mercredi 2 août 2023

La transformation


 Les jours filent, le temps s'étire, les heures s'égrènent parfois lentement, parfois intensément et je savoure à plein ces derniers instants de liberté, à quelques semaines de ma reprise dans le vrai monde, celui où l'on travaille. Je ressens pleinement ce sentiment de plénitude, celui de clore un chapitre pour en ouvrir un autre, beau et dépouillé des erreurs du passé - je suis optimiste, que voulez-vous.

Pourtant, survient une récurrence, ce rêve étrange et pénétrant qui peuple fréquemment mes songes et emporte mes nuits. Il suscite chez moi un réveil un peu perturbé, hagard, teinté de cette sensation étrange. Je me retrouve ainsi régulièrement à partir en voyage, en avion ou en train et à chaque fois, alors que je suis dans un pays étranger - souvent aux Etats-Unis, pays que j'ai bien connu - je ne parviens pas à atteindre l'aéroport ou la gare, coincée par mes bagages, que je n'arrive pas à boucler, ou par le bus qui ne vient pas. Ou alors, je suis dans un bus et on me pique mes valises. Tous ceux avec qui je voyage partent et moi, je reste à quai. Etrange sensation, pénétrante, oui, qui m'interpelle. Que signifie cette drôle de chimère si troublante ?

Si j'en crois les moteurs de recherche, « les bagages en désordre» et «disséminés» sont l'expression d'un éparpillement intérieur, imposant de rechercher à nouveau ce dont vous avez besoin."

Et l'avion raté? "Le songe traduit plutôt "un changement d'état, une transformation, une modification intérieure à côté de laquelle on est passé". Le rêveur manque une transformation interne tout en sachant, pourtant, qu'il devrait y prêter attention."

Je manquerais une transformation? Etonnant, tant j'ai parfaitement conscience de la métamorphose que j'ai ressentie depuis des mois; ce changement de matrice dont j'ai largement évoqué les contours ici. Je ne suis en revanche en rien surprise de rêver de ces bouleversements, moi qui tourne une page, sans savoir vraiment, de façon ferme, quel chemin je vais maintenant emprunter. Je vends mon entreprise, sans aucun regret, tant j'ai besoin d'oxygène, tout simplement. Et ensuite? 

Je saute dans le vide et je quitte ma (relative) zone de confort? Je fais quoi de mon besoin de réassurance?  C'est à la fois inquiétant, évidemment, car que faire des envies qui vous taraudent? Les taire pour rester sur le chemin social?  Mais c'est si tentant, je l'avoue, et la vie m'a appris à laisser là mes valises encombrées par le passé pour alléger le parcours à venir. Sans doute mon songe m'indique-t-il cette voie, pour que je puisse voguer vers des horizons inédits.

Au fond, je sais ce que je veux mais l'exprimer tout de go me semble présomptueux et un rien anticipé. Ma nouvelle philosophie, chi va piano va sano, me conforte dans ce sens. Alors, je prends mon inspiration, littéralement, et je regarde à gauche, à droite, mais toujours devant. Je clos le chapitre d'une vie décalée, j'en ouvre un nouveau, portée par l'espoir et la conviction mêlés que ça ira, quoiqu'il arrive. 

Oui, je veux battre la mesure de ma nouvelle vie, poursuivre cette mue, en m'infiltrant et explorant chaque jour plus intensément les interstices d'une existence simple et forte à la fois. L'été et les escapades, même brèves, à quelques encablures de chez soi, offrent à l'imagination le spectacle parfait pour alimenter cette utopie qui me transporte. Je vais continuer de tracer la route, toujours exaltée par la force de l'océan, la magnificence des falaises bretonnes, la magie des marées qui effacent tout sur leur passage, la fausse tranquillité de la Loire, le ciel et ses silhouettes étranges et fascinantes que dessinent les cumulo-nimbus. Je savoure ces instants parfois presque surannés, j'entends aussi les bruits de la foule, comme autant d'éclats lointains qui brisent le silence, ces bruissements dont j'ai parfois envie de m'éloigner, mais qui attisent aussi la curiosité du petit animal social que je suis restée, malgré la solitude de ces derniers mois; malgré les errances, la complaisance, aussi pour ce monde intérieur que j'ai laissé grandir en moi.

Oui, le temps file, les jours s'égrènent et l'énergie revient dans mon corps telles des racines qui pousseraient à une vitesse démesurée pour distiller ses pointes d'envie et de vives pulsations. Je sens combien la petite pile que j'étais n'est finalement pas si loin, elle rejaillit et je regrette presque de ne plus être cette fille un peu amorphe à l'esprit zen, sur qui plus grand-chose n'avait prise, tout l'hiver durant.

J'ai toujours pensé qu'on ne changeait pas fondamentalement, mais que l'on pouvait évoluer. Une fois encore, je prends une belle leçon d'humilité. Je ne me transformerai définitivement jamais en Bouddha. Même la méditation me laisse actuellement de marbre, comme si mon esprit n'arrivait plus à se concentrer et laisser filer les idées. Mais finalement, est-ce si grave?

Vivre en étant soi-même, ça, c'est un défi qui m'exalte. Vivre en laissant les autres être eux-mêmes, le challenge s'avère aussi de taille et répond pourtant à cette envie de liberté que je chéris tant.

Allez, je veux croire que la prochaine fois, moi aussi j'embarquerai dans l'avion. 

dimanche 25 juin 2023

La page tournée

 
Un parfum de paradis...

Il était minuit passé, l'air restait étonnamment doux. Face à moi, la lune illuminait l'immensité de cet Océan que j'aime tant, de cette mer d'huile que constitue l'étendue du Golfe du Morbihan, tandis que Vénus, plus bas, pointait dans ce ciel encore peu étoilé.

J'ai respiré, longuement, m'enivrant de l'odeur de pin entêtante.

