'ai à la fois envie d'ombre et de lumière. De calme et de tempête. J'ai envie d'éprouver pleinement ma solitude... et de sortir voir plein de monde. De rester au lit toute la journée... et de voyager. De rester dans ma grotte... et de tailler la route.

J'ai envie d'être à la fois comme tout le monde et à contre-courant.

Ne plus chercher à rejoindre la meute pour courir après quoi? Mais faire les choses que j'aime, à mon rythme. On me dit dans l'oreillette que Utopie est une planète inaccessible, que je n'ai pas 64 ans, que je peux me brosser pour une retraite anticipée et qu'il va bien falloir que je me botte les fesses pour bosser un peu, à un moment donné. Mais je ne suis pas pressée. Mon activité ne me manque même pas.

Pire, l'idée de reprendre m'angoisse.

Est-ce que je n'aurais pas frôlé un peu le burn out, moi? Pourtant, pour en avoir déjà vécu un, je pensais avoir enfilé à vie la carapace pour m'en prémunir. Moi, la folle dingue du boulot, qui se délectait de voir le carnet de commandes plein, qui pouvait dormir trois heures par nuit et enchaîner les semaines 7j/7, je suis devenue cette personne qui prône le "chi va piano va sano". Et, si ce n'est pas forcément un souci quand tu as un trésor de guerre dans ton grenier ou un mari riche qui subvient à tes besoins (Bree Van de Kamp, sors de ce corps), l'inquiétude ne peut être ignorée dans mon cas, ne cotisant pas au chômage et sans bas de laine.

Alors, oui, j'ai envie de goûter la sève de la vie, même modestement. Sentir l'air iodé ou les grains de sable sur ma peau réchauffée, marcher sous un soleil d'hiver, perdre la notion du temps dans les pages d'un roman palpitant, fermer les yeux et écouter Al Green... Je ne vous refais pas la Première Gorgée de Bière, vous avez bien compris l'idée. Je veux vivre ces moments que je chéris, parfois pour leur simplicité teintée d'une grandeur naturelle. Mais, comment je fais, en retournant travailler? Car oui, dans ce système binaire qui est le mien, retourner au charbon, c'est renoncer à ces plaisirs-là.

Or, je ne veux plus être ce hamster dans la roue. Je ne veux plus être ce hamster dans la roue. Je ne veux plus... Vous avez, là aussi, compris l'idée.

Bon, d'accord, cela fait une semaine que les rayons ont cessé et ma convalescence n'est pas terminée. Pourquoi donc se projeter vers un avenir de toute façon incertain? Est-ce la conséquence de cette perte de repères, après avoir été mise dans la case "pause" pendant un certain temps? 

J'ai une telle sensation de "pureté" dans le sens où j'ai l'impression d'avoir appuyé sur le bouton reset, que je ne veux pas maculer d'idées sombres ou de croyances stériles mon quotidien et la perception nouvelle que je m'en fais. Tout en ayant envie de savourer ce nouveau moi qui ne demande qu'à ouvrir les yeux, grandir et avancer. Qui ne demande qu'à vivre, vraiment.

Ahhhhh... Je me fatigue.

Ambivalence, je vous disais.

vendredi 20 janvier 2023

J'ai laissé s'installer le silence

C'était un peu fête, ce matin, pour moi. Rien, pas même le verglas menaçant sur la route, ne pouvait ternir ma joie: Oui, je célébrais aujourd'hui ma dernière séance de radiothérapie. Les manips partageaient mon enthousiasme, un peu corrompues, certes, par les gâteaux que je leur avais confectionnés pour immortaliser le moment et les remercier. 

En m'allongeant sur la table, une dernière fois, j'ai vu défiler ces deux derniers mois, en listant les faits marquants (à mon échelle, on est d'accord, ça ne révolutionne pas le monde ni ne sauve des vies):

30 séances et autant d'aller-retours en taxi.

Une bonne vingtaine de réveils précipités pour ne pas faire attendre le dit-taxi.

Un enterrement.