Je savais qu'après ces quelques jours de plénitude dans ce coin de Bretagne que j'affectionne tant, j'allais revenir à la maison, changer de braquet pour préparer l'avenir.

Encouragée par le discours rassurant de la neurochirurgienne, très contente que les rayons aient stoppé la progression de la tumeur, j'ai senti qu'il était temps de tourner la page, pour passer à la suite.

Seul bémol, Abricotine était en fait une vue d'optique. D'après la spécialiste, cet amas de cellules s'apparente davantage à un chapeau de gendarme. Je m'étais attachée à ma petite Abricotine, alors je vais faire comme si elle ressemblait toujours à ce que j'ai imaginé d'elle. Le chapeau de gendarme ne m'en voudra pas, j'imagine; de toute façon, il continue de squatter ma caboche, il me doit bien ça.

Pour Abricotine, je ressens une forme d'affection. Je l'ai déjà écrit, au risque de choquer, cette tumeur, je l'ai perçue comme un cadeau, presque une bénédiction. Elle m'a tirée d'un sale piège que je m'étais tricoté toute seule comme une grande. Enfermée dans mon addiction au travail, esclave sept jours sur sept de mon entreprise, je nourrissais un sentiment très ambivalent envers ce bébé né il y a sept ans, pour lequel j'ai sué sang et eau. Oui, je l'aimais, parce qu'il me comblait, me faisait avancer, progresser, j'apprenais chaque jour, tant d'un point de vue technique qu'humainement parlant. Mais je le détestais parfois, quand je sentais les palpitations envahir mon corps fatigué, la douleur de mes bras en carton, ma tête enserrée comme dans un étau. Oui, quand je rognais toujours plus sur le sommeil, ou que je prenais le temps de me regarder dans un miroir, frappée par les traits tirés de mon visage.

Lorsque le pronostic est tombé, il était hors de question de subir la double peine que la maladie impose souvent: mise hors-jeu du système social et professionnel ET fin de ma société. De guerre lasse, j'avais fini par choisir de la mettre en sommeil. J'avais en tête de reprendre, une fois la convalescence achevée, en ne gardant que le meilleur, à mes yeux. Terminé, le labeur sans fin, bonjour l'activité plaisir, avec beaucoup de pâtisserie dedans et le sourire retrouvé.

...

Il est minuit passé, il fait bon et je contemple le spectacle sous mes yeux. Cette quiétude m'apaise. Ce silence, que j'ai longtemps fui, me convient et le rythme lent me séduit.

Je ne reprendrai pas.

Mon labo et mon matériel, si durement acquis, mes clients, mon camion, ce statut de chef d'entreprise dont j'étais si fière, je laisse tout.

Plus jamais je n'écrirai que l'un de mes atouts majeurs est la "Résistance au stress". Ce n'est plus vrai. Je ne me sens plus à même de laisser les autres diriger ma vie, empiéter sur ma santé, m'empêcher de regarder le bleu du ciel.

Je ne veux plus faire. Je veux être.

La première fois que j'ai songé à pareille idée, en pleine convalescence, je me suis donné deux claques. "Allez, allez, c'est un caprice. Tu ne peux pas abandonner. pas après tant d'efforts. pas alors que l'entreprise est saine, bénéficiaire et en développement important l'année passée."

Comment allais-je pouvoir lâcher ainsi une entreprise qui a fait ma vie sept ans durant? Ce n'était pas sérieux.

Quelques mois, une hospitalisation traumatisante et deux cancers plus tard, j'en suis pourtant intimement convaincue: Ce n'est pas un caprice. 

J'ai conscience que des compromis surviendront forcément, que l'idéal "Etre" devra parfois céder sa place au "Faire", parce que je ne suis pas rentière, qu'il faudra bien travailler et parfois accepter la fatigue. Mais je ne veux plus replonger.

Je ne suis plus la femme de la situation.

Je suis cette femme, émerveillée devant le spectacle de la Lune illuminant l'Océan, respirant à plein nez des odeurs de pin entêtantes. Je suis cette femme qui va retrouver de l'énergie, mais pas toute son énergie. Ce sera autrement, voilà tout, et ce n'est pas grave. Je suis cette femme devenue trop réceptive au stress, qui se tétanise à chaque micro-événement, et qui n'a aucune envie de favoriser une repousse d'Abricotine. J'ai accepté qu'elle m'accompagne, quelle que soit sa forme, et je tourne la page pour vivre désormais un nouveau chapitre, que j'ouvre avec un rien d'appréhension, évidemment, de l'excitation, mais pas de tristesse.

Ainsi va la vie.

lundi 12 juin 2023

Quand Abricotine refuse le summer body

 Toutoutoutoutoutoutoutoutou...

Bip-Bip-Bip-Bip-Bip-Bip...

 Toutoutoutoutoutoutoutoutou...

Cette douce musique au bruit métallique est atténuée par les bouchons d'oreille tandis que le casque enserrant le crâne crache péniblement une musique indéfinissable - le son est mauvais, mais il est là, c'est déjà ça.

Mes yeux sont clos. J'ai envie de les ouvrir, par moment, mais hors de question de céder à cette curiosité malsaine qui m'anime au pire moment, comme pour tester mon sang-froid dans un contexte un poil stressant, surtout quand tu souffres de claustrophobie.

J'essaie de faire le vide. Me concentrer. Je n'arrive plus à méditer, en ce moment. Les idées passent, je les chasse mais elles ne font que laisser la place à d'autres.

Et là, dans cette pièce froide de l'hôpital, allongée sur un support recouvert d'un papier intissé, je ne peux m'abstraire de cette situation : je suis dans le tunnel de l'IRM, pour que l'on y scrute mon cerveau. Expérience extrêmement banale pour qui loge un squatteur dans sa caboche - il va bien falloir que je m'y habitue, au rythme d'un contrôle bi-annuel pendant dix années.

Mon esprit ne chasse pas les idées, mais semble pourtant s'en accommoder. Je sens mon corps étonnamment relâché - enfin, "étonnamment", je mens un peu ; s'il l'est réellement, c'est sans doute l'effet de l'anxiolytique que je n'ai pas manqué de prendre avant l'examen, histoire de vivre le moment proche du zéro-stress. Ca se passe. Tout passe. D'ailleurs, logiquement, Abricotine va passer et devenir un vieux souvenir, elle qui s'est fait cramer la tronche en beauté cet hiver.

Non?

Allongée sur cette table au milieu de ce bruit un rien infernal, je vois défiler les images, ces derniers mois, depuis le premier scanner passé en septembre jusqu'à aujourd'hui, où je suis passée par tous les états ou presque - souvent dus à des situations étrangères aux miennes, d'ailleurs. 

Du déni à l'acceptation, de la peur au soulagement, de la tristesse à la joie retrouvée, pas toujours dans ce sens, tant j'ai connu quelques montagnes russes. Je n'ai jamais eu peur pour moi, sincèrement, depuis l'annonce du diagnostic. Je savais que je ne mourrai pas de cette Abricotine qui m'a choisie. Je l'ai tellement remerciée de venir à mon secours qu'elle serait drôlement ingrate de m'infliger sort aussi funeste !

Mais j'ai eu peur pour ma mère, puis pour mon père, dont la situation médicale reste encore aujourd'hui très préoccupante et nous affecte tous au plus haut point.

J'ai ressenti de la culpabilité, aussi, celle de m'arrêter soudainement pendant que la vie continuait, de savourer ces moments, cette reconnexion à la nature, ces doux instants sans plus de pression. J'ai fini par juste accueillir ces bouts de vie que l'on me tendait, avant de sentir de nouveau ces pointes de culpabilité parce que je vivais, souriais, éprouvais de jolis instants pendant que mon père souffrait et ne se sortait pas des maux que la vie lui inflige soudainement.

L'inquiétude ne m'a pas beaucoup lâchée ces derniers temps, mais une fois encore, elle portait sur l'état de santé de mon père. En fait, pour moi, Abricotine, c'était une espère de parenthèse, que je n'étais pas loin de refermer, prête à envisager l'avenir en la prenant en compte, certes, mais comme une cicatrice que l'on garde toute sa vie sans plus d'impact que cela sur le corps.

Toutoutoutoutoutoutoutoutou...

La plaie n'est finalement pas complètement refermée. Je le savais pourtant, je dois composer avec. Je sais qu'Abricotine et moi, c'est pour la vie. Mais je pensais que la Cocotte finirait par se ranger sagement dans son coin et se nécroser tranquillement. J'écris cela et tel est sans doute le processus qui surviendra, un jour. Mais pour l'instant, la coquine a décidé de rester inamovible, bien campée sur ses positions et intacte.

Le radiologue me l'annonce, tout content de son effet: "Impeccable, elle est parfaitement identique aux dernières images."

30 séances de rayons dans la tronche et Abricotine fait la maligne, elle n'a pas bougé d'un pouce? Vous me direz, au moins, elle n'a pas grossi, et ça c'est chouette. Mais j'aurais préféré qu'elle démarre un challenge summer body et qu'elle perde de son volume. Que voulez-vous, encore une adepte du body positive. J'ai tendance à penser que chacun fait bien ce qu'il veut et peut avec son corps mais je nourris une certaine exigence envers les squatteurs qui s'installent ainsi sans autorisation et qui se prennent pour les rois du pétrole.

Je crois que l'Univers continue de gentiment tester ma patience. Pas de souci, je peux me résigner à vivre ainsi, et ça ne m'empêchera pas de voir le bleu du ciel, même parfois caché derrière les nuages.

Mais juste, qui que tu sois là-haut, sache-le: j'ai pris la mesure de la valeur de nos existences. Pas la peine de jouer avec mes émotions si souvent, j'aime à croire que je leur laisse suffisamment d'espace pour s'exprimer sans que tu viennes jouer au rabat-joie :)

dimanche 28 mai 2023

Survivre à une séquestration ferroviaire - Check

 Samedi 27 mai. 18h20. Avec mon amie Flo, nous montons dans le TER à la gare du Croisic, pour rentrer à Nantes, après une belle journée de plage. Avec nos cheveux secs et balayés par le vent, nous sommes toutes rouges, cramées par le soleil malgré l'écran 50, un peu poisseuses du combo sel-sable-crème solaire, mais heureuses.

Flo et moi, on savoure notre chance. On prend le train parce que ni l'une ni l'autre ne peut conduire. Pourquoi on s'empêcherait d'aller à la mer, le temps d'une journée?

18h24. Je finis ma glace, prise à la volée sur le port croisicais, en me délectant des saveurs parfumées sur mon palais. Je regarde Flo, elle est aussi exténuée que moi. Croyez-le ou non, mais ce genre de journées, aussi chouettes et ensoleillées soient-elles, constituent un marathon pour des filles comme nous, l'une avec une Abricotine dans la caboche, l'autre revenant de loin avec un cancer ORL.

18h25. On le sait. On connaît nos limites. Mais hey! Aujourd'hui, c'est l'anniversaire de Flo, on ne pouvait pas ne rien faire. Et ce d'autant que je ressentais une certaine culpabilité depuis ce jour de mai 2022 où Flo m'avait appelée pour m'informer que j'avais probablement le COVID, et que j'avais eu la gentillesse de lui partager, ruinant du même coup l'anniversaire qu'elle voulait organiser. Je me souviens de mon incrédulité, de l'autotest passé aussitôt, de ma mine déconfite et du fou-rire qui avait suivi au téléphone, lorsque j'ai dû reconnaître que ma belle angine était en fait ce virus encore si redouté à l'époque.

18h28. Je vais me rincer les mains aux toilettes du train. Je suis rouge tomate, un vrai bonheur, mais je me sens bien, au fond.