Un Noël sans mon Loulou, resté à Lyon pour les Fêtes.

Un réveillon de l'An à deux.

Deux concerts, dont l'un avortés pour un malaise, qui m'a conduite à l'infirmerie du Zénith pour y vivre une scène épique (il faut voir la tête de l'infirmière qui vous demande si vous avez d'autre pathologie et à qui vous répondez en toute innocence que vous avez une tumeur cérébrale mais ça va, hein, parce que vous êtes en radiothérapie). Ah oui, le concert, c'était Grand Corps Malade. Ca ne s'invente pas.

Une conclusion philosophique de mon Loulou, à qui j'ai raconté cette histoire: "Moralité, mieux vaut soigner son cancer qu'aller à un concert" (il a toujours eu un humour très particulier).

Cinq kilos pris (enfin, depuis mon arrêt en septembre) (mais quand même) (on adore).

Trois heures de vélo d'appartement (je viens de reprendre, rapport à la ligne précédente).

Vingt-cinq heures, tout au plus, de marche, parfois raccourcies par la pluie (d'où le vélo, pour se bouger, mais au chaud), le manque de courage ou l'asthénie surpuissante. Le sentiment de fatigue ressentie s'avère incroyable, vous tombant dessus comme le ferait un lourd manteau de métal sur des épaules en papier mâché.

Deux séances de magnétisme, une bonne quinzaine chez le kiné (merci les bras encore un peu en carton...)

Trois séances de cinéma. Quatre apéros en comité très restreint (OK, en tête à tête, on n'était pas sur de grosses fiestas). Cinq ou six déjeuners au restaurant. Des repas familiaux et une session shopping, abrégée par cette sensation d'ébriété qui ne me quitte pas.

Une bonne cinquantaine de siestes. Matin, début d'après-midi ou soir, dans ce domaine, je ne suis pas sectaire.

Une seule insomnie.

Vingt-six séances de méditation sur "Petit Bambou", m'indique l'application.

Une vingtaine de BD et six romans, principalement lus dans les salles d'attente. Ce qui a provoqué la réaction étonnée de la radiothérapeute ce matin. "Vous lisez "le Lambeau" alors que vous êtes en centre de cancérologie en ce moment?". Oui. J'adore les drames, surtout quand c'est bien écrit, à l'instar de l'oeuvre de Philippe Lançon, rescapé de l'attentat contre Charlie-Hebdo. Et puis, ça permet de relativiser, soyons honnête.

Je dois aussi énumérer un miracle, quand ma diplopie m'a lâchée le 24 décembre, comme un joli cadeau de Noël. Je vois presque normalement, c'est énorme.

Je ne peux passer sous silence les dizaines d'heures à écouter les vies des autres, à raconter, aussi, la mienne, dans les taxis, oui, mais surtout au téléphone avec les amis, avachie sur le canapé et enveloppée de mon plaid. 

... Avachie sur le canapé et enveloppée de mon plaid : Voilà, on arrive aux  trucs moyennement glorieux. Autant vous dire que ma dignité s'est fait régulièrement la malle, ces deux derniers mois, notamment quand je suis restée tout ce temps scotchée devant Netflix, dans un état comateux avancé, ou à scroller trop souvent et sans plus aucun signe encéphalique réel sur Instagram et Facebook.

Je ne suis pas tellement plus fière de cette dénonciation pour pratique cavalière du chauffeur sous l'emprise de Skyrock (oui, j'ai fini par signaler le comportement douteux du monsieur, un peu gênée mais finalement soulagée).

Mon orgueil ne remonte pas plus en évoquant le ticket que j'ai avec un ambulancier, celui qui m'a  transportée le plus souvent - mais dont le profil s'avère loin du mari riche que je recherche pour que je saisisse l'opportunité de mettre fin à mon célibat.

Je suis snob? Non, même pas, croyez-moi.