18h34. Le train démarre, on doit arriver à Nantes à 19h44, ça reste raisonnable pour ce genre d'escapade. A 20h30, je serai chez moi.

18h42. Je pense que l'on ne va pas tarder à rejoindre Morphée. Il n'y a pas grand-monde dans le train, l'ambiance se prête bien à une petite sieste réparatrice.

18h49. Arrêt à la Baule Escoublac. Là, c'est le déferlement. Un troupeau de jeunes, 16 à 18 ans à tout casser, grimpent dans le train et investissent tous les couloirs. Ils sont clairement seuls au monde, parlent fort, passent sans se soucier de quoi que ce soit. Pour la sieste, c'est raté. Je fais remarquer à Flo, en riant, que les odeurs hormonales sont à leur apogée, et je pars en apnée quelques secondes. C'est ça ou le malaise.

18h50. Je suis devenue une vraie vieille conne, à ne pas supporter les jeunes.

18h52. Le train est reparti et là, commence la valse des allers-retours du troupeau. Imaginez une trentaine de jeunes, principalement des garçons, allant et venant dans les couloirs, parlant, criant, éructant. On pourrait les imaginer aveugles tant ils n'ont absolument aucune notion de l'Autre, mais ce serait faire injure aux personnes malvoyantes, je suppose, qui doivent avoir plus de considération pour les humains qui les entourent.

18h55. On arrive à Pornichet. On entend des éclats de voix, on suppose qu'ils descendent là. Bon débarras.

18h56. On en voit repasser, toujours sans aucune attention pour ce qui pourrait se passer autour d'eux.

18h57. Je continue mon refrain de vieille conne, "tous ces jeunes", "plus de respect", "pas d'éducation"... Une vraie réac. Flo approuve, elle aussi gênée par ces attitudes complètement lunaires. 

19h02. Je suis perdue. Pourquoi passent-ils leur temps à bouger ainsi? Ah, la peur du contrôle? En même temps, quand tu arrives à 30 dans un wagon, au niveau de la discrétion, c'est pas fou-fou, non?

19h03.  C'est bien ça. Ils fuient le contrôleur. 

19h05. On arrive à St-Nazaire. Je suppose que certains vont finir par descendre, parce que là, on va rouler sans plus d'arrêt avant un quart d'heure et le train n'est pas extensible ni truffé de cachettes.

19h08. Fausse joie. Ils sont toujours là... Trois d'entre eux s'enferment dans les toilettes. Ca sent la beuh en deux secondes.

19h22. Arrivée à Savenay. Le chef de bord nous informe qu'en raison d'une intervention des forces de l'ordre, le TER est arrêté jusqu'à nouvel ordre.

19h36. Il fait chaud mais le groupe de jeunes femmes devant nous maintient la porte ouverte, régulièrement.

19h42. J'écoute leur conversation d'une oreille distraite. Elles se lancent dans des petits jeux, auxquels on participe plus ou moins, avec Flo, depuis notre siège, sans entrain particulier mais pour tuer le temps.

19h58. Euh, ça commence à faire long, là, non?

20h15. Ca court et crie dans tous les sens. Certains des petits merdeux (oui, on les appelle comme ça, avec Flo) escaladent le grillage et s'enfuient, quittant la gare.

20h16. On apprend que les petits merdeux ne voulaient pas payer leur amende. Tout simplement. On ne bouge plus dans ce train depuis une heure, parce que des gamins de 16 ans décrètent resquiller sans conséquence. On adore.

20h21. Fermeture des portes. On imagine naïvement repartir mais non, en fait, la SNCF a resserré l'étau. Neuf gendarmes sont arrivés en renfort et plus personne n'est autorisé à sortir du train. Le chef de bord s'adresse à nous: "Nous allons effectuer le contrôle de billets de TOUS les passagers et toux ceux qui ne seront pas en règle seront VIRES du train". Y'a comme un petit échauffement, là.

20h24. Portes fermées, oui, mais fenêtres, aussi. Dehors, la journée a été chaude et il doit faire encore 25°.On commence à étouffer. La clim est éteinte, l'air se faire rare, Flo se demande si on ne va pas créer un nouveau cluster covid. J'avais même oublié ce terme de cluster!

20h26. Les jeunes femmes tentent d'attendrir les gendarmes en place, bien campés sur leurs jambes solides, bras croisés et biscottos ressortis. L'une d'elle évoque le manque d'aération et le problème sanitaire qu'une telle situation engendre. Sa copine écrit un message sur son portable, qu'elle leur adresse: "Quand pourrons-nous sortir, SVP?" Pas un regard pour elle. Nous ne sommes visiblement que du bétail.

20h28. J'essaie de tromper mon ennui en regardant les gendarmes sur le quai. L'un deux est physiquement intelligent, mais désespérément indifférent. C'est pas ce soir que je vais choper!

20h30. Flo a eu une alarme sur son téléphone. Elle lui indique qu'il est temps de prendre son traitement. Elle est épileptique.

20h31. Flo est épileptique. Elle doit prendre son Keppra. Flo n'a pas son Keppra sur elle. Flo est enfermée dans un train où il fait chaud, où la tension monte progressivement, fatiguée de sa journée et de la situation.

20h32. Le stress favorise les crises d'épilepsie.

20h33. Je commence à sentir de grosses gouttes perler sur mon front déjà chaud.

20h34. C'est là que mon amie madame la claustrophobie trouve pertinent de faire son apparition. Je réfléchis le plus posément possible à la situation. Sans exagérer, nous sommes désormais séquestrés. Malgré nos supplications, les gendarmes refusent que nous ouvrions une porte.

20h35. Je respire. J'inspire, je souffle. Non, je ne laisserai pas la peur m'envahir. Non, Flo ne va pas faire une crise d'épilepsie. Tout va bien.

20h36. Je prends mes écouteurs pour m'offrir une petite séance de méditation. Petit Bambou me propose : "Savourer les moments agréables malgré les difficultés."

20h37. Toujours garder un peu de dérision, toujours.

20h43. La voix de Christophe André, pourtant apaisante, n'a pas de prise sur mon mental agité, que j'essaie désespérément de calmer. Les voisines parlent fort, s'esclaffent, le téléphone de Flo sonne, des passagers commencent à faire les cent pas dans les couloirs. Je renonce. La méditation, ce sera ce soir, si par miracle, on sortait de ce wagon.

20h44. J'ai toujours été très optimiste.

20h58. Flo me rappelle que j'ai une carte à gratter, dans mon sac, qu'elle m'avait offert cette semaine et que je n'ai pas pris le temps de découvrir. "Perdue pour perdue, ça vaut le coup de tenter ta chance, non?" m'encourage-t-elle. Genre, malheureuse en transport, heureuse en jeux?

21h. Quand on a le seum, c'est jusqu'au bout. Echec total, zéro gain sur la carte à gratter et envie de pleurer. Je regarde Flo, elle reste stoïque. A vrai dire, je ne lui demande pas grand-chose d'autre. Qu'elle ne convulse pas, surtout, même si ça pourrait offrir une porte de sortie et ramener des pompiers physiquement intelligents.

21h02. Soyons honnêtes, on n'a pas eu du premier choix, avec nos cow-boys sur le quai qui se contentent de regarder dans le vide en attendant que LE contrôleur unique du train vérifie tous les titres de transport. Si encore on avait un truc à se mettre sous la dent.

21h04. Le physiquement intelligent de service fait les cent pas, avec son air déterminé et son regard d'aigle. Il me fait penser au héros de Supercopter, dont j'étais raide dingue, jeune ado prépubère. Sur un malentendu, ça pourrait, mais enfin, on a bien compris que c'était pas le thème de la soirée.

21h08. On a sympathisé avec nos jeunes voisines. Je leur annonce que c'est l'anniversaire de Flo, les voilà parties à entonner un bruyant chant pour célébrer l'événement, sous l'oeil mi-figue, mi-raisin de mon amie, qui ne sait plus où se mettre. Elle souffle sur la fleur qu'une des filles lui a présenté spontanément en guise de bougie, on applaudit, ça devient du grand n'importe quoi, c'est drôle. Elles me demandent ensuite si je peux les prendre en photo, pour immortaliser ce drôle de moment. Elles commencent à réaliser que le restau, pour ce soir, ça va être compliqué. Dans un nouvel élan d'optimisme, on leur en conseille quand même quelques-uns, en leur demandant de faire attention, parce que Nantes, le soir, ça craint. On leur parle auto-défense, mais visiblement, elles ne nous ont pas attendues pour savoir comment neutraliser un agresseur. Rassurant.

21h10. Je leur parle à mon tour de ma technique - que j'espère - imparable si je me retrouve face à un méchant. Face à lui, je le traite de "Tête de cul". L'homme est ainsi désarçonné, et toi tu as le temps de filer. Ne me demandez pas d'où vient cette tactique (sincèrement, elle est venue de nulle part, il y a peu), mais elle provoque de l'hilarité - et dans le wagon, nous avons toutes les larmes aux yeux de rire.

21h12. L'une des jeunes femmes nous avoue qu'elle a toujours rêvé d'utiliser les marteaux de secours présents dans les wagons pour fracasser une vitre. L'idée même me réjouit, même si j'avoue que je n'hésiterais pas à casser de la tête de petits merdeux, à l'instant présent, quitte à satisfaire mes envies primaires. C'est quand même à cause de ces jeunes inconséquents que nous sommes tous coincés depuis près de 2 heures dans le train.

21h14. Flo suggère que le contrôleur, en plus des amendes qu'ils ne veulent pas payer, leur distribuent des préservatifs. Mon Dieu faites qu'aucun de ces jeunes ne se reproduise, never.

21h20. Le contrôleur, justement, arrive à notre hauteur, escorté par des gendarmes. Les joues rougies, le front suintant, il est littéralement en nage et au bout de sa vie. Je crains le fameux "accident à la personne" de la SNCF pour lui, qui semble prêt à se jeter sous le train, rongé par le burn-out. On n'est pas à l'abri d'un nouvel arrêt sur la voie, une fois cette drôle d'expédition réglée.

21h21. Il est donc seul à contrôler chaque passager. Prises d'empathie, nous essayons de l'encourager. Il scanne notre billet, tremblant, nous remerciant du bout de ses lèvres asséchées.

21h29. On croit entendre le train redémarrer. Je regarde nos jeunes voisines et je m'emballe. "Hey, on paie le champagne si ça part maintenant!" Flo me ramène à la raison: "Ce serait dommage de payer le champagne aux autres et de ne même pas pouvoir en profiter!" Les jeunes femmes nous demandent pourquoi on ne pourrait pas boire. "Tumeur au cerveau pour l'une, crises d''épilepsie post cancer ORL pour l'autre, c'est mort!"

21h30. Je ne voulais pas jeter un froid, hein! L'excitation est telle que ces paroles partent dans le tourbillon de nos échanges exaltés. L'une des jeunes se lève et nous propose une photo souvenir, avec son Polaroïd. On accepte volontiers. Et finalement, c'est cette image que je veux garder.



Sourire, même dans l'épreuve. Garder la foi, ne jamais perdre l'espérance car le soleil revient toujours.

Et le soleil, on l'a vu, rond et puissant, alors que le train redémarrait, après plus de deux heures d'un arrêt ubuesque, où la connerie humaine se rappelle à notre souvenir, hélas, mais sans jamais, je l'espère, la capacité d'éroder mon amour des fous-rires, des rencontres et de la vie, tout simplement.

mardi 2 mai 2023

La descente

Voir le beau partout,
envers et contre tout

Une chiffe molle. Si je réfléchis deux secondes, je me fais l'effet d'une chiffe molle. J'ai l'impression de vivre la descente, après un trip particulièrement fort. Après l'euphorie, la désillusion et la cruelle réalité : il faut vivre, supporter les émotions que l'on avait chassées et, plus ambitieux encore, les surmonter.