Au delà des chiffres, sur cette table, m'est venue cette sensation unique d'avoir laissé s'installer le silence. Pas de musique ni de son pour me relaxer? No stress. Moi qui ne jurais que par la voix suave de mon Cédric Michel pour surmonter ma réelle claustrophobie (je vous rappelle qu'on est attaché à la table par ce masque oppressant, durant les séances), j'ai senti l'appréhension initiale du masque disparaître, comme par magie. Plus étonnant encore, je me suis surprise à apprécier ces moments sans aucun bruit, à l'hôpital comme à la maison, dans laquelle je perçois désormais le cliquetis de la chaudière, pourtant discret, tant le silence a envahi mon espace et mon quotidien.

J'ai même délaissé la radio, que je branchais souvent en continu, auparavant, désormais heureuse d'entendre ces petits riens, que je n'imagine plus comme autant de signes de tristesse ou de solitude, mais comme l'occasion d'éprouver des sensations autres. De réaliser qu'une vie remplie ne rime pas forcément avec de l'agitation ou du bruit.

Je me sens comme libérée, comme consciente de ce lent mouvement vers un autre moi.

Mon corps, mon esprit aussi, ont lâché prise. Enfin. Je vais pouvoir encadrer mon trophée, ce joli masque façon Freddy Kruger, en espérant qu'il prenne indéfiniment la poussière parce que c'est pas tout ça, mais j'ai une nouvelle vie à mener, maintenant, délestée en partie d'Abricotine.

samedi 14 janvier 2023

Tout un monde

30 séances de radiothérapie pendant six semaines, soit 60 transports en taxi, jusqu'à fin janvier. Au début, je crois que ça m'amusait. Quitte à faire des allers-retours quotidiens à l'hôpital pour se faire cramer la caboche, autant trouver une distraction pour passer le temps.

Alors, j'ai observé. Parfois, on est seul avec le chauffeur dans le véhicule. Parfois, on est deux, voire trois. On y ressent de l'acceptation, voire de la résignation, comme chez ce monsieur en dialyse qui, tous les deux jours, doit recevoir son traitement, 3 heures 30 durant. On y ressent aussi de la peur, comme avec cette quinquagénaire qui vient de finir son quatrième cycle de chimio, qui va mieux depuis trois jours et qui ne cache pas sa terreur d'entamer un cinquième tour. Il y a la colère, celle de cette femme atteinte d'un cancer du col de l'utérus qui traîne sa peine sans chercher à la masquer. Il y a l'inquiétude, forcément; la pudeur, aussi, de ceux qui y vont dans le silence, les yeux au loin.

Il y a la fatigue, enfin, qui vous propulse parfois dans un état second. Souvent, parce qu'il est tôt le matin et que je sens combien le sommeil aurait envie de me garder dans ses bras réconfortants, cet état me tétanise un peu, m'enferme et me laisse dans un espèce de vague-à-l'âme dont je n'ai pas toujours envie.

Je crois que c'est par opposition à cette torpeur et parce que ma curiosité est toujours la plus forte que j'ai commencé à poser des questions aux ambulanciers et chauffeurs de VSL. Qui ils, ou elles, étaient. Depuis combien de temps ils faisaient ce métier. S'il s'agissait d'une vocation ou d'un choix par défaut. Ce qui leur plaisait. Quelles étaient les contraintes.

Surtout, comment ils parvenaient à ce dosage quasi parfait entre l'empathie réelle dont ils faisaient preuve et le nécessaire bouclier pour se prémunir des ondes parfois négatives de certains patients. Cette "bulle de protection", dont me parlait l'une d'entre-elles, pour éviter de sombrer au sortir d'une longue journée, après avoir transporté des personnes qui ne sont pas juste des "tumeurs sur patte" (pardonnez-moi l'expression morbide) mais qui parfois ne s'identifient plus que par leur maladie.

J'ai procédé comme je l'aurais fait pour une enquête, en posant toujours le même canevas de questions, en recoupant les informations, en écoutant, surtout. J'ai aussitôt ressenti la différence avec mon métier de journaliste. Pas besoin de poser cette première question dont je n'exploitais pas la réponse, habituellement, qui sert juste à amorcer le dialogue, à briser la glace. Cette fois, c'est facile. Ces ambulanciers et ambulancières sont tellement habitués à écouter les autres qu'il suffit de retourner ce schéma pour qu'ils déroulent leur histoire, pour qu'ils se lâchent, comme un exutoire.