Il y a six mois, on m’annonçait une tumeur au cerveau que j’assimilais rapidement, aussi étrange que cela puisse paraître au premier abord, à un cadeau du ciel. Passé le choc, cette agrégation de cellules dans ma caboche me libérait de mes contraintes, m’obligeait à repenser ma perspective, le monde, mon rythme. Un véritable reset salvateur avant de griller définitivement mon corps, fourbu par les efforts répétés et cet acharnement que je déployais à l'ignorer.

Mon cerveau passait sous les rayons et mon esprit avec, m’offrant une réalité nouvelle, une vie plus posée, différente… ennuyeuse, aurait pensé mon ancien moi, mais pourtant si riche. Tout devenait plus beau, plus intense, plus serein.

J’avais mis au placard mes certitudes sur cette notion absolue de faire, nuancé mes envies et décidé de placer, enfin, mon vrai désir : celui d’être. Au delà de l’apaisement initial, je crois que cela m’apportait une nouvelle aisance, cette sensation incroyable d’être dans le vrai. J'en retirais aussi une sensation plus désagréable, ce rien de prétention, je le concède, en observant toutes ces personnes courant après on ne sait quoi sans pouvoir approfondir quoi que ce soit, faute de temps, d’énergie et d’envie.

Du haut de ma bulle, bien emmitouflée dans ce confort nouveau – paix et solitude voulue – j’ai négligé un fait inéluctable : la vie n’est qu’impermanence et il faut s’appuyer sur des repères bien ancrés pour résister aux tempêtes.

Un soir de mars, mon père est parti en vrille et c'est toutes nos vies qui s'en sont trouvées bousculées. Le temps s’est un peu arrêté, tous inquiets que nous étions autour de ce corps vivant, certes, mais transformé. Mon quotidien, si calme et confortable, est devenu subitement complexe et agité ce lundi soir, quand ma mère m’a appelée. Il était 21h30.

« - Ton père a été hospitalisé.
- Hein ? Où ? Pourquoi ?
- Il est en réanimation, les médecins pensent qu’il a fait un AVC. J’arrive de l’hôpital, je n’ai pas pu lui parler, il dormait, très agité, il avait enlevé le masque à oxygène à force de bouger. »

Le lendemain, il y a eu la sidération face à ce corps en état végétatif. Puis cet amusement incongru face aux inepties, ces rillettes dans le ciel que je vous ai déjà racontées. Il y a eu les visites quotidiennes, l’opération de ma mère pour retirer un mélanome, l’oubli de soi malgré les vertiges et la fatigue persistants, la sensation de glisser lentement dans un gouffre sans fond…

Et la belle énergie positive s’est trouvée réduite en cendres en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.

Je me suis auto-encouragée, me suis répété qu’il ferait jour demain, que la médecine sauverait mon père, ma mère. Mais il a bien fallu me rendre à l’évidence, une fois que mon père a pu sortir de l’hôpital et que l’on a chacun retrouvé notre quotidien : le mien s’était affadi. Le temps de suspension que je vivais s’est trouvé dénué du plaisir que je ressentais avant. Tout est devenu flou, avec en outre cette tristesse qui s’est emparée de moi, puis l’angoisse du lendemain. Qu’allais-je faire ? Pourquoi tout revenait comme un boomerang?

C’est simple, j’ai eu l’impression que tout mon système de pensée volait en éclats. Et les réflexions d’Emmanuel Carrère, dans son livre « Yoga » (paru chez P.O.L en 2020) résonnent si fort en moi : « C’est tout le chagrin du monde qui me tombe dessus. Je ne suis plus au bord de pleurer, à présent : je pleure. Des larmes me coulent sur les joues, qui ne cesseront jamais, qui couleront aussi longtemps que la misère humaine. Misère des victimes, misère des humiliés, misère des naufragés, misère des crétins (…) qui sont les 99 % de l’humanité, mais aussi misère des orgueilleux comme moi qui se croient les 1 % restants, les 1 % qui montent et que leurs épreuves grandissent, les 1 % qui se croient partis pour l’état de quiétude et d’émerveillement et qui finissent généralement par se prendre dans la gueule, quand ils s’y attendent le moins, une mortelle désillusion. »

Je suis ce 1 %. Je le dis sans présomption, j'ai eu l'orgueil de croire que je ne faisais pas partie des crétins. Quand je lisais cette pitié dans le regard de ceux qui apprenaient ma tumeur, j’avais juste envie de les réconforter, de leur dire combien ma vie avait enfin un sens. J’étais à la limite de leur souhaiter, non pas la même chose – ce n’est pas absolument indispensable, en soi, de se balader avec une tumeur là haut – mais au moins une lucidité nouvelle via l’expérience que j’avais éprouvée.

Aujourd'hui, sans vouloir m'apitoyer, je vis, comme beaucoup de personnes touchées par la maladie, cet Avant/après. Je réalise que je garderai toute ma vie cette saleté d'Abricotine dans ma tête, qu'elle continuera de jouer son rôle d'Epée de Damoclès, de me titiller en se rappelant régulièrement à mon souvenir. J'ai voulu croire qu'elle ne serait qu'un souvenir, mais elle restera pourtant toujours sur mes méninges. Inopérable. Nécrosée, je l'espère, mais pourquoi s'amuse-t-elle à me procurer ce sentiment d'ébriété qui ne me quitte plus?

Je ne veux pas que l'on me traite comme une malade. Je sais l'importance de relativiser. Je suis en vie, et tant pis si mon corps n'est pas à 100% de ses capacités, la vieillesse m'aurait rattrapée à un moment ou à un autre, de toute façon.

Parfois, simplement, je suis fatiguée de sourire, de rassurer, de minimiser. Oui, ce truc m'a diminuée physiquement et ma vie ne sera plus jamais tout à fait la même.

Mais la vie n'est de toute façon jamais la même. Alors, le sourire revient à la pensée de cette impermanence, si propice à l'instabilité, certes, mais aussi aux surprises que la vie nous réserve jusqu'au bout.

jeudi 6 avril 2023

Papa clown

 Il arpente lentement le long couloir du service, au milieu des consoles médicales et des chariots remplis de protections XXL et de serviettes de toilettes usées par les lavages quotidiens. Il parle posément, en lançant de longues phrases qui pourraient avoir un sens dans un autre contexte, et avec un interlocuteur en face de lui. Il rentre dans la salle de soins, aucune infirmière ne semble plus s'émouvoir de sa présence parmi elles. Il sort, s'empare en douce d'une seringue, se fait choper par la blouse verte qui n'était pas dupe, repose... et reprend son butin dès qu'elle a le dos tourné.

Oui, il marche sobrement, de sa silhouette longiligne appuyée par ce pyjama informe de l'hôpital, bleu ciel et si insipide. Il s'arrête devant une porte, réfléchit quelques instants et puis saisit la poignée pour rentrer dans la chambre d'un patient. Parfois, il passe devant la sienne. C'est facile de la repérer: il y a des dessins d'enfants affichés dessus, avec son prénom: Pierre.

"Oh la vache, s'écrie mon père en le croisant, si je deviens comme ça, tu me fous par la fenêtre! Complètement zinzin, çui-là", poursuit-il en mimant cette folie avec sa main, façon visseur d'ampoule contre la tête.

C'est bon, on a retrouvé mon père, avec cette finesse caractéristique qu'on lui a toujours connue. Papa l'étranger, qui arrachait les perfusions et qui nécessitait du renfort de personnel, est maintenant papa clown à plein temps.

Et pour l'avoir vu en état quasi-végétatif, je l'affirme sans exagération: on n'est pas loin du miracle.

Alors certes, il a vu une femme en noir, visiblement agressive, rester dans sa chambre ; certes, il a encore parfois 55 ans et confond mon ex avec mon... père (c'est un peu troublant, je dois en convenir et prie alors pour qu'il me refasse la scène, façon Dark Vador) ou sa cousine avec la copine de mon fils ; certes, il se croit encore parfois au Mans - où j'ai habité 17 ans - et trouve que ça fait quand même drôlement loin, pour aller le voir chaque jour à l'hôpital à Nantes; certes, il balance des contredanses et fait des bras d'honneur; certes, il m'affirme en douce que ma mère est sortie avec 20 mecs de son boulot ("mais, chut, me souffle-t-il en mettant son doigt devant la bouche, ne dis rien").

Mais à part ça, le progrès est inimaginable. Exit l'AVC, exit la méningite, il est atteint d'une encéphalite, soit une inflammation au cerveau due à une vilaine bactérie, dont il va pouvoir guérir, sans lésions cérébrales ! Chaque jour, il retrouve plus d'autonomie et la parole redevient plus cohérente, avec cette curieuse impression de retrouver notre papa, il y a 20 ans - âge où il semble d'ailleurs un peu bloqué - tendre, gentil et aimant, sans tout ce stress qui s'était abattu sur lui depuis.

Débarrassé de cette aigreur qu'il pouvait parfois montrer, il est le papa-poule de notre enfance, doublé de cette nouvelle personnalité candide qui s'étonne de tout, ce qui le rend si attendrissant. Il n'a plus de filtre, ce qui peut être à double tranchant. Au moins, on est sûr qu'il ne ment pas sur ses sentiments. Mais sa désinhibition reste quelque peu troublante, et son appétence pour les affaires sexuelles un poil dérangeante...

Pourtant, comme il a visiblement troqué les lunettes grises contre les roses, tout est assez drôle, étonnant... et vivant, tout simplement. Joyeux et généreux, il propose d'offrir "100 balles et un bouquet de fleurs" à toutes les infirmières - sauf une, qu'il a clairement dans le pif et qu'il insulte à tour de bras. Un nouveau plan Ségur à lui tout seul.

Forcément, c'est parfois cocasse, comme lorsqu'il assure à ma mère, au moment où elle l'embrasse pour lui dire "au revoir": "Tu peux mettre la langue, hein! Là, ça fait bisou d'Américain", justifie-t-il naïvement.

Au milieu du fou-rire collectif dans cette chambre pourtant si terne, nos regards se croisent, avec ma mère et ma soeur. Sans nous le dire, nous sommes saisies par cette façon inédite qu'il a d'exprimer son amour, expurgée de cette pudeur familiale qui nous a parfois tellement privés d'émotions authentiques.

dimanche 2 avril 2023

Des rillettes dans le ciel

 L'ascenseur émotionnel, vous connaissez? Ces hauts-le-coeur qui vous retournent l'estomac et vous frappent à la tête, qui vous laissent telle une petite chose tapie dans cet univers lunaire devenu vôtre ?

Mon père ce héros est devenu mon père ce clown... ou mon père cet étranger, selon les moments. L'AVC est écarté, on s'oriente vers une méningite mais rien n'est certain. Et on se retrouve en pleines montagnes russes, l'estomac dans les talons.

Vendredi, je suis allée sans ma mère, elle-même opérée ce jour d'un mélanome, voir mon père à l'hôpital. On l'avait changé de service entre-temps et c'est en neurologie que je l'ai retrouvé. Il m'a reconnue, m'a appelée - certes, en hurlant, ce qu'il n'a jamais fait - a tenu parfois des propos cohérents, entre deux hallucinations, trois insultes et cinq délires. En rentrant, épuisée par ce show mais un rien reboostée par ses progrès, j'ai raconté le mieux à ma mère, que j'ai sentie un peu apaisée.