Et là, j'ai découvert tout un monde.

Des hommes, des femmes, des jeunes, des vieux. Un bibliothécaire, fils de hippie, ou ce dessinateur reconverti sur le tard, après un douloureux licenciement à la cinquantaine passée. Une ancienne agente de sécurité au gabarit poids-plume, un restaurateur, ou une jeune maman d'un bébé de 9 mois, que le conjoint a quittée et qui doit jongler avec ses horaires alors même qu'elle n'a pas de solution de garde. Une quadra qui regrette d'avoir eu des enfants et qui ne cache pas son dégoût des hommes, elle qui a été trompée par ses deux compagnons. Un homme un peu perdu entre sa passion pour une femme qui ne veut pas s'engager et la raison qui l'empêche de quitter sa conjointe. Des ambulanciers à la vocation pure, évidemment, et d'autres venus là pour avoir eux-mêmes été touchés par la maladie.

En vingt minutes ou plus - selon le trafic - ils vont à l'essentiel et se racontent parfois sans fard, sans peur du jugement non plus. Je les écoute et ce condensé de vie me touche, autant que la confiance qu'ils m'accordent. C'est un peu fou, à vrai dire.

Il n'y a pas d'enjeu, après tout. Juste l'envie de partager un moment, sans doute, entre humains, tout simplement.

Chez tous, il y a cette vraie envie d'être utile, de trouver du sens à leur quotidien parfois chargé. Les journées sont à rallonge et les scènes pas toujours drôles. Confrontés en permanence à la souffrance des autres, visible ou non, ils sont souvent philosophes mais jamais complètement insensibles à ces âmes qu'ils transportent.

Oh, tous ne sont pas des anges, bien sûr! Je vous passe le dragueur de pacotille, évidemment. Il y a aussi celle qui soupire parce que l'on n'arrive pas à fermer correctement sa porte et qui est obligée de se lever, cet autre qui la joue stratège avec les bouchons en observant le flux de voitures, avant d'accélérer ou de ralentir selon son ressenti, quitte à vous faire vomir. Tous ceux qui pestent parce qu'ils sont mis en pause alors qu'ils viennent de démarrer leur journée, et se retrouvent à attendre dans leur véhicule, sans être payés. Dans un monde idéal, je le conçois, j'aimerais ne ressentir que de la bonne humeur en sortant de ces séances de compression irradiée, au lieu de ces grommellements, aussi légitimes soient-ils.

Mais dans un monde idéal, je m'ennuierais sans doute, j'imagine... Et globalement, je me réjouis de ces belles rencontres, favorisées par le huis-clos de la voiture. Ce sont des sourires derrière les masques, des échanges autour de tout et de rien - et pas forcément de la maladie. Des bribes de vie dans un quotidien où, parfois, le silence, nécessaire et légitime, devient pesant.

Car oui, concrètement, depuis un mois et demi, mes conversations se limitent souvent aux échanges que j'ai... avec mes chats, dans le restant de ma journée.

Alors, oui, ces allers-retours pour faire la fête à Abricotine sont l'occasion d'ouvrir grand les oreilles pour découvrir ce monde nouveau pour moi, celui où l'on prend soin des autres. "On fait partie de la thérapie" m'a dit l'un des chauffeurs de VSL. Et, je l'avoue, ça m'amuse plutôt d'écouter leurs histoires. Même si je sens aujourd'hui, à une semaine de la fin de la radiothérapie, l'envie furieuse de clore le chapitre.

vendredi 30 décembre 2022

Une vie restaurée

 A l'heure des traditionnels bilans de fin d'année, je me pose la question: que retenir de 2022?