Douche froide hier, au moment de le voir. L'interne nous prévient, il est à deux doigts de retourner en réa. On ne le sait pas encore, mais il a tout cassé, la veille au soir. Une infirmière en est même quitte pour une entorse au poignet. Le médecin nous exprime ses doutes et sa réelle inquiétude, évoque son état dégradé et comateux. Ma mère pâlit, sous son masque et son grand pansement, marque de son opération à la joue.

Le papa de la veille, qui tenait absolument à servir du café aux infirmières, n'est plus qu'un corps dormant. Mais ronflant. Ce bruit, ça me rassure, il est toujours vivant et présent.

Je regarde ma mère. On n'en mène pas large.

Toute cette vie retrouvée hier, ce n'était qu'un feu de paille? Il était très tourmenté, certes, avec "ce type qui veut me mettre le feu", là, à côté de lui, posé sur le siège. Il me l'a montré, très énervé que je ne le vois pas, moi. Il m'a demandé d'appeler le 17, pour que les flics viennent chercher son geôlier- oui, il était son prisonnier. Oui, il voulait me "casser la tête" parce que je refusais de lui donner un briquet ou un couteau pour se défendre. Oui, ça l'agaçait que je ne fasse pas d'expressos au corps médical ou que je lui apporte pas le tournevis pour virer sa ceinture de contention qu'il ne supporte pas.

Tout n'était que délire, et pourtant, je voulais retenir les vraies phrases, énoncées assez clairement. Mon père parle et je le comprends, ça va aller.

Et soudain, boum, nous voilà, assises près de son lit, à attendre et espérer un sursaut.

Le réveil initial ne nous donne que peu d'espoirs. Agité, le regard vitreux, il ne sort que de la bouillie de sa bouche empâtée. On doit sortir de la chambre car des soins lui sont prodigués. On se retrouve, ma mère et moi, dans ce long couloir presque infini et glauque. Pierre, un patient désorienté au physique frêle, s'approche de nous, nous parle sans que l'on comprenne le sens de ses mots, puis va de chambre en chambre avant de se faire rattraper par la brigade - en l'occurrence, l'infirmière. On entend le vent rugir. Il ne manque que les corbeaux pour achever ce sentiment lugubre qui s'empare de nous. Winter is coming...

Et puis, au retour, comme un miracle. Mon père est parmi nous. A peu près. On lui explique simplement et le plus délicatement possible ce qui s'est passé. "Oh" qu'il fait, les yeux écarquillés. Il comprend qu'il est en neurologie.

"Chez les dingues?" s'inquiète-t-il.

On sourit, on le rassure, il a eu des crises d'épilepsie. Il répète nos mots, interloqué. Il se demande comment il va faire, est-ce qu'il a un arrêt de travail? On lui dit qu'il est à la retraite mais balaie l'idée de la main. Balivernes, il va retourner bosser lundi. D'ailleurs, en attendant, est-ce qu'on pourrait prévenir ses collègues pour qu'ils viennent le voir?

Il s'inquiète soudain. "Mais ta mère, elle est morte?" On le rassure de nouveau, maman n'est pas morte, elle est là, près de toi. Il dit son soulagement, il a eu tellement peur face à ce cancer, puis reprend:

"Il est parti, le cancer?"

Oui, oui, sois tranquille. Il demande pourquoi le cancer est venu, on lui parle du soleil et là, c'est le début d'une longue litanie. Il ne comprend pas, ma mère avait toujours un maillot de bain, c'est pas possible... A moins que...

"Ah mais si, c'est quand tu faisais des seins nus!"

Explosion de rire pour ma mère et moi. Les tendances naturistes maternelles sont le pur produit de l'imagination paternelle. Et le voilà parti à évoquer les vacances à Canet-Plage, le souci particulier qu'il avait à toujours emporter le parasol à la plage, à se mettre de la crème solaire quand il part en vélo...  Les souvenirs sont cohérents. Il est visiblement bloqué à la fin des années 90, début 2000, mais tout est clair. 

Mon téléphone sonne. C'est mon fils. Je propose à mon père de lui parler. "Oh, mon petit-fils chéri!" Il s'empare de façon autoritaire de l'appareil et poursuit sa logorrhée, tandis que je devine à l'autre bout du fil le rire masqué de mon loulou. Mon père se mélange joyeusement les pinceaux, lui raconte combien "on est bien, au bord de la piscine" - lui qui a horreur de nager - "et que l'on voit des rillettes dans le ciel" - il se croit au Mans.

Ma soeur arrive de Paris, elle rentre dans la chambre, il la reconnaît aussitôt. Soulagement. Il lui propose généreusement de lui payer l'abonnement de Canal Sat, même si "c'est cher" précise-t-il, comme ça, elle recevra tous les mois le guide des programmes et puis lui, il aura trois mois gratuits.

Perplexité, amusement, incrédulité, espoir... Je crois que ma mère, ma soeur et moi sommes balancées entre tous ces sentiments qui s'agglomèrent dans nos esprits.

Le papa agressif de la veille est la bonne pâte au visage rigolard, soudain, et on s'accroche à ces touches d'espoir et de vie. Il reprend fièrement ma mère quand elle dit à l'infirmière qu'il fait des sorties de 50 km en vélo - "60!" assure-t-il - et se renfrogne soudain.

"Je suis à l'hôpital, là?

- Oui, papa.

- On est quel jour?

- Samedi.

- Mais alors, je ne vais pas pouvoir aller à la messe, dimanche?"

Mon père est athée et n'a jamais été tendre avec l'église. Il a lâché ça sans un brin de malice. Il déclenche chez nous un nouveau fou-rire. Papa-poule ou papa-clown, il n'y a qu'un pas. Et quand il va prendre les deux infirmiers en réa, venus s'assurer de son état, pour les employés du câble - il voudrait voir Eurosport - on comprend que sa mémoire, décidément, n'a pas été privée de ses rituels ou de ses souvenirs.

Elle s'amuse juste dans un subtil jeu de tétris à rebattre les cartes pour, on espère, reconstituer le puzzle et le faire revenir à notre monde.