Un vent d'impatience, d'agressivité, de haine, parfois. Beaucoup de colère et d'incompréhensions entre les uns et les autres, de l'égocentrisme à outrance. La guerre en Ukraine. L'inflation. La terre qui brûle sous nos yeux impuissants et encore parfois si indifférents. Le sentiment d'un déclin certain.

Pourtant, à titre personnel et très égocentré, je n'ai pas envie de l'enterrer, cette année 2022. On me dit dans l'oreillette que ma petite existence a légèrement basculé, pour une sombre histoire de tumeur.

Certes, c'est un peu marquant.

Ce que je veux retenir, c'est cette bascule vers un nouveau monde, pour moi, cette impression d'avoir vraiment fait le vide en touchant du doigt une vie nouvelle, à la fois solitaire et si riche de rencontres. Une vie touchée par la maladie, certes, mais pas abîmée.

Une vie, au contraire, restaurée.

Depuis l'arrivée d'Abricotine, je n'ai jamais autant vu ou conversé avec ma famille et mes amis, ceux-là même qui passaient toujours en second plan derrière l'inamovible tyran, j'ai nommé le TRAVAIL. 

Je n'ai jamais écouté autant de musique, lu autant, médité, réfléchi posément. Je me suis surprise à savourer ces heures qui s'étiraient indéfiniment, à apprécier de ne rien faire, mais vraiment. A vivre pleinement ces journées sans parler à personne, sinon aux chauffeurs de VSL, aux manips radio et... à mes chats.

Alors, évidemment, je ne me suis pas transformée en moine bouddhiste, je vous l'avais déjà écrit. D'ailleurs, si je veux être complètement honnête, je n'ai jamais autant passé de temps, aussi, devant Netflix ou à dormir sous mon plaid et ça, c'est pas hyper valorisant. Mais ça gêne qui? Ma culpabilité? Cette garce qui m'a gâché tellement d'années et d'énergie ?

Je te l'ai dégommée, celle-là, plus vite que ne l'aurait fait un gosse avec un paquet de Haribo.

A la place, Messieurs Sommeil et Temps sont venus squatter chez moi et je vous avoue être raide dingue d'eux. Viendra un moment où ils devront cohabiter avec Madame la Réalité, mais pour l'instant, je les conjugue avec Mademoiselle Gratitude pour poursuivre ce chemin vers la sérénité.

Quel que soit votre bilan 2022, je vous souhaite de vivre de belles éclaircies pour la suite, sans avoir pour autant à passer par la case "Maladie" qui reste une option parfois un rien... aléatoire, j'en conviens.

D'ailleurs, je l'avoue, je trouve ça  quand même dingue qu'il me faille des... rayons pour entrevoir le bonheur.

samedi 24 décembre 2022

Hors jeu (ou pas)

 Ce matin, en scrollant sur Instagram, j'ai vu défiler les bûches par milliers sur les différents comptes que je suis. Les lutins s'étaient agités toute la nuit pendant que je dormais du sommeil du juste.

Pour la première fois depuis six ans, Noël n'a pas été l'enfer. Pendant que chaque pâtissier virevoltait, coupait, glaçait, décorait, emboîtait, je dormais, me reposais, écoutais, méditais, réfléchissait au sens de la vie,  soufflais... Oui, je respirais.

Au delà de ce sentiment réel de délivrance, j'ai perçu cette pointe d'amertume: je me suis sentie soudainement hors-jeu. Comme si je faisais un arrêt sur image pendant que les autres continuaient de courir. Quelque chose de totalement paradoxal m'a traversée. Car le mode "pause", je ne l'ai pas choisi, mais je l'ai très bien accepté. Je me sens dans le vrai, alignée comme jamais, métamorphosée.

Et je me dis parfois que finalement, je ne suis pas si hors-jeu, comme si Abricotine m'avait fourni le mode d'emploi pour vivre mieux. Je suis même sans doute dans le vrai, dans cette réalité qui est la mienne et qui m'est propre.

Est-ce vivre mieux quand sa vie est entre parenthèses? L'hyperactive que j'étais vous certifierait du contraire. La paresseuse contrariée que j'ai toujours été vous dirait que je vis ma meilleure vie.

En fait, il n'y a pas de mode d'emploi de la vie idéale. Certains, fortement impactés par le rythme pro, rêveraient de s'adonner à un repos quasi illimité, au moins quelques mois, sans contrainte (ou presque), comme je le vis actuellement. Résultat d'un trop-plein, évidemment. 

D'autres, dans mon cas, se morfondraient de rythmer ses journées par des allers-retours dans un centre de cancérologie et d'y croiser de "vrais" malades - oui, oui, je nuance et relativise; je vous assure que mon cas est anecdotique, si je devais comparer.

Moi, je ne peux pas vivre la situation autrement que comme une éclaircie!

Je me souviens de ce jour, mi-décembre, où, partie en livraison, j'ai frôlé l'accident de la route. J'ai pilé, j'ai réussi à éviter ce crash. Pour tout vous dire, ça m'a sorti de ma somnolence car oui, je m'étais endormie au volant. Le coeur palpitant, j'ai pensé à ce qui se serait passé si la voiture m'avait percutée.

 J'en ai rêvé, pour tout vous dire.

Oui, dans le sens où je l'ai espéré, tant j'étais à bout et je voulais que ça s'arrête, que la pression stoppe, que mon esprit puisse s'évader, que mon corps endolori puisse se reposer.

J'ai été cette femme surmenée, vivant de l'adrénaline mais ne l'assumant plus.

Certains pâtissiers ne vivent pas Noël comme un enfer, j'imagine. Moi-même, j'éprouvais un réel sentiment de satisfaction lorsque les dernières bûches avaient quitté la chambre froide. Je savais quel plaisir nous allions apporter sur les tables familiales, que la mission était accomplie. Mais quelle dureté, parfois! Ce tourbillon qui m'emportait chaque année me laissait vide et épuisée, asséchée, là où d'autres passionnés vivent sans doute le moment comme une apothéose. 

Mais justement, ne cherchons pas à comparer. Je vis ce que j'ai à vivre et c'est en cela que je me sens si sereine.

Je vous souhaite, pour Noël, de ressentir cet apaisement personnel et de pouvoir goûter, vraiment, aux saveurs, petites ou grandes, que la vie nous propose.

mercredi 21 décembre 2022

Saigner des oreilles (l'art de la résilience)

 Chaque matin, le VSL s'arrête devant chez moi. En général, le chauffeur ne sort pas, il voit que je suis valide - mais ne sait pas que je le vois en double.

Histoire d'animer ces aller-retours quotidiens à l'institut de cancérologie (on est d'accord que l'activité n'est pas dingue, à la base. Quoique), j'aime bien discuter avec ces hommes et ces femmes, tous différents malgré leur uniforme bleu. Je leur pose des questions, ils y répondent souvent volontiers et se confient facilement. J'ai l'impression parfois d'endosser ma casquette de journaliste, il ne manque plus que le dictaphone pour immortaliser le moment.

A la place, j'use de ma mémoire et je repense à nos conversations. Le trajet me semble souvent trop court tellement ils auraient à dire et j'espère souvent les croiser de nouveau pour reprendre là où on en était. Ils m'épatent souvent par leur empathie mêlée à un bouclier invisible, une espèce de dichotomie précieuse pour supporter leur quotidien, entourés de malades.

Oui, la dissociation dont ils doivent faire preuve est sans doute ce qui me fascine le plus chez eux, je vous en reparlerai. Enfin, en tout cas, pour les bons. Depuis ma première séance de radiothérapie et ces trajets entre mon domicile et le centre, je suis tombée sur deux très grognons pas très agréables.

Depuis ce matin, le pompon du boulet revient à l'énergumène chargé de me conduire. L'arrivée tardive, son attitude nonchalante et Skyrock à fond dans la voiture... Celui-là, je ne lui demanderai pas comment il vit son métier. Il ne baisse pas le volume. Je me tais et m'enfonce dans le siège.

Il roule. Au passage, on prend un deuxième patient, il râle parce qu'il ne trouve pas la maison, ne daigne pas sortir alors que le monsieur est en difficulté pour grimper dans le véhicule. Le dit monsieur grogne à son tour contre la hauteur des sièges. On est sur une bonne ambiance.

Je ferme les yeux, j'ai la nausée. Je réalise qu'au delà de ce besoin que je ressens de taper la causette avec ces différents ambulanciers, cette nouvelle et éphémère habitude me permet chaque jour de me mettre à mon tour en dissociation. Pendant que je les écoute, je me concentre sur eux et minimise les sensations de mon corps, légèrement en vrille. 

Ce matin, pas le choix, cette impression d'ébriété qui ne me quitte plus semble s'accentuer dans ce véhicule rythmé par la soupe de Skyrock. J'entends la Marseillaise largement revisitée, j'ai envie de vomir (écoutez ou tapez "Heuss l'enfoiré + marseillaise" sur votre barre de recherches, ça vous situera) (Au secours) (le mec est pas mytho, on est bien sur de l'enfoiré).

Le monsieur à côté reste silencieux. Le chauffeur poursuit sa route, sans se poser une seule fois la question de savoir si sa musique peut nous perturber.

Je me dis que j'ai décidément vieilli, à ne plus supporter la "musique de jeunes", à la juger ainsi, sentant les beats outranciers me traverser le corps fatigué.

Tolérer. Faire le vide. Attendre que ça passe. Bah, rien que de l'ordinaire, finalement, c'est un peu comme la séance de radiothérapie avant l'heure. Mais je préfère la mélodie de mon Michel à celle, outrancière, de Jul.

Ensuite, c'est l'arrivée, l'attente en salle, la séance avec Freddy Kruger et le retour en taxi. Surprise, c'est le même ambulancier qui s'en charge. Il râle, cette fois parce qu'il a été mis en pause pour assurer cette mission et qui dit pause dit moment non payé. Pas cool.

Je l'écoute, il a baissé la musique, c'est plus supportable. Et puis, je lui réponds et on parle gentiment, il est sans doute plus réveillé qu'à l'aller, plus causant (c'est valable pour moi aussi, vous me direz). J'ai un peu hâte de rentrer, quand même, parce qu'il ne m'inspire pas plus de sympathie que ça.   

Et, là, il y a ce moment où je le sens me regarder avec plus d'insistance dans son rétro. Et cet autre moment, lorsque, arrivée devant chez moi, je descends et j'enlève le masque. Je sens le regard, je me dis que mon imagination me joue des tours.

Je rentre, je vois par la fenêtre qu'il s'est arrêté dans la rue. Cinq minutes plus tard, il frappe à ma porte, me tend sa carte avec son 06 et son prénom. C'est pas comme si j'avais déjà les coordonnées de son entreprise. Ouais, mon imagination, sans doute.

Je suis un peu gênée, je prends la carte, la pose sur le meuble de l'entrée et passe à autre chose.

20 minutes plus tard, il m'appelle. Ben oui, évidemment qu'il a mon 06, on doit le donner pour être pris en charge. Je fais comment pour m'en sortir en restant polie? Je ne veux pas le blesser mais vraiment, à quel moment le type peut imaginer que j'ai un crush pour lui? J'écourte comme je peux la conversation, il me glisse que ce serait bien que l'on reste en contact, hein. 

Mais oui, bien sûr, l'ambulancier qui met à pleines balles Skyrock à 7h du mat, sans imaginer une seconde qu'il fait saigner mes oreilles, c'est tout à fait ce qu'il me fallait.

Hey, le karma, ça va maintenant, hein. J'ai bien compris les messages de l'univers, je fais tout bien comme il faut, je me suis calmée, je vis le moment présent et je respire. Le vide que j'ai pu faire dans mon corps et mon esprit n'a aucunement besoin d'être rempli, surtout par du parasite.

J'ai beau être résiliente, pas sûre de résister longtemps à Heuss l'enfoiré et son hymne national massacré.